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Peut-on rire de tout ?

Lecture du Avril 2007
par M. le professeur André Bès

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La récente affaire des « caricatures de Mahomet » peut servir d’introduction à notre réflexion, bien qu’elle soit loin de résumer le problème. On sait que la publication de quelques caricatures du Prophète, en Septembre 2006, a déclenché, après un embrasement très orchestré, des émeutes dans nombre de pays musulmans, avec comme « dommages collatéraux »…une cinquantaine de morts.
Les islamistes considèrent que leur loi doit s’appliquer partout, même en Europe, même au mépris des libertés locales. Le blasphème est puni de mort, et l’on s’attendait au pire .Un procès un peu malvenu a été intenté en France par des musulmans pourtant modérés, dont on attendait un distinguo spontané entre les terroristes islamistes et les autres fils du prophète. Il est vrai que certaines de ces caricatures n’étaient pas du meilleur goût et qu’on apprécie moins l’humour quand on est dans le camp de ceux dont on se moque.
Quoi qu’il en soit, la défense a bien évidemment posé le problème de la liberté d’expression, qui ne devrait avoir de limite autre que celle de l’injustice faite délibérément à autrui. Le journaliste attaqué a fait aussi valoir que la religion en tant que croyance individuelle devait être respectée, mais que l’on pouvait attaquer un pouvoir religieux s’inscrivant consubstantiellement dans le temporel, comme on le ferait à l’encontre de tout système d’oppression
Les limites du rire sont, dans nos démocraties occidentales et aux Etats-Unis, sévèrement contrôlées par le « politiquement –ou sociologiquement –correct ». On se garde bien de plaisanter sur des catégories de citoyens, en général minoritaires, qui ont eu à souffrir de discrimination, d’injustice ou de violences. L’intention est louable, même si le résultat est une certaine atteinte à la sacro-sainte liberté d’expression. Aujourd’hui, on ne peut se hasarder à faire rire, ni même sourire des Noirs, surtout aux USA, ou des Juifs, surtout en Europe occidentale. Seuls certains humoristes s’y risquent, avec circonspection, par pur exercice de style, pour frôler délibérément l’interdit. P. Desproges commença ainsi un de ses sketches : « on m’a dit que des juifs s’étaient introduits dans la salle… ».Tout le monde est mal à l’aise, c’est ce que veut ce génial provocateur : les non-juifs n’osent pas rire, tandis que les juifs affichent un sourire gêné…Pierre Desproges est par ailleurs l’auteur de cette formule ambiguë : « Oui, on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Echappons à la tentation de disserter, il des professionnels pour ça…

Ne sont plus, dans notre pays, quotidiennement l’objet de blagues plus ou moins lourdes que les militaires, les catholiques et le pape, bien évidemment la police, la justice et naturellement les hommes politiques, qui sont faits pour ça…les plaisanteries sur le dos des « étrangers »sont en nette régression depuis que l’Europe a estompé les particularités nationales .Les Belges toutefois continuent à payer leur tribut, d’abord parce que personne ne croit à ces gaudrioles et que les Belges eux-mêmes ont alimenté ce portrait-robot avec leur don pour l’autodérision.
Si le politiquement correct limite sérieusement la possibilité de rire au delà de plaisanteries très convenues dans nos démocraties, on ne peut pratiquement rire de rien dans les régimes tyranniques . Peut-on imaginer se moquer du système ou de ses séides sous Staline, Mao Tse Toung ou Castro ? Les régimes euphémistiquement appelés autoritaires ou forts, ne tolèrent le rire contestataire qu’à dose homéopathique, en général a l’encontre d’opposants ou de responsables destitués.Dans nos démocraties, la liberté de rire est bien entendu infiniment plus large, encore qu’elle soit « à géométrie variable » selon les époques, où parfois la censure reparait sous une forme détournée et discrète.
Le rire ne s’arrête pas forcément aux frontières de la décence et du bon goût : la transgression fait partie de ses possibilités et même de ses moteurs. « Franchissant les limites, l’humoriste affirme sa liberté, parfois jusqu’au scandale ; le rire alors s’étrangle… » (P.Kechichian).Choisir d’être humoriste est affaire de tempérament, nous y reviendrons à propos de l’humour. Il y aura toujours des obédients de nature, heureux de s’inscrire dans le cadre du bien-penser, et à l’opposé des frondeurs, des anticonformistes, voire des libertins ou des iconoclastes.
On s’est vite rendu compte que le rire était une arme puissante de satire politique .Annie Duprat a montré que la caricature, forme ancienne et primordiale de l’attaque par le rire, avait eu de longue date des effets politiques sérieux ,voire graves ;on a pu parler des effets dévastateurs de la caricature en période de crise Dès les guerres de religion la caricature se répand sous forme de libelles, de tracts, présentant par exemple Henri III comme un tyran, injuste et impie. Avec l’essor de l’imprimé, les progrès du commerce des estampes, la formation d’une opinion publique, elle devient un discours critique original et efficace (O.Christin). Le Roi soleil, puis les révolutionnaires, feront l’objet d’innombrables gravures satiriques qui viennent des Pays-Bas et d’Angleterre, et qui répondent par l’humour, l’ironie ou l’impertinence à une mise en scène du roi ou de l’état : « la caricature est l’envers de l’utilisation croissante de l’image par le pouvoir politique ».
Annie Duprat a montré qu’à certains moments critiques de l’Histoire la caricature semble dotée d’une efficacité décuplée et prépare les esprits aux bouleversements à venir : Louis XVI, ou Charles X, ont été condamnés par l’image avant de l’être par le peuple.
La caricature a ses armes spécifiques pour engendrer le rire : le portrait-charge, Louis XVI en cochon, Louis-Philippe en poire, Giscard d’Estaing en monarque du Grand Siècle…le Bestiaire de l’humiliation et de la dérision peuple les pages de journaux d’ânes, de porcs, de girafes. Les mêmes ressorts sont utilisés quotidiennement par la télévision, à chaque époque son média : les Guignols de l’info, le Bébête show, ont recours au procédé éprouvé de l’animalisation des politiques, aux personnages ramenés à quelques tics.. le rire avant tout, qui remplace l’idée, surtout l’idéologie, et réduit le débat public à un spectacle

Faut-il rire des politiques ? Certainement, comme on l’a toujours fait des puissants du jour, depuis les fous du roi…mais jusqu’où, dans notre modernité ? C’est le problème du pouvoir des « amuseurs », et du péril d’une dictature de la dérision. Comme il n’y aura pas, espérons-le, de contrôle venu de l’extérieur, c’est aux deux partis de s’autocensurer : les amuseurs de la télévision devraient, surtout en période de crise, limiter la portée excessive de l’arme médiatique, et les politiques ne devraient s’aventurer qu’avec parcimonie dans les émissions « pour faire rire », où leur ego trouve son compte, au détriment peut-être de leur message et de leur crédibilité.

Si l’on veut sans blesser reculer les limites acceptables du rire, sans prétendre rire de tout, on peut se munir d’un précieux viatique, qui est l’humour. Tout le monde en parle, Google vous donnera des milliers de références qui augmentent chaque jour, mais personne ne sait très bien le définir ; d’où une multitude d’analyses, de blogs , de forums même…On peut s’accorder sur le fait qu’il suppose, dans une situation désagréable, ou même cruelle, une distance prise avec la réalité, un regard amusé sur ce qui pourrait être tragique, le choix d’un point de vue inattendu.
Habituellement, l’humour est teinté d’autodérision, il n’est rien de plus sûr pour dénoncer en faisant rire que de se mettre dans le camp des victimes. La tolérance à l’humour, la place qu’on veut bien lui donner, les limites que chacun accorde à son rire sont largement fonction de sa personnalité, de son tempérament. On rejoint la théorie hippocratique reprise par Galien des tempéraments liés aux humeurs, avec leurs quatre modalités de base, et humour vient d’humeur, c’est dire qu’il y a un substrat biologique à ce don. On peut donc s’attendre à de profondes inégalités entre individus, d’autant que l’éducation intervient aussi de manière dominante
Comment l’humour moderne est-il né ? Il y a bien sûr des traces à toutes les époques. Pour la France, et pour le XVIIIème siècle, on peut noter chez Montesquieu, dans Histoire véritable, ou Lettres persanes, une désinvolture à l’égard des vies, des morts, du temps, qui atteint parfois, pour R.Caillois, le niveau d’un cynisme délibéré, impitoyable. Mais ce n’est pas notre humour. Voltaire en est plus proche, dans ses Mémoires, et surtout dans Candide, où il s’avère « très mauvais esprit », et fait rire, ou plutôt sourire par son ironie, plus mordante que nous ne concevons aujourd’hui l’humour.
Mais il est reconnu que l’humour anglais est pour beaucoup dans ce qu’est l’humour aujourd’hui . Passons sur la complexité même « des » humours anglo-saxons, selon qu’on parle de jokes, traduit par blagues, ou de wit, mot d’esprit pour Freud. Il y a entre eux un fond commun, que l’on essaie de définir parce qu’on le ressent comme tel, mais qu’on peine à préciser et à délimiter. Peu importe, le fait est que l’humour anglais a prodigieusement pénétré nos mentalités et nos goûts, même si nous ne pouvons en saisir toutes les nuances en raison de jeux de mots intraduisibles et d’une culture différente.

En tout cas, l’humour tel qu’il est aujourd’hui est un remarquable moyen de critiquer sans s’appesantir, de fustiger sans blesser, de rire aussi sans trop s’exposer. L’humour, comme la diplomatie, est l’art de savoir jusqu’où on peut aller trop loin…Les journaux satiriques, dans la plupart des démocraties y ont constamment recours, tout en restant sur le fil du rasoir, car l’humour est une fleur fragile, et s’il vient à manquer, le rire s’étouffe devant ce qui n’est plus que grossièreté, vulgarité, ou méchanceté
C’est spécialement vrai du rire scatologique, qui souvent remplit de gêne celui qui est sensé devoir en rire. En fait, il doit être l’apanage de « grands enfants », ceci dit par gentillesse, qui n’ont pas dépassé le stade des bambins de 4 à 5 ans, lesquels se délectent à répéter pipi…caca…cacaboudin…, en riant aux éclats ; ils apprennent ainsi les joies de l’interdit et de la transgression, mais de là à se complaire dans ce thème à l’age adulte, …on peut parler pour le moins d’immaturité. Ce qui ne saurait concerner Rabelais, qui malgré ses énormités, sa truculence, ses grossièretés dont l’effet comique est souvent basé sur des virtuosités langagières, n’en a pas moins acquis droit au respect et à la considération des professionnels de la littérature. Mais c’est Rabelais lui-même qui nous suggère de ne pas nous laisser prendre à l’apparence frivole de ses ouvrages, de ne pas croire qu’ils contiennent seulement « moqueries, folâtreries et menteries joyeuses », mais d’aller découvrir, au delà de l’enveloppe drolatique, la fameuse « substantifique moelle ». C’est fait, et nous savons grâce aux experts les plus sérieux qu’il y a plusieurs lectures possibles de cette somme culturelle énorme où le rire, « le propre de l’homme » selon Rabelais, atteint une portée philosophique. Notre auteur inconvenant mais érudit nous en prévient dans la préface de Pantagruel, auquel il attribue « certaine gayté d’esprit conficte en mépris des choses fortuites »
Les blagues à thème sexuel sont, ne le dissimulons pas, le premier ingrédient de l’amusement collectif. C’est en groupe qu’on rit le plus dans ce registre, qu’il s’agisse du lycée, de la caserne, des spectacles de chansonniers, ou des repas de fin de congrès. Si l’on peut y prendre plaisir, on peut aussi se trouver à la limite du bon goût, pour friser l’inacceptable, qui coince votre rire. Une variété particulièrement tonique et crue est la chanson de Salle de garde, où ceux qu’on appelait les carabins donnaient libre cours à la gauloiserie ou à la salacité la plus grasse, mais avec l’excuse d’oublier par là même la triste découverte des aspects les plus traumatisants de l’existence, la maladie et la mort. Il est dommage que cet étrange patrimoine soit en train de disparaître.

Et l’humour noir se profile…sérieuse limite à priori au rire décent et acceptable. Comment le pratique-t-on ? Prenez un sujet tabou, les infirmités, la maladie, la misère, la folie, la souffrance, la mort surtout. Au lieu de compatir, moquez vous, spirituellement si possible, des malheureux ainsi affligés ; voici une histoire typique issue du répertoire d’un chansonnier spécialisé des années 50 : une grand-mère tricote un chandail pour son petit-fils…la voisine s’exclame : « mais tu n’as pas fait de manches ! ».La grand-mère répond : « pas la peine, sa maman a pris de la thalidomide ! » Pour mémoire ce médicament pris pendant la grossesse avait entraîné à l’époque des malformations congénitales épouvantables, notamment une agénésie des bras chez les nouveaux-nés !! Vous riez mécaniquement, non sans vous en vouloir, vous avez cédé au charme vénéneux de la transgression, un des ressorts indéniables de notre psychologie
L’humour noir, comme les films d’horreur, réveille t’il la part d’ombre qui est en chacun de nous, ou simplement nous libère t’il du sempiternel devoir de compassion ? Mais l’humour noir n’est pas exclusivement défini par la noirceur du sujet, il l’est davantage par l’attitude de celui qui l’utilise, la posture de celui qui l’énonce, en général froideur exaspérante, ironie cruelle au lieu d’empathie… L’humour noir se dissocie alors du rire. On donne généralement comme exemple Thomas de Quincey dans « De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts », ou dans la description de son « appareil pour l’analyse chimique du dernier souffle », machine qui pourrait habituer les enfants à l’idée de la mort…
André Breton, qui a créé le terme d’humour noir, le considère comme typiquement surréaliste, précisément en ce qu’il bouscule les convenances morales et sociales, qu’il contribue à faire éclater le système. Notons qu’en anglais humour noir ne se traduit pas par black humour, on parle plutôt de sick humour, humour maladif, ou dark comedy, pour signifier comique morbide, ces précisions n’étant apportées que pour tenter de mieux délimiter notre sujet.

Nous voici presque arrivés au terme du voyage : le rire, et l’humour, peuvent tenter d’être une parade à la noirceur de l’existence, voire un antidote à la douleur des situations pénibles ou extrêmes
Freud a parlé de l’humour du gibet, où le malheureux, dans une dernière pirouette, dédramatise en riant jaune une échéance inéluctable ! Il cite « le vaurien » qui va être pendu un lundi matin et qui dit : « la semaine commence mal ! ». Dans la même veine, Petiot allant vers la guillotine dit froidement à son avocat : « Vous en faites une tête ce matin, Maître… ».Et je ne résiste pas, bien qu’il aille plus loin, au plaisir de citer ce mot extraordinaire d’un aristocrate français conduit à l’échafaud révolutionnaire au milieu de cris et d’imprécations : « Je me demande pourquoi ces gens me haïssent tant, je ne leur ai pourtant jamais fait le moindre bien… »
Pour Freud, ce désinvestissement permet une économie d’énergie, et on peut bien le croire…L’humour sert avant tout à déplacer ou rejeter l’affect douloureux, l’intuition nous le dit autant que le psychologue. Les jeux de mots, les plaisanteries, sont pour lui des produits révélateurs de l’inconscient, sur lequel ils ouvrent une fenêtre
Ainsi, les limites permises au rire reculent de beaucoup du moment qu’on envisage sa fonction de lutte, de protestation, contre la mort et la misère du monde ; contre la mort surtout, qu’on peut tenter de circonvenir en comptant sur les mots, appelés au secours pour éloigner ou subvertir l’angoisse de mourir.
Plus simplement, et dans une brillante formule souvent reprise d’Achille Chavée, « l’humour est la politesse du désespoir ». Beaumarchais fait déjà dire à Figaro « qu’il est si gai parce qu’il s’empresse de rire de toute chose plutôt que d’en pleurer », et la formule de Guy Bedos va dans le même sens : « Je fais du gai avec du triste … ». Cette attitude est prolongée, et largement dépassée par Démocrite, Philosophe du IVème siècle av JC, que Littré considère comme « le plus savant des Grecs avant Aristote » : il a pris le parti de rire de toute chose, et scandalises ses concitoyens d’Abdère parce que dit-il deuils et gémissements le font pouffer, il se gausse des douleurs et des peines, s’esclaffe à tout propos…il leur paraît fou…et il faut qu’Hippocrate lui même, mandé à son chevet, assure « que ce n’est pas folie, mais excessive vigueur de l’âme qui se manifeste chez cet homme » . Cet esprit fort estime que le rire est la seule solution dans un univers absurde, qui n’est l’œuvre d’aucun démiurge, et où la conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie de la vie en une comédie. 


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