Lecture de M. de Laportalière
15 janvier 2015

"Les six ecclésiastiques membres de l'Académie des Jeux floraux sous la Révolution"

Première partie de la lecture : cliquer ici.


Lecture de M. de Laportalière
16 mai 2013

"Frédéric Bastiat

Sa vie, sa postérité intellectuelle"


Il y a une trentaine d'années, Valéry Giscard d'Estaing dînait à Londres avec Mme Thatcher. Il tentait de la convaincre de rejoindre l'eurogroupe quand tomba des augustes lèvres de la  «Dame de fer » cette affirmation surprenante : « vous, au moins, en France, vous avez Bastiat ». De retour à Paris, notre Président fit part de cet intérêt insoupçonné et inattendu de Maggie pour le football français et pour l'équipe corse alors au fait de sa gloire quand quelqu'un de son entourage évoqua le nom de Frédéric Bastiat. Comme il l'a raconté à notre confrère, Maître Bouyssou, de qui je tiens cette anecdote, VGE feuilleta, je le cite, « l'encyclopédie la plus complète qui ait été publiée en France en vingt cinq volumes, et pas plus d'ailleurs que dans la rubrique « Libéralisme économique », il n'y trouva le nom de Bastiat ». Quand plus tard l'ancien Président de la République parla de celui que lui fit découvrir Mme Thatcher, il le fit , avec le talent et l'intelligence qu'on lui reconnaît à l'occasion des excellentes « Rencontres » de Sorèze consacrées en 1987, à celui qui fut un ancien élève de cette Ecole. Outre l'intervention de VGE à laquelle je viens de faire allusion, j'y ai trouvé et savouré celles de deux de nos confrères, M° Pierre Bouyssou, l'efficace organisateur du colloque et le Professeur André Cabanis.

A eux, comme à moi, Clémence Isaure a fait une confidence : elle a toujours regretté que sa mort précoce n'ait pas permis à notre Académie de recevoir parmi ses membres, ce Frédéric Bastiat dont pour apaiser notre Muse, je vais ce soir, avec 163 ans de retard, prononcer l'éloge.

Rien n'est banal chez l'homme Bastiat dont le récit constituera la première partie de cette lecture. Le tableau de sa postérité intellectuelle en occupera la deuxième. L'originalité de son œuvre et de ses idées est telle que sa présentation mérite à elle seule une seconde lecture. Celle-ci pourra avoir lieu ultérieurement si, mes chers confrères, l'appétit vous en est ce soir venu et si notre Secrétaire Perpétuel le juge utile.

Né à Bayonne en 1801, mort à Rome en 1850, à l'âge de 49 ans, Bastiat était issu d'une famille de négociants, brillamment enrichie dans les années précédant la Révolution mais poussée au bord de la faillite par un Blocus Continental qui entre autres avait ruiné le port de Bayonne.

Fertile en rebondissements, sa courte vie fut jalonnée, nous allons le voir, par trois échecs retentissants. Chaque fois il en sorti grandi :
 il ne passa qu'un seul examen, le baccalauréat. Il y fut collé et finit, à l'âge de 44 ans, membre correspondant de l'Institut.
 sous Louis-Philippe, il se présenta à la députation dans son département des Landes. Au deuxième tour, il ne recueillit qu'une voix, la sienne. Dix huit ans plus tard, sous la IIème République, il fut élu à la quasi unanimité des suffrages député de sa circonscription à la Constituante de 1848.
 une seule femme semble avoir traversé sa vie. Il l'épousa. La traversée fut brève, le temps d'une nuit, dira-t-on. Mais trois grandes amitiés intellectuelles celle de Calmètes, à Sorrèze, de Coudroy, à Mugron et de Cobden à Londres ont «laissé le champ libre à l'oiseau », comme l'aurait dit Brassens, et lui ont évité« d'attacher son cœur aux queues des casseroles » !


Orphelin de bonne heure de père et de mère, Bastiat fut recueilli par un oncle et un grand père et envoyé pour ses études à Sorèze où il resta jusqu'à sa dix septième année. Dirigée par un homme remarquable, Dom Ferlus, ancien bénédictin rescapé de la tourmente révolutionnaire, l'Ecole ne ressemblait à aucune autre par la diversité géographique, sociale et religieuse de ses élèves, certes français pour la majorité, mais aussi anglais, espagnols, américains ou créoles, fils de familles nobles, de négociants, d'avocats, d'industriels ou d'agriculteurs, protestants comme catholiques.

Les langues vivantes, la chimie, la mécanique, l'astronomie et le sport occupaient une place tout à fait inhabituelle dans l'enseignement prodigué.
La pédagogie mise en œuvre y associait aux cours « ex cathedra » et aux interrogations écrites ou orales traditionnelles, le travail en groupe et la pratique des exposés contradictoires.

C'est à cet environnement ouvert, studieux et libre que le jeune Bastiat dû certainement cet esprit de tolérance envers les personnes qui ne le quitta jamais malgré la rigueur et l'exigence d'une pensée sans compromission.

On doit à l'un de ses premiers biographes et admirateurs, Roger de Fontenay, une anecdote révélant la bonté et la délicatesse infinies que Bastiat portait en toutes choses et le sens de l'amitié qui fut le sien jusqu'à sa dernière heure : « … Robuste, alerte, entreprenant et passionné pour les exercices du corps, il se privait presque toujours de ces plaisirs, pour tenir compagnie à son ami Calmètes que la faiblesse de sa santé éloignait des jeux violents. Cette amitié remarquable était respectée par les maîtres eux-mêmes; elle avait des privilèges particuliers, et pour que tout fût plus complètement commun entre les deux élèves, on leur permettait de faire leurs devoirs en collaboration et sur la même copie signée des deux noms. C'est ainsi qu'ils obtinrent, en 1818, un prix de poésie. La récompense était une médaille d'or; elle ne pouvait se partager: « Garde-la, dit Bastiat qui était orphelin; puisque tu as encore ton père et ta mère, la médaille leur revient de droit. »

Appelé par son oncle à rejoindre le négoce familial, Frédéric Bastiat quitta Sorèze pour Bayonne sans pousser ses études jusqu'au bout : nous l'avons dit, le futur membre correspondant de l'Institut ne fut même pas bachelier ! Les lettres du jeune commis à son ami Calmètes, son camarade de Sorèze, nous apprennent qu'engagé malgré lui dans une profession « contraire à son goût, » il étudie, dans les loisirs que lui laissent les travaux obligés du métier, « la philosophie et la politique», étudiant, quelquefois jusqu'à se rendre malade, tour à tour ou tout ensemble, les langues étrangères, la musique, la littérature française, anglaise et italienne, la question religieuse, l'économie politique enfin.


C'est là que germèrent ses premières réflexions sur le fonctionnement du marché, nourries par la vision des conséquences désastreuses du protectionnisme impérial et du fiscalisme royal sur Bayonne, son port et ses activités commerciales.

Vers l'âge de vingt-deux à vingt-trois ans, pour obéir aux désirs de sa famille, Bastiat vint se fixer au Logis de Sendresse à Mugron, dans le département des Landes, sur les bords de l'Adour, dans une terre dont la mort de son grand-père le mit bientôt en possession. Il s'agissait d'un domaine de 250 hectares environ, subdivisé en une douzaine de métairies.
Pendant ces 20 années d'enfouissement, il ne connut apparemment que des déboires : insuccès de ses essais agronomiques se heurtant au conservatisme de ses métayers ; présentation à une élection législative où il ne recueillit que sa seule voix ; mariage soldé, le premier jour par sa fuite de la noce !

En revanche, immense fut le capital qu'il cumula de science acquise, d'observations originales et de connaissance de la philosophie, de l'histoire et des langues et en particulier de l'anglais.
Ici apparaît, un nom, celui de Félix Coudroy. Si le Calmètes de Sorèze, est le camarade du cœur et des jeunes impressions, Coudroy est celui de l'intelligence et de la raison virile, comme plus tard R. Cobden, nous le verrons, sera l'ami politique et le frère d'armes de l'action extérieure et de l' apostolat libéral... »

Quand les deux jeunes gens se retrouvèrent à Mugron et qu'on se mit à parler d'opinions et de principes, Bastiat, avait déjà entrevu en germe, dans les idées d'Adam Smith, de Tracy et de J.-B. Say, les réponses libérales au problème humain. Pour lui les manifestations libres des intérêts individuels se limitent réciproquement par leur opposition même, et se ramènent mutuellement à une résultante commune d'ordre et d'intérêt général. La liberté n'est pas seulement le résultat et le but, mais le principe, le moyen, la condition nécessaire de l'ordre social... En revanche Coudroy, disciple de Maistre et de Bonald ne comprenait l'ordre que comme résultat de l'abdication complète de toutes les volontés particulières sous une volonté unique et toute-puissante; où les tendances naturelles de l'humanité sont supposées mauvaises, et par conséquent condamnées à un suicide perpétuel; où enfin la liberté et le sentiment de la dignité individuelle sont considérés comme des forces insurrectionnelles, des principes de déchéance et de désordre.

Quand Bastiat recevait quelque ouvrage nouveau, il l'apportait à Coudroy, qui le dégustait, notait avec soin les passages remarquables, puis les lisait à son ami. C'était ainsi qu'ils passaient leur vie ensemble, logés à quatre pas l'un de l'autre, se voyant trois fois par jour, lors de longues promenades qu'on faisait par beau temps un livre sous le bras. Ouvrages de philosophie, d'histoire, de politique ou de religion, poésie, voyages, mémoires, économie politique, utopies socialistes... tout passait ainsi au contrôle de cette double intelligence — ou plutôt de cette intelligence doublée, qui portait partout la même méthode et rattachait à une grande synthèse au moyen du même fil conducteur toutes ces notions éparses.

Bastiat finit par conquérir Coudroy à ses idées. Toutefois, il ne fut pas sans recevoir lui-même une certaine impression de ces grandes théories de Bonald et de Maistre auxquelles il faudrait peut-être attribuer les fondements profondément chrétiens des futurs écrits de Bastiat.

C'est alors, qu'un incident tout à fait mineur fit basculer le destin de l'ermite de Mugron et le lança à l'âge de 43 ans et pour les six années qui lui restaient sur cette terre dans un combat public et échevelé où il devait laisser santé et vie.

Il y avait un cercle à Mugron où l'on se retrouvait pour parler de politique et pour communier en général dans la haine de l'Angleterre. Il arriva qu'un jour, le plus anglophobe des habitués aborda Bastiat en lui présentant avec fureur un des journaux reçus par le cercle «Lisez, dit-il, et voyez comment vos amis nous traitent ». C'était la traduction d'un discours de Robert Peel à la Chambre des Communes. Elle se terminait ainsi « ...si nous adoptions ce parti, nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations ... ». L'insulte était écrasante, il n'y avait pas un mot à répondre. Cependant, à la réflexion, il sembla étrange à Bastiat qu'un Premier Ministre d'Angleterre eût de la France une opinion semblable, et plus étrange encore qu'il l'exprimât en pleine Chambre. Il voulut en avoir le cœur net, et sur-le-champ il écrivit à Paris pour se faire abonner à un journal anglais, en demandant qu'on lui envoyât tous les numéros du dernier mois écoulé. Quelques jours après, The Globe and Traveller arrivait à Mugron; on pouvait y lire le discours de R. Peel en anglais; les mots malencontreux comme la France n'y étaient pas, ils n'avaient jamais été prononcés.

Mais la lecture du Globe fit faire à Bastiat une découverte bien autrement importante. Ce n'était pas seulement en traduisant mal que la presse française égarait l'opinion, c'était surtout en ne traduisant pas. Une immense agitation se propageait sur toute l'Angleterre, et personne n'en parlait chez nous. Une Ligue Pour la Liberté du Commerce faisait trembler sur sa base la vieille législation. L'idée de faire connaître et peut-être imiter en France cette réforme vint le mordre au cœur. C'est sous cette impression qu'il se décida à envoyer au Journal des Économistes son premier article: « Sur l'influence des tarifs anglais et français. » L'article parut en octobre 1844. L'impression en fut profonde dans le petit monde économiste; les compliments et les encouragements arrivèrent en foule de Paris à Mugron. La glace était rompue. Tout en faisant paraître des articles dans les journaux, Bastiat commence à écrire l'histoire de la Ligue anglaise, et pour avoir quelques renseignements qui lui manquent, se met en rapport avec son fondateur Richard Cobden.

Au mois de mai 1845, il vient à Paris pour faire imprimer son livre sur Cobden, qui lui valut neuf mois plus tard le titre de membre correspondant de l'Institut. On l'accueille à bras ouverts, on veut qu'il dirige le Journal des Économistes, on lui trouvera une chaire d'économie politique, on se serre autour de cet homme étrange qui semble porter au milieu du groupe un peu hésitant des économistes le feu communicatif de ses hardies convictions. De Paris, Bastiat passe en Angleterre, serre la main à Cobden qui devint le troisième de ses grands amis.

En février 1846, Bastiat crée à Bordeaux l'association pour la liberté des échanges. De là il va à Paris. Rien n'était plus original que l'extérieur du nouvel agitateur. « Il n'avait pas eu encore le temps de prendre un tailleur et un chapelier parisiens, raconte son ami Molinari — d'ailleurs, en vérité, il n'y songeait guère ! Avec ses cheveux longs et son petit chapeau, son ample redingote et son parapluie de famille, on l'aurait pris volontiers pour un bon paysan en train de visiter les merveilles de la capitale. Mais la physionomie de ce campagnard était malicieuse et spirituelle, son grand œil noir était lumineux, et son front taillé carrément portait l'empreinte de la pensée. Sancta simplicitas! »

Mais quelle entreprise pour un homme qui tombe du fond des Landes sur le pavé inconnu de Paris! Il fallait voir les journalistes, parler aux ministres, réunir les commerçants, obtenir des autorisations de s'assembler, faire et défaire des manifestes, composer et décomposer des bureaux, encourager les noms marquants, contenir l'ardeur des recrues plus obscures, quêter des souscriptions. Bastiat est à tout: sous cette impulsion communicative, le mouvement prend peu à peu un corps et l'opinion s'ébranle à Paris. Une Commission centrale s'organise, il en est le secrétaire; on fonde un journal hebdomadaire, il le dirige; il parle dans les meetings, il se met en rapport avec les étudiants et les ouvriers, il correspond avec les associations naissantes des grandes villes de la province, il va faire des tournées et des discours à Lyon, à Marseille, au Havre, etc.; il ouvre, salle Taranne, un cours à la jeunesse des écoles; et il ne cesse pas d'écrire pour cela.

Personne ne peut dire ce que fût devenu ce mouvement, s'il n'eût été brusquement arrêté par la plus inattendue des révolutions qui éclata comme une tempête le 23 février 1848. Ce jour là, Bastiat était à Paris. Il ne prit pas part à l'insurrection, déclara-t-il plus tard : « … par hasard, je me suis trouvé à la fusillade de l'hôtel des Capucines. Pendant que la foule fuyait éperdue, je remontai le courant et en face de ces bataillons dont les fusils étaient encore chauds, aidé de deux ouvriers, j'ai donné mes soins pendant cette nuit funeste aux victimes mortellement frappées... »(1) .

La « Réforme » voulue initialement de la forme du pouvoir politique, république contre monarchie, évoluant quasi immédiatement vers la transformation économique et sociale du pays, Bastiat, avec ses amis économistes, cessa sa campagne pour la liberté du commerce pour combattre ce qu'il appelait les utopies socialistes. Dès le 23 février, il fonda à cet effet un journal dirigé par Molinari qui ne survécut pas aux événements : « La République Française ». Quelques temps après cette disparition, il lance « pour éclairer le peuple » une autre feuille « Jacques Bonhomme » à la vie tout aussi éphémère.

En même temps, Bastiat se lançait dans la mêlée électorale et posait sa candidature comme représentant du département des Landes à la Constituante. Elu à la quasi unanimité des suffrages, rallié à la République, il vota avec la gauche contre la peine de mort, contre les expéditions coloniales, contre les crédits de l'expédition de Rome, contre les poursuites à l'encontre de Louis Blanc, pourtant son adversaire politique, pour la liberté d'association des ouvriers et le droit de grève. Membre influent de la Commission des finances, avec la droite, il vota contre le renforcement des taxes sur le vin et, en général, contre les impôts sur la consommation et toute aggravation de la pression fiscale, contre l'organisation du travail par la loi et les atteintes à la liberté contractuelle et pour la liberté de l'enseignement.

Cette attitude indépendante des deux grands blocs, conservateur et socialiste, fut mal comprise par une partie de son électorat et s'il fut réélu à l'Assemblée Législative, il le fut beaucoup moins largement qu'à la Constituante.

Sa dernière intervention à la tribune parlementaire fut prononcée d'une voix si faible que de tous les bancs de l'Assemblée, les cris fusèrent : « parlez plus fort, parlez un peu plus haut, parlez, parlez... »
En effet, la maladie de poitrine contre laquelle Bastiat se débattait depuis longtemps ne faisait qu'empirer. Atteint au larynx et à la gorge, l'alimentation comme la respiration devenaient de plus en plus douloureuses.

Sa hantise, pendant ses dernières années est de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir achever son œuvre. On le voit ainsi dans sa correspondance constamment occupé à comparer l'étendue de sa tâche et la chaleur de son zèle avec la faiblesse de sa santé et le peu de jours qui lui paraissent assurés. Il venait de publier le premier volume de son œuvre de prédilection « Les Harmonies économiques » « qui voulait donner un exposé synthétique des lois naturelles qui président à l'organisation et au développement de la société ». Un second volume devait suivre faisant le « tableau des perturbations funestes introduites dans la loi de la nature par les infractions humaines ». Malheureusement, il n'eut pas le temps d'achever son « grand œuvre » !

Mais dans cette crainte de tomber avant d'avoir atteint son but, nulle impatience, nulle amertume. Il expose à Dieu, avec une ferveur extrême, ses nobles vœux : il ne se croit aucun droit à les voir exaucés. Cette grâce qu'il demandait pour chanter avec joie son « Nunc Dimittis », cette grâce dernière lui fut refusée. Il n'en chanta pas moins son « Nunc Dimittis », comme le montre sa lettre à son ami Cobden, écrite le 9 septembre 1850, trois mois avant sa mort, au moment de son départ pour l'Italie dont le climat lui était conseillé par ses médecins :


« j'ai une grande inflammation et probablement des ulcérations à ces deux tubes qui conduisent l'air au poumon et les aliments à l'estomac. La question est de savoir si ce mal s'arrêtera ou fera des progrès. Dans ce dernier cas, il n'y aurait plus moyen de respirer ni de manger. J'espère n'être pas soumis à cette épreuve, à laquelle cependant je ne néglige pas de me préparer en m'exerçant à la patience et à la résignation. Est-ce qu'il n'y a pas une source inépuisable de consolation et de force dans ces mots « non sicut ego volo, sed sicut tu » .. ».

Bastiat mourut à Rome le 24 décembre 1850, la veille de Noël. Sa fin fut d'un calme et d'une sérénité antiques. Il sembla y assister en spectateur indifférent, causant, en l'attendant, d'économie politique, de philosophie et de religion. Il voulut mourir en chrétien: « J'ai pris, disait-il simplement, la chose par le bon bout et en toute humilité. Je ne discute pas le dogme, je l'accepte. En regardant autour de moi, je vois que sur cette terre les nations les plus éclairées sont dans la foi chrétienne; je suis bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre humain. » Son intelligence conserva jusqu'au bout toute sa lucidité. Un instant avant d'expirer, il fit approcher, comme pour leur dire quelque chose d'important, son cousin l'abbé de Monclar et son ami M. Paillottet. « Son œil, dit ce dernier, brillait de cette expression particulière que j'avais souvent remarquée dans nos entretiens, et qui annonçait la solution d'un problème. » Il murmura à deux fois: La vérité... Mais le souffle lui manqua, et il ne put achever d'expliquer sa pensée. Goethe, en mourant, demandait la pleine lumière, Bastiat saluait la vérité. « … chacun d'eux, d'après la belle interrogation de Fontenay, à ce moment suprême, résumait-il l'aspiration de sa vie — ou proclamait-il sa prise de possession du but? Était-ce le dernier mot de la question ou le premier de la réponse? l'adieu au rêve qui s'en va — ou le salut à la réalité qui arrive?...

Dans l'église de Saint-Louis-des-Français, où son corps repose désormais, on fit à l'homme qui avait vécu si simple et si modeste de pompeuses funérailles.

La carrière active de cette belle intelligence éclairée par un cœur admirable n'avait donc pas duré plus de cinq ans entre sa montée à Paris et sa mort à Rome. Elle fut célébrée aussitôt par un foisonnement de biographies et d'articles plus élogieux les uns que les autres mais ne dépassant pas le cercle étroit des économistes. Puis progressivement le silence se fit sur le landais à quelques exceptions curieuses : en France, Flaubert et Taine ; en Italie, le futur pape Léon XIII.

Dans une lettre adressée à Georges Sand, le 8 septembre 1871, l'auteur de Madame Bovary écrit : « ...dans trois ans tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient ! »

Quant à Taine dans «ses « Origines de la France contemporaine », il cite Bastiat comme référence et inspirateur de ce qu'il appelle « les procédés de la science à posteriori ».

Dans les mêmes années, le Cardinal Pecci, futur Léon XIII, le pape de la Doctrine sociale de l'Eglise, dira de lui : « Un célèbre économiste français, Frédéric Bastiat, a exposé comme en un tableau les bienfaits multiples que l'homme trouve dans la société et c'est une merveille digne d'être admirée »

Mais avec la fin du XIX° siècle, toute référence à Bastiat disparaît alors aussi bien en France qu'à l'étranger comme le constate en 1906, un de ses derniers biographes, François Bidet : « ...Bastiat est de moins en moins lu à mesure que la politique libérale perd du terrain devant l'invasion progressive de l'Etat. Mais, à ce dernier point de vue, il est permis de croire que l'échec de ses idées n'est pas définitif ; en effet tout excès dans un sens entraîne une réaction en sens inverse et l'on peut prévoir le jour où le développement exagéré de l'Etat dans nos sociétés démocratiques provoquera un réveil des idées libérales ».

Comme pour fêter le centenaire de la mort de Bastiat, en 1950, cette prévision prophétique devait se réaliser d'une manière spectaculaire aux Etats Unis :

1950, c'est l'année où « La Loi » est traduite en anglais et diffusée à un million d'exemplaires.

Découvert sept ans plus tôt par un homme d’affaires, Leonard Read, l'opus avait été dans un premier temps envoyé aux 3 000 membres de son réseau de libéraux. Trois ans plus tard, la Fondation qu'il avait créée le publiait et le faisait connaître à ses adhérents dont les économistes autrichiens émigrés aux Etats-Unis, Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek. Les derniers développements de la science économique depuis l'après guerre se sont retrouvés dans l’œuvre de Bastiat, précurseur de l’école du « public choice » de Buchanan, de l’analyse des institutions d'Hayek, de la vision de Mises de la prééminence du consommateur sur le producteur en régime capitaliste ou de l'éthique de la liberté de Rothbard fondée sur le droit naturel.

1950, c'est aussi l'année où, la « General Electric », première compagnie mondiale d'électricité, décide de décanter les cerveaux de ses cadres des miasmes de la pensée keynésienne. Elle sélectionne pour cela les œuvres de deux Autrichiens, Hayek et Mises, de deux Anglais, Cobden et Bright, et d’un Français et d'un seul : Frédéric Bastiat. Et plutôt que de recruter un professeur d’économie, elle fait le choix d'un acteur de cinéma du nom de … Ronald Reagan ! C'est ainsi que, chose peu connue, le futur président des Etats Unis sera pendant 10 ans, comme consultant, le propagandiste de celui dont il dira à maintes reprises qu'il « était le lecteur inconditionnel » et « un de ses économistes préférés ».

Aujourd'hui, un Prix Bastiat est décerné annuellement par l'International Policy Network à Londres. Le prix est ouvert aux auteurs de tous pays dont les articles publiés illustrent avec éloquence et esprit le rôle des institutions d'une société libre. Margaret Thatcher, James Buchanan et Milton Friedman, le prix Nobel d'Economie, ont fait partie du jury.

Aujourd'hui encore quand on demande à Ron Paul quels sont ses maîtres à penser, cette figure de proue du mouvement Tea Party et du renouveau de la droite américaine, répond : « Bastiat, Frédéric Bastiat, vous connaissez ? » Comment cet élu texan à la Chambre des représentants, en vient-il à citer un économiste français, quasiment inconnu dans l’Hexagone et décédé voilà plus d’un siècle et demi ?

Michel Behrent, historien américain, spécialisé en histoire de l’Europe contemporaine et notamment en philosophie politique française et professeur à l'Université d'Etat de Caroline du Nord, rejoint François Bidet en expliquant ce retour actuel aux thèses de Frédéric Bastiat comme « un contrecoup à l’intervention de l’Etat ».

Mais si la prévision de Bidet et l'explication de Behrent se sont révélées pertinentes aux Etats Unis, il n'en a rien été en France, malgré le développement de l'intervention de l'Etat : ni en 1950, pour son centenaire, ni dans les années suivantes (à l'exception d'une courte période entre 1984 et 1987), Bastiat n'est venu troubler dans leur quiétude keynésienne les élites politiques, administratives et médiatiques de l'hexagone.

Nombreuses sont les questions que l'on peut légitimement se poser sur les raisons de ce  silence ?
De doctes universitaires peuvent-ils s'effacer derrière un individu n'ayant même pas son bac?
Dans quelle discipline faire entrer l'enseignement de cet homme étrange se baptisant « économiste » alors qu'il était en fait un « moraliste » ?


Comment prendre au sérieux ces anecdotes simplistes, accessibles au tout venant, pour rendre compte du fonctionnement d'institutions aussi complexes que le prix, le marché, l'échange, la valeur, ?

D'ailleurs, l'américain Robert Heilbroner, reconnu par ses pairs comme un économiste de premier ordre, auteur d'une biographie des plus grands économistes d'Adam Smith à Keynes, vendue à plusieurs millions d’exemplaires, ne voyait-il pas dans Bastiat « une très petite étoile dans la constellation économique ».

C'est ce qui se voit !

Ce qui ne se voit pas, je vous invite, mes chers confrères, à le découvrir : faites comme moi ! Saisissez sur Google « l 'économiste de premier ordre », Robert Heilbroner, décédé il y a 7 ans à peine : vous verrez s 'afficher le chiffre de 345 000 sites référencés. Faites la même chose avec « la très petite étoile » éteinte il y a 163 ans, à Rome, une veille de Noël : ce sont 893 000 sites qu'elle éclaire aujourd'hui !



NB : Ce travail de vulgarisation n'a rien d'original. Il est constitué le plus souvent par la reprise de passages des ouvrages suivants :
 « Nécrologie de Frédéric Bastiat » par Gustave de Molinari 1852 publiée dans le Journal des économistes (p. 180-196)
 « Notice biographique sur Frédéric Bastiat », par Frédéric Passy 1855, publiée dans la Revue Contemporaine (30/09/55)
 « Notice sur la vie et les Ecrits de Frédéric Bastiat », par Roger de Fontenay 1862, extrait des œuvres complètes de F.B.
 « Un libéral : Frédéric Bastiat » Acte des « Rencontres de Sorèze » 1987 


(1) la provocation d'un manifestant porteur d'une torche envers un officier du 14e régiment d'infanterie de ligne a des conséquences tragiques. Se croyant menacée, la garde ouvre le feu, laissant sur le pavé plus de 50 tués qui « justifient » le rebondissement et l'amplification du mouvement protestataire, alors que l'apaisement semblait en bonne voie. 


Lecture de M. de Laportalière
30 janvier 2014

"L'œuvre et la pensée de Frédéric Bastiat"



Peu d’écrivains ont eu une carrière plus courte, mais plus réellement féconde, que Frédéric Bastiat. Cinq années seulement séparèrent son premier article publié dans le Journal des Economistes en octobre 1844 et l’édition en 1849 de ses Harmonies économiques,le « grand œuvre » de sa vie, que sa mort un an plus tard laissa inachevé.
Entre temps, poussé par son talent de bretteur, il avait ferraillé sans repos ni trêve sur tous les fronts où ses idées lui paraissaient menacées. Sans ménagement pour sa santé, il parcourut les années 1844-1849 par toutes les voies et sous toutes les formes : articles, pamphlets, traductions, correspondances, interventions à la Chambre des Députés, lancements de journaux, tenues de meetings à Paris et en Province.
Cette lecture, rassurez-vous mes chers confrères, n’a pas l’ambition de vous présenter l’intégralité de l’œuvre immense, dispersée et parfois irrégulière de Bastiat.
Après avoir évoqué la profession de foidans le libre-échange constituée parle fameux article du Journal des Economistes d’octobre 1844, je voudrais survoler avec vous les sophismes anti-étatistes pleins d’humour de l’écrivain comme les interventions avant-gardistes du député en faveur de ce que l’on apellerait aujourd’hui « les droits de l’homme ». Ma lecture s’achèvera enfin sur un regret que j’aimerais vous voir partager : celui d’avoir été privé par une mort précoce du chant du cygne de celui qu’un de ses derniers biographes dépeint comme alliant le bon sens de La Fontaine, le style de Voltaire et la fougue de d’Artagnan (1).

I/ Un simple article « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » publié dans une Revue spécialisée, le Journal des Economistes, a rendu célèbre en un jour, le petit provincial inconnu et sans titre qu’était alors Frédéric Bastiat.
Pour ceux de mes confrères absents lors de ma première Lecture, je résume succinctement sa vie :
Né à Bayonne en 1801, orphelin très tôt de père et de mère, le jeune Bastiat fut envoyé faire ses études au Collège de Sorrèze qu’il quitta à 17 ans sans s’être présenté au bac. Rappelé à Bayonne, il fut employé quelques années comme commis dans la maison de négoce familiale où il faillit mourir d’ennui. Vers l'âge de vingt-deux à vingt-trois ans, pour obéir aux désirs de sa famille, il vint se fixer au Logis de Sendresse à Mugron, dans le département des Landes, sur les bords de l'Adour, dans une terre dont la mort de son grand-père le mit bientôt en possession. Pendant ces 20 années d'enfouissement, il ne connut apparemment que des déboires : insuccès de ses essais agronomiques se heurtant au conservatisme de ses métayers ; présentation à une élection législative où il ne recueillit qu’une voix, la sienne ; mariage soldé, le premier jour par dit-on sa fuite de la noce !
En revanche, immense fut le capital qu'il cumula d'observations originales et de connaissance de la philosophie, de l'histoire et des langues et en particulier de l'anglais.
C'est alors, qu'un incident tout à fait mineur fit basculer le destin de l'ermite de Mugron : il y avait dans la petite ville un cercle où l'on se retrouvait pour parler de politique et pour communier en général dans la haine de l'Angleterre. Il arriva qu'un jour, le plus anglophobe des habitués aborda Bastiat en lui présentant avec fureur The Globe and Traveller un des journaux reçus par le cercle.
La lecture du Globe fit faire à Bastiat une découverte importante : une immense agitation se propageait alors sur toute l'Angleterre dont personne ne parlait chez nous. Une Ligue Pour la Liberté du Commerce y faisait trembler sur sa base la vieille législation. L'idée de faire connaître et peut-être imiter en France cette réforme vint le mordre au cœur. C'est sous cette impression qu'il se décida à envoyer au Journal des Économistes son premier article: « Sur l'influence des tarifs anglais et français ». Envoyé au cours de l’été 1844, le papier prit place dans le bureau du directeur de la publication dans une pile d’articles en attente. Il y resta trois mois avant d’être providentiellement et par hasard,exhumé et publié.
A cette époque, l’Angleterre, comme la France est une nation protectionniste mais elle est en train, par l’abaissement de ses tarifs douaniers, de s’ouvrir au monde alors que notre pays resté obstinément replié sur lui-même, arcbouté sur son régime protecteur, mène une politique contraire aux intérêts des consommateurs et tout particulièrement à ceux de la classe ouvrière.
« … Quand l’Angleterre aura achevé sa réforme commerciale, quand elle aura renversé la barrière qui la sépare des nations, alors les moyens d’existence afflueront de tous les points du globe vers cette île privilégiée, pour y échanger contre du travail manufacturier : froments de la Mer Noire, de la Baltique et des Etats Unis ,sucre du Brésil et de Cuba et ainsi du reste. Alors l’ouvrier pourra bien vivre en Angleterre avec un salaire égal et même inférieur, dans un cas urgent, à celui que recevront les ouvriers du continent, et particulièrement les ouvriers français forcés, par notre législation, de distribuer par des primes aux agriculteurs monopoleurs la moitié peut-être de leurs modiques profits …»
Malgré sa matière austère, cet article, par son « don de l’exposition, sons sens de l’argumentation, son art de la formule et sa prose limpide » préfigure toute l’œuvre de Bastiat.
Ce fut une révélation pour la France colbertiste. Elle découvrait subitement celui que Lamartine quelques temps plus tard présentera ainsi à l’issue d’un meeting tenu à Marseille : « vous vous souviendrez, vous ou vos enfants, avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de richesse, venu vous apporter de si loin, et avec un zèle entièrement désintéressé, la vérité gratuite dont il est l’organe ; et vous placerez le nom de M. Bastiat parmi ceux des apôtres de cet évangile du travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui fait germer chez tous les peuples la liberté, la justice et la paix ».

II/ Les sophismes antiétatiques et les interventions en faveur des droits de l’homme

Premier sophisme ou comment les producteurs demandent à l’Etat de les protéger contre la concurrence « sauvage » :
Pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l'éclairage
À MM. les Membres de la Chambre des Députés
« Messieurs, »
« Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé, à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité par la perfide Albion, d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il se dispense envers nous. »
« Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contrevents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui à une lutte si inégale. »
« Et d'abord, si vous fermez, autant que possible, tout accès à la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière artificielle, quelle est en France l'industrie qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée? »
« S'il se consomme plus de suif, il faudra plus de bœufs et de moutons, et, par suite, on verra se multiplier les prairies artificielles, la viande, la laine, le cuir, et surtout les engrais, cette base de toute richesse agricole. »
« S'il se consomme plus d'huile, on verra s'étendre la culture du pavot, de l'olivier, du colza. Ces plantes riches et épuisantes viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l'élevage des bestiaux aura communiquée à notre territoire. »
« Nos landes se couvriront d'arbres résineux. De nombreux essaims d'abeilles recueilleront sur nos montagnes des trésors parfumés qui s'évaporent aujourd'hui sans utilité, comme les fleurs d'où ils émanent. Il n'est donc pas une branche d'agriculture qui ne prenne un grand développement. »
« Il en est de même de la navigation: des milliers de vaisseaux iront à la pêche de la baleine, et dans peu de temps nous aurons une marine capable de soutenir l'honneur de la France et de répondre à la patriotique susceptibilité des pétitionnaires soussignés, marchands de chandelles, etc. »

Deuxième sophisme illustrant le fonctionnement de la balance du commerce (que nous appellerions aujourd’hui extérieur)
J'étais à Bordeaux. J'avais une pièce de vin qui valait 50 fr.; je l'envoyai à Liverpool, et la douane constata sur ses registres une exportation de 50 francs.
Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 fr. Mon correspondant convertit les 70 fr. en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 fr. La douane se hâta d'enregistrer une importation de 90 francs.
Balance du commerce en excédant d'importation, 40 fr. Ces 40 fr., j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les avais gagnés. M. Mauguin, le ministre de la balance, m'apprend que je les ai perdus, et que la France les a perdus en ma personne.
Ma seconde opération eut une issue bien différente.
J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient 100 fr.: elles étaient destinées à deux célèbres ministériels anglais, pour un très haut prix, que je me proposais de convertir en livres. Hélas! j'aurais mieux fait de les dévorer moi-même (je parle des truffes, non des livres ni des torys). Tout n'eût pas été perdu, comme il arriva, car le navire qui les emportait périt à la sortie du port. La douane, qui avait constaté à cette occasion une sortie de 100 Fr., n'a jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard.
Donc, dira M. Mauguin, la France a gagné 100 Fr.; car c'est bien de cette somme que, grâce au naufrage, l'exportation surpasse l'importation.
Supposons que M. Mauguin eût le pouvoir de substituer ses calculs et sa volonté aux calculs et à la volonté des négociants, et de donner, selon ses expressions, « une bonne organisation commerciale et industrielle au pays, une bonne impulsion au travail national », que fera-t-il?
Toutes les opérations qui consisteraient à acheter à bon marché au-dedans pour vendre cher au-dehors, et à convertir le produit en denrées très recherchées chez nous, M. Mauguin les supprimera législativement, car ce sont justement celles où la valeur importée surpasse la valeur exportée.
En compensation, il tolérera, il favorisera au besoin par des primes (des taxes sur le public) toutes les entreprises qui seront basées sur cette donnée: acheter cher en France pour vendre à bon marché à l'étranger, en d'autres termes, exporter ce qui nous est utile pour rapporter ce qui ne nous est bon à rien. »
Lettre par laquelle l’honnête M. Mauguin tire les conclusions de cette affaire :
Le ministre du commerce aux négociants de la République
Citoyens,
Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toute façon, sans autre résultat que celui-ci: aggraver les charges de la nation et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par primes, tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi, on vous donnait, comme Français, le privilège exclusif de trafiquer avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste du monde.
Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: acheter et vendre là où on peut le faire avec le plus d'avantage.
Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en mêle, je suis réduit à avouer que mes fonctions sont plus qu'inutiles; je ne suis pas même la mouche du coche.
C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du goût.


Tiré de la boite à outils anti-keynésienne « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas », un troisième sophisme ou comment Bastiat dissipe l’illusion que la destruction de biens matériels pourrait favoriser l'activité économique
« Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente, semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation uniforme: « À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres? »
Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu'il est bon de surprendre flagrante delicto, dans ce cas très-simple, attendu que c'est exactement la même que celle qui, par malheur, régit la plupart de nos institutions économiques.
À supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure de six francs la susdite industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit.
Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, je suis obligé de m'écrier: halte-là! Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, elle ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas.
Faisons donc le compte de l'industrie en général.
La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on voit.
Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on ne voit pas.
Et si l'on prenait en considération ce qu'on ne voit pas, parce que c'est un fait négatif, aussi bien que ce que l'on voit, parce que c'est un fait positif, on comprendrait qu'il n'y a aucun intérêt pour l'industrie en général, ou pour l'ensemble du travail national, à ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas ».
Cette ignorance systématique de ce qu'on ne voit pas au profit de ce qu’on voit favorise, selon Bastiat, l'interventionnisme de l'État. En effet, ses ponctions sur les revenus de la société ont des conséquences diffuses et invisibles alors que ses subventions, grands projets et emplois publics sont visibles de tous.
Une image et une définition résument la vision de l’Etat de Bastiat.
L’image : pour faire croire qu’il est manchot, l’Etat s’avance en marchant de travers, présentant aux vues, aux baisers, aux éloges de tous, sa main droite, sa main douce, celle qui distribue. Derrière son dos, il cache sa main dure, celle qui prélève, main poreuse car nourrissant au passage les intermédiaires de la distribution.
La définition : l’Etat, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.
Quelques interventions avant-gardistes :
Pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Rappelons que les relations entre les Eglises et l’Etat dans la France du XIX° étaient régies par le Concordat de 1801. Comme aujourd’hui encore en Alsace-Lorraine où il est toujours en vigueur, les prêtres, pasteurs et rabbins sont assimilés à des fonctionnaires et payés comme eux par les contribuables. En contrepartie, les évêques de Strasbourg et Metz sont nommés par le chef de l’État, le président de l’Église protestante de la Confession d'Augsbourg d'Alsace et de Lorraine dont le nom est proposé par un vote du consistoire supérieur de cette Église, est lui aussi nommé par l’État et les membres laïcs élus des consistoires israélites des trois départements doivent avoir l’agrément du Premier ministre.
Par une lettre à un Ecclésiastique de sa circonscription, Bastiat prêche une séparation pacifique mais totale entre les Eglises et l’Etat.
MONSIEUR ET HONORE COMPATRIOTE,
Vous désirez connaître mon opinion sur le traitement alloué au clergé ; je ne dois pas déguiser ma pensée même pour m’attirer des suffrages dont je pourrais à bon droit m’honorer.
Les rapports de l’Église et de l’État ne me semblent pas fondés actuellement sur la justice : d’une part on force les catholiques à salarier les cultes protestant et judaïque; d’un autre côté, l’État se prévaut de ce qu’il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du clergé ou pour y exercer une influence que je n’admets pas. Il est pour quelque chose dans la nomination des évêques, des chanoines, des curés de canton ; et certes la république peut prendre une direction telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me paraît contraire à la liberté et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle de dangereux points de contact.
En outre, j’ai foi dans une fusion future entre toutes les religions chrétiennes…. Mais pour cela il ne faut pas que les Églises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier que le rôle attribué à Victoria, dans la religion anglicane, et à Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle à la réunion de tout le troupeau sous un même pasteur.
Quant à l’objection tirée de la situation où placerait trente mille prêtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par l’État, vous raisonnez, je crois, dans l’hypothèse où elle serait prise violemment et non dans un esprit de charité. …
Un jour viendra, je le crois, où le clergé lui-même sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec l’État, de reconquérir son indépendance.
En attendant, j’espère que mon opinion, qu’on peut considérer comme purement spéculative, et qui, en tout cas, est bien loin d’être hostile à la religion, ne me fera pas perdre l’honneur de votre suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne regretterai pas pour cela de vous avoir répondu sincèrement.
Votre dévoué compatriote, etc.
Cohérent avec lui-même, Bastiat imagine la disparition du ministère des cultes :
Le ministre des cultes aux ministres de la religion
Citoyens,
Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez, et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et toute la vaste administration-que je dirige, nous devenons un fardeau pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience? Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie, liberté.
L’intervention de Frédéric Bastiat à l’Assemblée pour la liberté syndicale et le droit de grève interdits en France depuis la loi le Chapelier(17 novembre 1849),
« Vous avouez vous-mêmes que, sous l’empire de votre législation, la coalition des patrons ne peut pas être saisie, et c’est évident : deux, trois patrons déjeunent ensemble, font une coalition, personne n’en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu’elle se fait au grand jour »
On nous a dit : Voulez-vous donc proclamer la liberté par un amour platonique de la liberté ? Pour ce qui me regarde, je réponds : Oui. La liberté peut réserver aux nations quelques épreuves, mais elle seule les éclaire, les élève et les moralise. Hors de la liberté, il n’y a qu’Oppression, et, sachez-le bien, amis de l’ordre, le temps n’est plus, s’il a jamais existé, où l’on puisse fonder sur l’Oppression l’union des classes, le respect des lois, la sécurité des intérêts et la tranquillité des peuples. »

Bastiat et le problème social
Personne n’ignore aujourd’hui les problèmes sociaux majeurs, sinon causés par la révolution industrielle, du moins concomitant avec elle.
En1840, Villermé, médecin et statisticien, édite son tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans le textile. Ses observations se révèlent accablantes et aboutissent en mars 1841 à la loi limitant à huit heures par jour le travail des enfants de huit à douze ans.
En 1849, à la tribune de la Constituante, Victor Hugo prononce son retentissant discours sur les caves de Lille, qu’il a tenu à visiter lui-même et dont il revient bouleversé. Il décrit « les plaies saignantes de ce Christ qu’on appelle le peuple » et conclue ainsi « le paupérisme c’est la grande question, c’est la vraie, j’ai presque dit : c’est la seule. ».
Bastiat, membre de l’Assemblée, a peut-être assisté à cette séance. Quoi qu’il en soit, dans ses Harmonie économiques, il partage visiblement l’angoisse de Victor Hugo quand il écrit: « … le problème social, c’est l’ombre de Banquo au banquet de Macbeth, seulement ce n’est pas une ombre muette et, d’une voix formidable, elle crie à la société épouvantée : une solution ou la mort ! ».
Pour Bastiat, la réponse du libéralisme économique, s’organisme en quatre points :
1° l’association contractuelle du capital et du travail,
2° l’augmentation continue des gains de productivité pour accroître la part des salaires,
3° la mise en place de divers dispositifs (assurance-maladie, caisses de retraite)
4° la responsabilité des salariés dans la gestion de ces dispositifs

Confier la gestion à l’Etat de cette protection sociale débutante, aboutirait à terme à une véritable catastrophe économique et morale que Bastiat prédit ainsi :
« … Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable [...] Ensuite, sous prétexte d'unité, de solidarité (que sais-je ?), il s'avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme.
Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l'institution quand sa caisse sera alimentée par l'impôt ; quand nul, si ce n'est quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le fonds commun ; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser ; quand aura cessé toute surveillance mutuelle, et que feindre une maladie ne sera autre chose que jouer un bon tour au gouvernement ?
Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, est enclin à se défendre ; mais, ne pouvant plus compter sur l'action privée, il faudra bien qu'il y substitue l'action officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer entre le besoin et le secours ... »
[...] Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu'ils administrent, qu'ils alimentent et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s'accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d'un fond limité, préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L'État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissants et on en recalculera le redressement d'année en année, comme c'est l'usage jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors, on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice.


III/ Le « grand œuvre » interrompu par la mort : les Harmonies économiques

Bastiat rêvait de livrer à la postérité un grand livre « cathédrale » où serait rassemblée, structurée et développée sa pensée. Il pouvait imaginer un Traité d’Economie politique similaire à celui, magistral, de Jean Baptiste Say. Poussé par le pressentiment de sa fin prochaine, il se retira trois mois et, à 49 ans, rédigea le premier volume de ses Harmonies économiques. 49 ans, c’est l’âge de Karl Marx quand il publia le premier volume de son « grand œuvre » Das Kapital . Bien que contrairement à Bastiat, il ait disposé de 16 ans pour poursuivre son travail, les volumes suivants 2 et 3 sortirent après sa mort de la main d’Engels utilisant des brouillons et notes éparses.
Qui sait, si disposant du même laps de temps, Bastiat, cessant de se disperser, n’aurait pas réalisé un ouvrage le hissant à la stature d’un Karl Marx du libéralisme.
Le premier volume des Harmonies comporte dix chapitres purement économiques : Valeur, Propriété, Richesse, Concurrence, Salaire, etc.
« Plus tard, dit Bastiat, si j’en avais eu le temps et la force, j’aurais appelé le lecteur sur un sujet plus vaste les Harmonies sociales. C’est là que j’aurais parlé de la Constitution humaine, de la Responsabilité, de la Solidarité, etc… Mais alors la logique voulait que l’étude de l’homme précédât les recherches économiques. Il n’était plus temps : puissé-je réparer ce défaut dans une autre édition !... »
Il n’en eut hélas plus le temps, la plume lui était tombée des mains, à Rome, à quelques heures de la nuit de Noël .
Son message à l’attention de la jeunesse introduisant ses Harmonies Economiques donne une idée de ce qu’auraient été ses Harmonies Sociales, autant œuvre de théologien que d’économiste lui auraient reproché les économistes.
« Jeunes gens, dans ce temps où un douloureux Scepticisme semble être l'effet et le châtiment de l'anarchie des idées, je m'estimerais heureux si la lecture de ce livre faisait arriver sur vos lèvres, dans l'ordre des idées qu'il agite, ce mot si consolant, ce mot d'une saveur si parfumée, ce mot qui n'est pas seulement un refuge, mais une force, puisqu'on a pu dire de lui qu'il remue les montagnes, ce mot qui ouvre le symbole des chrétiens: Je crois. — « Je crois, non d'une foi soumise et aveugle, car il ne s'agit pas du mystérieux domaine de la révélation; mais d'une foi scientifique et raisonnée, comme il convient à propos des choses laissées aux investigations de l'homme. — Je crois que celui qui a arrangé le monde matériel n'a pas voulu rester étranger aux arrangements du monde social. — Je crois qu'il a su combiner et faire mouvoir harmonieusement des agents libres aussi bien que des molécules inertes. — Je crois que sa providence éclate au moins autant, si ce n'est plus, dans les lois auxquelles il a soumis les intérêts et les volontés que dans celles qu'il a imposées aux pesanteurs et aux vitesses. — Je crois que tout dans la société est cause de perfectionnement et de progrès, même ce qui la blesse. — Je crois que le Mal aboutit au Bien et le provoque, tandis que le Bien ne peut aboutir au Mal, d'où il suit que le Bien doit finir par dominer. — Je crois que l'invincible tendance sociale est une approximation constante des hommes vers un commun niveau physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une élévation progressive et indéfinie de ce niveau. — Je crois qu'il suffit au développement graduel et paisible de l'humanité que ses tendances ne soient pas troublées et qu'elles reconquièrent la liberté de leurs mouvements. — Je crois ces choses, non parce que je les désire et qu'elles satisfont mon cœur, mais parce que mon intelligence leur donne un assentiment réfléchi. »
Ah! Si jamais vous prononcez cette parole: Je crois, Vous serez ardents à la propager, et le problème social sera bientôt résolu, car il est, quoi qu'on en dise, facile à résoudre. — Les intérêts sont harmoniques, — donc la solution est tout entière dans ce mot: Liberté.
Mes chers Confrères, si nous pouvions admettre des Mainteneurs à « titre posthume » dans notre Compagnie, quel serait le résultat de notre vote si Frédéric Bastiat se présentait à nos suffrages :
- Les accorderions-nous à l’aimable et caustique auteur de ces sophismes qui ont fait dire de lui qu’il était le « La Fontaine de l’économie »,
- Verrions nous en cet adversaire de la peine de mort, de l’esclavage, de la colonisation, de la guerre ; en ce partisan du droit de grève, de la liberté syndicale, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat un tel défenseur des droits de l’homme que sa dépouille devrait quitter Saint Louis des Français pour le Panthéon,
- Regretterions nous que sa mort prématurée ait privé son admirateur, le pape Léon XIII, de proclamer Docteur de la Foi celui dont l’œuvre aurait définitivement réconcilié le Libéralisme et la Doctrine Sociale de l’Eglise
- Ou plutôt une majorité d’entre nous aurait-elle considéré trop tenus et insignifiants le personnage et son œuvre pour les tirer de leur obscurité ?
- Si tel est le cas, je vous demande pardon d’avoir ainsi, à deux reprises, abusé de votre attention confraternelle !

(1) Gérard MINART, Frédéric Bastiat : le croisé du libre-échange, L'Harmattan 2004