Lecture de M. de Laportalière
15 janvier 2015

"Les six ecclésiastiques membres de l'Académie des Jeux floraux sous la Révolution"

Première partie de la lecture : cliquer ici.


Lecture de M. de Laportalière
16 mai 2013

"Frédéric Bastiat

Sa vie, sa postérité intellectuelle"


Il y a une trentaine d'années, Valéry Giscard d'Estaing dînait à Londres avec Mme Thatcher. Il tentait de la convaincre de rejoindre l'eurogroupe quand tomba des augustes lèvres de la  «Dame de fer » cette affirmation surprenante : « vous, au moins, en France, vous avez Bastiat ». De retour à Paris, notre Président fit part de cet intérêt insoupçonné et inattendu de Maggie pour le football français et pour l'équipe corse alors au fait de sa gloire quand quelqu'un de son entourage évoqua le nom de Frédéric Bastiat. Comme il l'a raconté à notre confrère, Maître Bouyssou, de qui je tiens cette anecdote, VGE feuilleta, je le cite, « l'encyclopédie la plus complète qui ait été publiée en France en vingt cinq volumes, et pas plus d'ailleurs que dans la rubrique « Libéralisme économique », il n'y trouva le nom de Bastiat ». Quand plus tard l'ancien Président de la République parla de celui que lui fit découvrir Mme Thatcher, il le fit , avec le talent et l'intelligence qu'on lui reconnaît à l'occasion des excellentes « Rencontres » de Sorèze consacrées en 1987, à celui qui fut un ancien élève de cette Ecole. Outre l'intervention de VGE à laquelle je viens de faire allusion, j'y ai trouvé et savouré celles de deux de nos confrères, M° Pierre Bouyssou, l'efficace organisateur du colloque et le Professeur André Cabanis.

A eux, comme à moi, Clémence Isaure a fait une confidence : elle a toujours regretté que sa mort précoce n'ait pas permis à notre Académie de recevoir parmi ses membres, ce Frédéric Bastiat dont pour apaiser notre Muse, je vais ce soir, avec 163 ans de retard, prononcer l'éloge.

Rien n'est banal chez l'homme Bastiat dont le récit constituera la première partie de cette lecture. Le tableau de sa postérité intellectuelle en occupera la deuxième. L'originalité de son œuvre et de ses idées est telle que sa présentation mérite à elle seule une seconde lecture. Celle-ci pourra avoir lieu ultérieurement si, mes chers confrères, l'appétit vous en est ce soir venu et si notre Secrétaire Perpétuel le juge utile.

Né à Bayonne en 1801, mort à Rome en 1850, à l'âge de 49 ans, Bastiat était issu d'une famille de négociants, brillamment enrichie dans les années précédant la Révolution mais poussée au bord de la faillite par un Blocus Continental qui entre autres avait ruiné le port de Bayonne.

Fertile en rebondissements, sa courte vie fut jalonnée, nous allons le voir, par trois échecs retentissants. Chaque fois il en sorti grandi :
 il ne passa qu'un seul examen, le baccalauréat. Il y fut collé et finit, à l'âge de 44 ans, membre correspondant de l'Institut.
 sous Louis-Philippe, il se présenta à la députation dans son département des Landes. Au deuxième tour, il ne recueillit qu'une voix, la sienne. Dix huit ans plus tard, sous la IIème République, il fut élu à la quasi unanimité des suffrages député de sa circonscription à la Constituante de 1848.
 une seule femme semble avoir traversé sa vie. Il l'épousa. La traversée fut brève, le temps d'une nuit, dira-t-on. Mais trois grandes amitiés intellectuelles celle de Calmètes, à Sorrèze, de Coudroy, à Mugron et de Cobden à Londres ont «laissé le champ libre à l'oiseau », comme l'aurait dit Brassens, et lui ont évité« d'attacher son cœur aux queues des casseroles » !


Orphelin de bonne heure de père et de mère, Bastiat fut recueilli par un oncle et un grand père et envoyé pour ses études à Sorèze où il resta jusqu'à sa dix septième année. Dirigée par un homme remarquable, Dom Ferlus, ancien bénédictin rescapé de la tourmente révolutionnaire, l'Ecole ne ressemblait à aucune autre par la diversité géographique, sociale et religieuse de ses élèves, certes français pour la majorité, mais aussi anglais, espagnols, américains ou créoles, fils de familles nobles, de négociants, d'avocats, d'industriels ou d'agriculteurs, protestants comme catholiques.

Les langues vivantes, la chimie, la mécanique, l'astronomie et le sport occupaient une place tout à fait inhabituelle dans l'enseignement prodigué.
La pédagogie mise en œuvre y associait aux cours « ex cathedra » et aux interrogations écrites ou orales traditionnelles, le travail en groupe et la pratique des exposés contradictoires.

C'est à cet environnement ouvert, studieux et libre que le jeune Bastiat dû certainement cet esprit de tolérance envers les personnes qui ne le quitta jamais malgré la rigueur et l'exigence d'une pensée sans compromission.

On doit à l'un de ses premiers biographes et admirateurs, Roger de Fontenay, une anecdote révélant la bonté et la délicatesse infinies que Bastiat portait en toutes choses et le sens de l'amitié qui fut le sien jusqu'à sa dernière heure : « … Robuste, alerte, entreprenant et passionné pour les exercices du corps, il se privait presque toujours de ces plaisirs, pour tenir compagnie à son ami Calmètes que la faiblesse de sa santé éloignait des jeux violents. Cette amitié remarquable était respectée par les maîtres eux-mêmes; elle avait des privilèges particuliers, et pour que tout fût plus complètement commun entre les deux élèves, on leur permettait de faire leurs devoirs en collaboration et sur la même copie signée des deux noms. C'est ainsi qu'ils obtinrent, en 1818, un prix de poésie. La récompense était une médaille d'or; elle ne pouvait se partager: « Garde-la, dit Bastiat qui était orphelin; puisque tu as encore ton père et ta mère, la médaille leur revient de droit. »

Appelé par son oncle à rejoindre le négoce familial, Frédéric Bastiat quitta Sorèze pour Bayonne sans pousser ses études jusqu'au bout : nous l'avons dit, le futur membre correspondant de l'Institut ne fut même pas bachelier ! Les lettres du jeune commis à son ami Calmètes, son camarade de Sorèze, nous apprennent qu'engagé malgré lui dans une profession « contraire à son goût, » il étudie, dans les loisirs que lui laissent les travaux obligés du métier, « la philosophie et la politique», étudiant, quelquefois jusqu'à se rendre malade, tour à tour ou tout ensemble, les langues étrangères, la musique, la littérature française, anglaise et italienne, la question religieuse, l'économie politique enfin.


C'est là que germèrent ses premières réflexions sur le fonctionnement du marché, nourries par la vision des conséquences désastreuses du protectionnisme impérial et du fiscalisme royal sur Bayonne, son port et ses activités commerciales.

Vers l'âge de vingt-deux à vingt-trois ans, pour obéir aux désirs de sa famille, Bastiat vint se fixer au Logis de Sendresse à Mugron, dans le département des Landes, sur les bords de l'Adour, dans une terre dont la mort de son grand-père le mit bientôt en possession. Il s'agissait d'un domaine de 250 hectares environ, subdivisé en une douzaine de métairies.
Pendant ces 20 années d'enfouissement, il ne connut apparemment que des déboires : insuccès de ses essais agronomiques se heurtant au conservatisme de ses métayers ; présentation à une élection législative où il ne recueillit que sa seule voix ; mariage soldé, le premier jour par sa fuite de la noce !

En revanche, immense fut le capital qu'il cumula de science acquise, d'observations originales et de connaissance de la philosophie, de l'histoire et des langues et en particulier de l'anglais.
Ici apparaît, un nom, celui de Félix Coudroy. Si le Calmètes de Sorèze, est le camarade du cœur et des jeunes impressions, Coudroy est celui de l'intelligence et de la raison virile, comme plus tard R. Cobden, nous le verrons, sera l'ami politique et le frère d'armes de l'action extérieure et de l' apostolat libéral... »

Quand les deux jeunes gens se retrouvèrent à Mugron et qu'on se mit à parler d'opinions et de principes, Bastiat, avait déjà entrevu en germe, dans les idées d'Adam Smith, de Tracy et de J.-B. Say, les réponses libérales au problème humain. Pour lui les manifestations libres des intérêts individuels se limitent réciproquement par leur opposition même, et se ramènent mutuellement à une résultante commune d'ordre et d'intérêt général. La liberté n'est pas seulement le résultat et le but, mais le principe, le moyen, la condition nécessaire de l'ordre social... En revanche Coudroy, disciple de Maistre et de Bonald ne comprenait l'ordre que comme résultat de l'abdication complète de toutes les volontés particulières sous une volonté unique et toute-puissante; où les tendances naturelles de l'humanité sont supposées mauvaises, et par conséquent condamnées à un suicide perpétuel; où enfin la liberté et le sentiment de la dignité individuelle sont considérés comme des forces insurrectionnelles, des principes de déchéance et de désordre.

Quand Bastiat recevait quelque ouvrage nouveau, il l'apportait à Coudroy, qui le dégustait, notait avec soin les passages remarquables, puis les lisait à son ami. C'était ainsi qu'ils passaient leur vie ensemble, logés à quatre pas l'un de l'autre, se voyant trois fois par jour, lors de longues promenades qu'on faisait par beau temps un livre sous le bras. Ouvrages de philosophie, d'histoire, de politique ou de religion, poésie, voyages, mémoires, économie politique, utopies socialistes... tout passait ainsi au contrôle de cette double intelligence — ou plutôt de cette intelligence doublée, qui portait partout la même méthode et rattachait à une grande synthèse au moyen du même fil conducteur toutes ces notions éparses.

Bastiat finit par conquérir Coudroy à ses idées. Toutefois, il ne fut pas sans recevoir lui-même une certaine impression de ces grandes théories de Bonald et de Maistre auxquelles il faudrait peut-être attribuer les fondements profondément chrétiens des futurs écrits de Bastiat.

C'est alors, qu'un incident tout à fait mineur fit basculer le destin de l'ermite de Mugron et le lança à l'âge de 43 ans et pour les six années qui lui restaient sur cette terre dans un combat public et échevelé où il devait laisser santé et vie.

Il y avait un cercle à Mugron où l'on se retrouvait pour parler de politique et pour communier en général dans la haine de l'Angleterre. Il arriva qu'un jour, le plus anglophobe des habitués aborda Bastiat en lui présentant avec fureur un des journaux reçus par le cercle «Lisez, dit-il, et voyez comment vos amis nous traitent ». C'était la traduction d'un discours de Robert Peel à la Chambre des Communes. Elle se terminait ainsi « ...si nous adoptions ce parti, nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations ... ». L'insulte était écrasante, il n'y avait pas un mot à répondre. Cependant, à la réflexion, il sembla étrange à Bastiat qu'un Premier Ministre d'Angleterre eût de la France une opinion semblable, et plus étrange encore qu'il l'exprimât en pleine Chambre. Il voulut en avoir le cœur net, et sur-le-champ il écrivit à Paris pour se faire abonner à un journal anglais, en demandant qu'on lui envoyât tous les numéros du dernier mois écoulé. Quelques jours après, The Globe and Traveller arrivait à Mugron; on pouvait y lire le discours de R. Peel en anglais; les mots malencontreux comme la France n'y étaient pas, ils n'avaient jamais été prononcés.

Mais la lecture du Globe fit faire à Bastiat une découverte bien autrement importante. Ce n'était pas seulement en traduisant mal que la presse française égarait l'opinion, c'était surtout en ne traduisant pas. Une immense agitation se propageait sur toute l'Angleterre, et personne n'en parlait chez nous. Une Ligue Pour la Liberté du Commerce faisait trembler sur sa base la vieille législation. L'idée de faire connaître et peut-être imiter en France cette réforme vint le mordre au cœur. C'est sous cette impression qu'il se décida à envoyer au Journal des Économistes son premier article: « Sur l'influence des tarifs anglais et français. » L'article parut en octobre 1844. L'impression en fut profonde dans le petit monde économiste; les compliments et les encouragements arrivèrent en foule de Paris à Mugron. La glace était rompue. Tout en faisant paraître des articles dans les journaux, Bastiat commence à écrire l'histoire de la Ligue anglaise, et pour avoir quelques renseignements qui lui manquent, se met en rapport avec son fondateur Richard Cobden.

Au mois de mai 1845, il vient à Paris pour faire imprimer son livre sur Cobden, qui lui valut neuf mois plus tard le titre de membre correspondant de l'Institut. On l'accueille à bras ouverts, on veut qu'il dirige le Journal des Économistes, on lui trouvera une chaire d'économie politique, on se serre autour de cet homme étrange qui semble porter au milieu du groupe un peu hésitant des économistes le feu communicatif de ses hardies convictions. De Paris, Bastiat passe en Angleterre, serre la main à Cobden qui devint le troisième de ses grands amis.

En février 1846, Bastiat crée à Bordeaux l'association pour la liberté des échanges. De là il va à Paris. Rien n'était plus original que l'extérieur du nouvel agitateur. « Il n'avait pas eu encore le temps de prendre un tailleur et un chapelier parisiens, raconte son ami Molinari — d'ailleurs, en vérité, il n'y songeait guère ! Avec ses cheveux longs et son petit chapeau, son ample redingote et son parapluie de famille, on l'aurait pris volontiers pour un bon paysan en train de visiter les merveilles de la capitale. Mais la physionomie de ce campagnard était malicieuse et spirituelle, son grand œil noir était lumineux, et son front taillé carrément portait l'empreinte de la pensée. Sancta simplicitas! »

Mais quelle entreprise pour un homme qui tombe du fond des Landes sur le pavé inconnu de Paris! Il fallait voir les journalistes, parler aux ministres, réunir les commerçants, obtenir des autorisations de s'assembler, faire et défaire des manifestes, composer et décomposer des bureaux, encourager les noms marquants, contenir l'ardeur des recrues plus obscures, quêter des souscriptions. Bastiat est à tout: sous cette impulsion communicative, le mouvement prend peu à peu un corps et l'opinion s'ébranle à Paris. Une Commission centrale s'organise, il en est le secrétaire; on fonde un journal hebdomadaire, il le dirige; il parle dans les meetings, il se met en rapport avec les étudiants et les ouvriers, il correspond avec les associations naissantes des grandes villes de la province, il va faire des tournées et des discours à Lyon, à Marseille, au Havre, etc.; il ouvre, salle Taranne, un cours à la jeunesse des écoles; et il ne cesse pas d'écrire pour cela.

Personne ne peut dire ce que fût devenu ce mouvement, s'il n'eût été brusquement arrêté par la plus inattendue des révolutions qui éclata comme une tempête le 23 février 1848. Ce jour là, Bastiat était à Paris. Il ne prit pas part à l'insurrection, déclara-t-il plus tard : « … par hasard, je me suis trouvé à la fusillade de l'hôtel des Capucines. Pendant que la foule fuyait éperdue, je remontai le courant et en face de ces bataillons dont les fusils étaient encore chauds, aidé de deux ouvriers, j'ai donné mes soins pendant cette nuit funeste aux victimes mortellement frappées... »(1) .

La « Réforme » voulue initialement de la forme du pouvoir politique, république contre monarchie, évoluant quasi immédiatement vers la transformation économique et sociale du pays, Bastiat, avec ses amis économistes, cessa sa campagne pour la liberté du commerce pour combattre ce qu'il appelait les utopies socialistes. Dès le 23 février, il fonda à cet effet un journal dirigé par Molinari qui ne survécut pas aux événements : « La République Française ». Quelques temps après cette disparition, il lance « pour éclairer le peuple » une autre feuille « Jacques Bonhomme » à la vie tout aussi éphémère.

En même temps, Bastiat se lançait dans la mêlée électorale et posait sa candidature comme représentant du département des Landes à la Constituante. Elu à la quasi unanimité des suffrages, rallié à la République, il vota avec la gauche contre la peine de mort, contre les expéditions coloniales, contre les crédits de l'expédition de Rome, contre les poursuites à l'encontre de Louis Blanc, pourtant son adversaire politique, pour la liberté d'association des ouvriers et le droit de grève. Membre influent de la Commission des finances, avec la droite, il vota contre le renforcement des taxes sur le vin et, en général, contre les impôts sur la consommation et toute aggravation de la pression fiscale, contre l'organisation du travail par la loi et les atteintes à la liberté contractuelle et pour la liberté de l'enseignement.

Cette attitude indépendante des deux grands blocs, conservateur et socialiste, fut mal comprise par une partie de son électorat et s'il fut réélu à l'Assemblée Législative, il le fut beaucoup moins largement qu'à la Constituante.

Sa dernière intervention à la tribune parlementaire fut prononcée d'une voix si faible que de tous les bancs de l'Assemblée, les cris fusèrent : « parlez plus fort, parlez un peu plus haut, parlez, parlez... »
En effet, la maladie de poitrine contre laquelle Bastiat se débattait depuis longtemps ne faisait qu'empirer. Atteint au larynx et à la gorge, l'alimentation comme la respiration devenaient de plus en plus douloureuses.

Sa hantise, pendant ses dernières années est de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir achever son œuvre. On le voit ainsi dans sa correspondance constamment occupé à comparer l'étendue de sa tâche et la chaleur de son zèle avec la faiblesse de sa santé et le peu de jours qui lui paraissent assurés. Il venait de publier le premier volume de son œuvre de prédilection « Les Harmonies économiques » « qui voulait donner un exposé synthétique des lois naturelles qui président à l'organisation et au développement de la société ». Un second volume devait suivre faisant le « tableau des perturbations funestes introduites dans la loi de la nature par les infractions humaines ». Malheureusement, il n'eut pas le temps d'achever son « grand œuvre » !

Mais dans cette crainte de tomber avant d'avoir atteint son but, nulle impatience, nulle amertume. Il expose à Dieu, avec une ferveur extrême, ses nobles vœux : il ne se croit aucun droit à les voir exaucés. Cette grâce qu'il demandait pour chanter avec joie son « Nunc Dimittis », cette grâce dernière lui fut refusée. Il n'en chanta pas moins son « Nunc Dimittis », comme le montre sa lettre à son ami Cobden, écrite le 9 septembre 1850, trois mois avant sa mort, au moment de son départ pour l'Italie dont le climat lui était conseillé par ses médecins :


« j'ai une grande inflammation et probablement des ulcérations à ces deux tubes qui conduisent l'air au poumon et les aliments à l'estomac. La question est de savoir si ce mal s'arrêtera ou fera des progrès. Dans ce dernier cas, il n'y aurait plus moyen de respirer ni de manger. J'espère n'être pas soumis à cette épreuve, à laquelle cependant je ne néglige pas de me préparer en m'exerçant à la patience et à la résignation. Est-ce qu'il n'y a pas une source inépuisable de consolation et de force dans ces mots « non sicut ego volo, sed sicut tu » .. ».

Bastiat mourut à Rome le 24 décembre 1850, la veille de Noël. Sa fin fut d'un calme et d'une sérénité antiques. Il sembla y assister en spectateur indifférent, causant, en l'attendant, d'économie politique, de philosophie et de religion. Il voulut mourir en chrétien: « J'ai pris, disait-il simplement, la chose par le bon bout et en toute humilité. Je ne discute pas le dogme, je l'accepte. En regardant autour de moi, je vois que sur cette terre les nations les plus éclairées sont dans la foi chrétienne; je suis bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre humain. » Son intelligence conserva jusqu'au bout toute sa lucidité. Un instant avant d'expirer, il fit approcher, comme pour leur dire quelque chose d'important, son cousin l'abbé de Monclar et son ami M. Paillottet. « Son œil, dit ce dernier, brillait de cette expression particulière que j'avais souvent remarquée dans nos entretiens, et qui annonçait la solution d'un problème. » Il murmura à deux fois: La vérité... Mais le souffle lui manqua, et il ne put achever d'expliquer sa pensée. Goethe, en mourant, demandait la pleine lumière, Bastiat saluait la vérité. « … chacun d'eux, d'après la belle interrogation de Fontenay, à ce moment suprême, résumait-il l'aspiration de sa vie — ou proclamait-il sa prise de possession du but? Était-ce le dernier mot de la question ou le premier de la réponse? l'adieu au rêve qui s'en va — ou le salut à la réalité qui arrive?...

Dans l'église de Saint-Louis-des-Français, où son corps repose désormais, on fit à l'homme qui avait vécu si simple et si modeste de pompeuses funérailles.

La carrière active de cette belle intelligence éclairée par un cœur admirable n'avait donc pas duré plus de cinq ans entre sa montée à Paris et sa mort à Rome. Elle fut célébrée aussitôt par un foisonnement de biographies et d'articles plus élogieux les uns que les autres mais ne dépassant pas le cercle étroit des économistes. Puis progressivement le silence se fit sur le landais à quelques exceptions curieuses : en France, Flaubert et Taine ; en Italie, le futur pape Léon XIII.

Dans une lettre adressée à Georges Sand, le 8 septembre 1871, l'auteur de Madame Bovary écrit : « ...dans trois ans tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient ! »

Quant à Taine dans «ses « Origines de la France contemporaine », il cite Bastiat comme référence et inspirateur de ce qu'il appelle « les procédés de la science à posteriori ».

Dans les mêmes années, le Cardinal Pecci, futur Léon XIII, le pape de la Doctrine sociale de l'Eglise, dira de lui : « Un célèbre économiste français, Frédéric Bastiat, a exposé comme en un tableau les bienfaits multiples que l'homme trouve dans la société et c'est une merveille digne d'être admirée »

Mais avec la fin du XIX° siècle, toute référence à Bastiat disparaît alors aussi bien en France qu'à l'étranger comme le constate en 1906, un de ses derniers biographes, François Bidet : « ...Bastiat est de moins en moins lu à mesure que la politique libérale perd du terrain devant l'invasion progressive de l'Etat. Mais, à ce dernier point de vue, il est permis de croire que l'échec de ses idées n'est pas définitif ; en effet tout excès dans un sens entraîne une réaction en sens inverse et l'on peut prévoir le jour où le développement exagéré de l'Etat dans nos sociétés démocratiques provoquera un réveil des idées libérales ».

Comme pour fêter le centenaire de la mort de Bastiat, en 1950, cette prévision prophétique devait se réaliser d'une manière spectaculaire aux Etats Unis :

1950, c'est l'année où « La Loi » est traduite en anglais et diffusée à un million d'exemplaires.

Découvert sept ans plus tôt par un homme d’affaires, Leonard Read, l'opus avait été dans un premier temps envoyé aux 3 000 membres de son réseau de libéraux. Trois ans plus tard, la Fondation qu'il avait créée le publiait et le faisait connaître à ses adhérents dont les économistes autrichiens émigrés aux Etats-Unis, Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek. Les derniers développements de la science économique depuis l'après guerre se sont retrouvés dans l’œuvre de Bastiat, précurseur de l’école du « public choice » de Buchanan, de l’analyse des institutions d'Hayek, de la vision de Mises de la prééminence du consommateur sur le producteur en régime capitaliste ou de l'éthique de la liberté de Rothbard fondée sur le droit naturel.

1950, c'est aussi l'année où, la « General Electric », première compagnie mondiale d'électricité, décide de décanter les cerveaux de ses cadres des miasmes de la pensée keynésienne. Elle sélectionne pour cela les œuvres de deux Autrichiens, Hayek et Mises, de deux Anglais, Cobden et Bright, et d’un Français et d'un seul : Frédéric Bastiat. Et plutôt que de recruter un professeur d’économie, elle fait le choix d'un acteur de cinéma du nom de … Ronald Reagan ! C'est ainsi que, chose peu connue, le futur président des Etats Unis sera pendant 10 ans, comme consultant, le propagandiste de celui dont il dira à maintes reprises qu'il « était le lecteur inconditionnel » et « un de ses économistes préférés ».

Aujourd'hui, un Prix Bastiat est décerné annuellement par l'International Policy Network à Londres. Le prix est ouvert aux auteurs de tous pays dont les articles publiés illustrent avec éloquence et esprit le rôle des institutions d'une société libre. Margaret Thatcher, James Buchanan et Milton Friedman, le prix Nobel d'Economie, ont fait partie du jury.

Aujourd'hui encore quand on demande à Ron Paul quels sont ses maîtres à penser, cette figure de proue du mouvement Tea Party et du renouveau de la droite américaine, répond : « Bastiat, Frédéric Bastiat, vous connaissez ? » Comment cet élu texan à la Chambre des représentants, en vient-il à citer un économiste français, quasiment inconnu dans l’Hexagone et décédé voilà plus d’un siècle et demi ?

Michel Behrent, historien américain, spécialisé en histoire de l’Europe contemporaine et notamment en philosophie politique française et professeur à l'Université d'Etat de Caroline du Nord, rejoint François Bidet en expliquant ce retour actuel aux thèses de Frédéric Bastiat comme « un contrecoup à l’intervention de l’Etat ».

Mais si la prévision de Bidet et l'explication de Behrent se sont révélées pertinentes aux Etats Unis, il n'en a rien été en France, malgré le développement de l'intervention de l'Etat : ni en 1950, pour son centenaire, ni dans les années suivantes (à l'exception d'une courte période entre 1984 et 1987), Bastiat n'est venu troubler dans leur quiétude keynésienne les élites politiques, administratives et médiatiques de l'hexagone.

Nombreuses sont les questions que l'on peut légitimement se poser sur les raisons de ce  silence ?
De doctes universitaires peuvent-ils s'effacer derrière un individu n'ayant même pas son bac?
Dans quelle discipline faire entrer l'enseignement de cet homme étrange se baptisant « économiste » alors qu'il était en fait un « moraliste » ?


Comment prendre au sérieux ces anecdotes simplistes, accessibles au tout venant, pour rendre compte du fonctionnement d'institutions aussi complexes que le prix, le marché, l'échange, la valeur, ?

D'ailleurs, l'américain Robert Heilbroner, reconnu par ses pairs comme un économiste de premier ordre, auteur d'une biographie des plus grands économistes d'Adam Smith à Keynes, vendue à plusieurs millions d’exemplaires, ne voyait-il pas dans Bastiat « une très petite étoile dans la constellation économique ».

C'est ce qui se voit !

Ce qui ne se voit pas, je vous invite, mes chers confrères, à le découvrir : faites comme moi ! Saisissez sur Google « l 'économiste de premier ordre », Robert Heilbroner, décédé il y a 7 ans à peine : vous verrez s 'afficher le chiffre de 345 000 sites référencés. Faites la même chose avec « la très petite étoile » éteinte il y a 163 ans, à Rome, une veille de Noël : ce sont 893 000 sites qu'elle éclaire aujourd'hui !



NB : Ce travail de vulgarisation n'a rien d'original. Il est constitué le plus souvent par la reprise de passages des ouvrages suivants :
 « Nécrologie de Frédéric Bastiat » par Gustave de Molinari 1852 publiée dans le Journal des économistes (p. 180-196)
 « Notice biographique sur Frédéric Bastiat », par Frédéric Passy 1855, publiée dans la Revue Contemporaine (30/09/55)
 « Notice sur la vie et les Ecrits de Frédéric Bastiat », par Roger de Fontenay 1862, extrait des œuvres complètes de F.B.
 « Un libéral : Frédéric Bastiat » Acte des « Rencontres de Sorèze » 1987 


(1) la provocation d'un manifestant porteur d'une torche envers un officier du 14e régiment d'infanterie de ligne a des conséquences tragiques. Se croyant menacée, la garde ouvre le feu, laissant sur le pavé plus de 50 tués qui « justifient » le rebondissement et l'amplification du mouvement protestataire, alors que l'apaisement semblait en bonne voie. 


Lecture de M. de Laportalière
30 janvier 2014

"L'œuvre et la pensée de Frédéric Bastiat"



Peu d’écrivains ont eu une carrière plus courte, mais plus réellement féconde, que Frédéric Bastiat. Cinq années seulement séparèrent son premier article publié dans le Journal des Economistes en octobre 1844 et l’édition en 1849 de ses Harmonies économiques,le « grand œuvre » de sa vie, que sa mort un an plus tard laissa inachevé.
Entre temps, poussé par son talent de bretteur, il avait ferraillé sans repos ni trêve sur tous les fronts où ses idées lui paraissaient menacées. Sans ménagement pour sa santé, il parcourut les années 1844-1849 par toutes les voies et sous toutes les formes : articles, pamphlets, traductions, correspondances, interventions à la Chambre des Députés, lancements de journaux, tenues de meetings à Paris et en Province.
Cette lecture, rassurez-vous mes chers confrères, n’a pas l’ambition de vous présenter l’intégralité de l’œuvre immense, dispersée et parfois irrégulière de Bastiat.
Après avoir évoqué la profession de foidans le libre-échange constituée parle fameux article du Journal des Economistes d’octobre 1844, je voudrais survoler avec vous les sophismes anti-étatistes pleins d’humour de l’écrivain comme les interventions avant-gardistes du député en faveur de ce que l’on apellerait aujourd’hui « les droits de l’homme ». Ma lecture s’achèvera enfin sur un regret que j’aimerais vous voir partager : celui d’avoir été privé par une mort précoce du chant du cygne de celui qu’un de ses derniers biographes dépeint comme alliant le bon sens de La Fontaine, le style de Voltaire et la fougue de d’Artagnan (1).

I/ Un simple article « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » publié dans une Revue spécialisée, le Journal des Economistes, a rendu célèbre en un jour, le petit provincial inconnu et sans titre qu’était alors Frédéric Bastiat.
Pour ceux de mes confrères absents lors de ma première Lecture, je résume succinctement sa vie :
Né à Bayonne en 1801, orphelin très tôt de père et de mère, le jeune Bastiat fut envoyé faire ses études au Collège de Sorrèze qu’il quitta à 17 ans sans s’être présenté au bac. Rappelé à Bayonne, il fut employé quelques années comme commis dans la maison de négoce familiale où il faillit mourir d’ennui. Vers l'âge de vingt-deux à vingt-trois ans, pour obéir aux désirs de sa famille, il vint se fixer au Logis de Sendresse à Mugron, dans le département des Landes, sur les bords de l'Adour, dans une terre dont la mort de son grand-père le mit bientôt en possession. Pendant ces 20 années d'enfouissement, il ne connut apparemment que des déboires : insuccès de ses essais agronomiques se heurtant au conservatisme de ses métayers ; présentation à une élection législative où il ne recueillit qu’une voix, la sienne ; mariage soldé, le premier jour par dit-on sa fuite de la noce !
En revanche, immense fut le capital qu'il cumula d'observations originales et de connaissance de la philosophie, de l'histoire et des langues et en particulier de l'anglais.
C'est alors, qu'un incident tout à fait mineur fit basculer le destin de l'ermite de Mugron : il y avait dans la petite ville un cercle où l'on se retrouvait pour parler de politique et pour communier en général dans la haine de l'Angleterre. Il arriva qu'un jour, le plus anglophobe des habitués aborda Bastiat en lui présentant avec fureur The Globe and Traveller un des journaux reçus par le cercle.
La lecture du Globe fit faire à Bastiat une découverte importante : une immense agitation se propageait alors sur toute l'Angleterre dont personne ne parlait chez nous. Une Ligue Pour la Liberté du Commerce y faisait trembler sur sa base la vieille législation. L'idée de faire connaître et peut-être imiter en France cette réforme vint le mordre au cœur. C'est sous cette impression qu'il se décida à envoyer au Journal des Économistes son premier article: « Sur l'influence des tarifs anglais et français ». Envoyé au cours de l’été 1844, le papier prit place dans le bureau du directeur de la publication dans une pile d’articles en attente. Il y resta trois mois avant d’être providentiellement et par hasard,exhumé et publié.
A cette époque, l’Angleterre, comme la France est une nation protectionniste mais elle est en train, par l’abaissement de ses tarifs douaniers, de s’ouvrir au monde alors que notre pays resté obstinément replié sur lui-même, arcbouté sur son régime protecteur, mène une politique contraire aux intérêts des consommateurs et tout particulièrement à ceux de la classe ouvrière.
« … Quand l’Angleterre aura achevé sa réforme commerciale, quand elle aura renversé la barrière qui la sépare des nations, alors les moyens d’existence afflueront de tous les points du globe vers cette île privilégiée, pour y échanger contre du travail manufacturier : froments de la Mer Noire, de la Baltique et des Etats Unis ,sucre du Brésil et de Cuba et ainsi du reste. Alors l’ouvrier pourra bien vivre en Angleterre avec un salaire égal et même inférieur, dans un cas urgent, à celui que recevront les ouvriers du continent, et particulièrement les ouvriers français forcés, par notre législation, de distribuer par des primes aux agriculteurs monopoleurs la moitié peut-être de leurs modiques profits …»
Malgré sa matière austère, cet article, par son « don de l’exposition, sons sens de l’argumentation, son art de la formule et sa prose limpide » préfigure toute l’œuvre de Bastiat.
Ce fut une révélation pour la France colbertiste. Elle découvrait subitement celui que Lamartine quelques temps plus tard présentera ainsi à l’issue d’un meeting tenu à Marseille : « vous vous souviendrez, vous ou vos enfants, avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de richesse, venu vous apporter de si loin, et avec un zèle entièrement désintéressé, la vérité gratuite dont il est l’organe ; et vous placerez le nom de M. Bastiat parmi ceux des apôtres de cet évangile du travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui fait germer chez tous les peuples la liberté, la justice et la paix ».

II/ Les sophismes antiétatiques et les interventions en faveur des droits de l’homme

Premier sophisme ou comment les producteurs demandent à l’Etat de les protéger contre la concurrence « sauvage » :
Pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l'éclairage
À MM. les Membres de la Chambre des Députés
« Messieurs, »
« Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé, à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité par la perfide Albion, d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il se dispense envers nous. »
« Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contrevents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui à une lutte si inégale. »
« Et d'abord, si vous fermez, autant que possible, tout accès à la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière artificielle, quelle est en France l'industrie qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée? »
« S'il se consomme plus de suif, il faudra plus de bœufs et de moutons, et, par suite, on verra se multiplier les prairies artificielles, la viande, la laine, le cuir, et surtout les engrais, cette base de toute richesse agricole. »
« S'il se consomme plus d'huile, on verra s'étendre la culture du pavot, de l'olivier, du colza. Ces plantes riches et épuisantes viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l'élevage des bestiaux aura communiquée à notre territoire. »
« Nos landes se couvriront d'arbres résineux. De nombreux essaims d'abeilles recueilleront sur nos montagnes des trésors parfumés qui s'évaporent aujourd'hui sans utilité, comme les fleurs d'où ils émanent. Il n'est donc pas une branche d'agriculture qui ne prenne un grand développement. »
« Il en est de même de la navigation: des milliers de vaisseaux iront à la pêche de la baleine, et dans peu de temps nous aurons une marine capable de soutenir l'honneur de la France et de répondre à la patriotique susceptibilité des pétitionnaires soussignés, marchands de chandelles, etc. »

Deuxième sophisme illustrant le fonctionnement de la balance du commerce (que nous appellerions aujourd’hui extérieur)
J'étais à Bordeaux. J'avais une pièce de vin qui valait 50 fr.; je l'envoyai à Liverpool, et la douane constata sur ses registres une exportation de 50 francs.
Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 fr. Mon correspondant convertit les 70 fr. en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 fr. La douane se hâta d'enregistrer une importation de 90 francs.
Balance du commerce en excédant d'importation, 40 fr. Ces 40 fr., j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les avais gagnés. M. Mauguin, le ministre de la balance, m'apprend que je les ai perdus, et que la France les a perdus en ma personne.
Ma seconde opération eut une issue bien différente.
J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient 100 fr.: elles étaient destinées à deux célèbres ministériels anglais, pour un très haut prix, que je me proposais de convertir en livres. Hélas! j'aurais mieux fait de les dévorer moi-même (je parle des truffes, non des livres ni des torys). Tout n'eût pas été perdu, comme il arriva, car le navire qui les emportait périt à la sortie du port. La douane, qui avait constaté à cette occasion une sortie de 100 Fr., n'a jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard.
Donc, dira M. Mauguin, la France a gagné 100 Fr.; car c'est bien de cette somme que, grâce au naufrage, l'exportation surpasse l'importation.
Supposons que M. Mauguin eût le pouvoir de substituer ses calculs et sa volonté aux calculs et à la volonté des négociants, et de donner, selon ses expressions, « une bonne organisation commerciale et industrielle au pays, une bonne impulsion au travail national », que fera-t-il?
Toutes les opérations qui consisteraient à acheter à bon marché au-dedans pour vendre cher au-dehors, et à convertir le produit en denrées très recherchées chez nous, M. Mauguin les supprimera législativement, car ce sont justement celles où la valeur importée surpasse la valeur exportée.
En compensation, il tolérera, il favorisera au besoin par des primes (des taxes sur le public) toutes les entreprises qui seront basées sur cette donnée: acheter cher en France pour vendre à bon marché à l'étranger, en d'autres termes, exporter ce qui nous est utile pour rapporter ce qui ne nous est bon à rien. »
Lettre par laquelle l’honnête M. Mauguin tire les conclusions de cette affaire :
Le ministre du commerce aux négociants de la République
Citoyens,
Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toute façon, sans autre résultat que celui-ci: aggraver les charges de la nation et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par primes, tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi, on vous donnait, comme Français, le privilège exclusif de trafiquer avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste du monde.
Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: acheter et vendre là où on peut le faire avec le plus d'avantage.
Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en mêle, je suis réduit à avouer que mes fonctions sont plus qu'inutiles; je ne suis pas même la mouche du coche.
C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du goût.


Tiré de la boite à outils anti-keynésienne « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas », un troisième sophisme ou comment Bastiat dissipe l’illusion que la destruction de biens matériels pourrait favoriser l'activité économique
« Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente, semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation uniforme: « À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres? »
Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu'il est bon de surprendre flagrante delicto, dans ce cas très-simple, attendu que c'est exactement la même que celle qui, par malheur, régit la plupart de nos institutions économiques.
À supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure de six francs la susdite industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit.
Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, je suis obligé de m'écrier: halte-là! Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, elle ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas.
Faisons donc le compte de l'industrie en général.
La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on voit.
Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on ne voit pas.
Et si l'on prenait en considération ce qu'on ne voit pas, parce que c'est un fait négatif, aussi bien que ce que l'on voit, parce que c'est un fait positif, on comprendrait qu'il n'y a aucun intérêt pour l'industrie en général, ou pour l'ensemble du travail national, à ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas ».
Cette ignorance systématique de ce qu'on ne voit pas au profit de ce qu’on voit favorise, selon Bastiat, l'interventionnisme de l'État. En effet, ses ponctions sur les revenus de la société ont des conséquences diffuses et invisibles alors que ses subventions, grands projets et emplois publics sont visibles de tous.
Une image et une définition résument la vision de l’Etat de Bastiat.
L’image : pour faire croire qu’il est manchot, l’Etat s’avance en marchant de travers, présentant aux vues, aux baisers, aux éloges de tous, sa main droite, sa main douce, celle qui distribue. Derrière son dos, il cache sa main dure, celle qui prélève, main poreuse car nourrissant au passage les intermédiaires de la distribution.
La définition : l’Etat, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.
Quelques interventions avant-gardistes :
Pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Rappelons que les relations entre les Eglises et l’Etat dans la France du XIX° étaient régies par le Concordat de 1801. Comme aujourd’hui encore en Alsace-Lorraine où il est toujours en vigueur, les prêtres, pasteurs et rabbins sont assimilés à des fonctionnaires et payés comme eux par les contribuables. En contrepartie, les évêques de Strasbourg et Metz sont nommés par le chef de l’État, le président de l’Église protestante de la Confession d'Augsbourg d'Alsace et de Lorraine dont le nom est proposé par un vote du consistoire supérieur de cette Église, est lui aussi nommé par l’État et les membres laïcs élus des consistoires israélites des trois départements doivent avoir l’agrément du Premier ministre.
Par une lettre à un Ecclésiastique de sa circonscription, Bastiat prêche une séparation pacifique mais totale entre les Eglises et l’Etat.
MONSIEUR ET HONORE COMPATRIOTE,
Vous désirez connaître mon opinion sur le traitement alloué au clergé ; je ne dois pas déguiser ma pensée même pour m’attirer des suffrages dont je pourrais à bon droit m’honorer.
Les rapports de l’Église et de l’État ne me semblent pas fondés actuellement sur la justice : d’une part on force les catholiques à salarier les cultes protestant et judaïque; d’un autre côté, l’État se prévaut de ce qu’il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du clergé ou pour y exercer une influence que je n’admets pas. Il est pour quelque chose dans la nomination des évêques, des chanoines, des curés de canton ; et certes la république peut prendre une direction telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me paraît contraire à la liberté et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle de dangereux points de contact.
En outre, j’ai foi dans une fusion future entre toutes les religions chrétiennes…. Mais pour cela il ne faut pas que les Églises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier que le rôle attribué à Victoria, dans la religion anglicane, et à Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle à la réunion de tout le troupeau sous un même pasteur.
Quant à l’objection tirée de la situation où placerait trente mille prêtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par l’État, vous raisonnez, je crois, dans l’hypothèse où elle serait prise violemment et non dans un esprit de charité. …
Un jour viendra, je le crois, où le clergé lui-même sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec l’État, de reconquérir son indépendance.
En attendant, j’espère que mon opinion, qu’on peut considérer comme purement spéculative, et qui, en tout cas, est bien loin d’être hostile à la religion, ne me fera pas perdre l’honneur de votre suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne regretterai pas pour cela de vous avoir répondu sincèrement.
Votre dévoué compatriote, etc.
Cohérent avec lui-même, Bastiat imagine la disparition du ministère des cultes :
Le ministre des cultes aux ministres de la religion
Citoyens,
Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez, et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et toute la vaste administration-que je dirige, nous devenons un fardeau pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience? Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie, liberté.
L’intervention de Frédéric Bastiat à l’Assemblée pour la liberté syndicale et le droit de grève interdits en France depuis la loi le Chapelier(17 novembre 1849),
« Vous avouez vous-mêmes que, sous l’empire de votre législation, la coalition des patrons ne peut pas être saisie, et c’est évident : deux, trois patrons déjeunent ensemble, font une coalition, personne n’en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu’elle se fait au grand jour »
On nous a dit : Voulez-vous donc proclamer la liberté par un amour platonique de la liberté ? Pour ce qui me regarde, je réponds : Oui. La liberté peut réserver aux nations quelques épreuves, mais elle seule les éclaire, les élève et les moralise. Hors de la liberté, il n’y a qu’Oppression, et, sachez-le bien, amis de l’ordre, le temps n’est plus, s’il a jamais existé, où l’on puisse fonder sur l’Oppression l’union des classes, le respect des lois, la sécurité des intérêts et la tranquillité des peuples. »

Bastiat et le problème social
Personne n’ignore aujourd’hui les problèmes sociaux majeurs, sinon causés par la révolution industrielle, du moins concomitant avec elle.
En1840, Villermé, médecin et statisticien, édite son tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans le textile. Ses observations se révèlent accablantes et aboutissent en mars 1841 à la loi limitant à huit heures par jour le travail des enfants de huit à douze ans.
En 1849, à la tribune de la Constituante, Victor Hugo prononce son retentissant discours sur les caves de Lille, qu’il a tenu à visiter lui-même et dont il revient bouleversé. Il décrit « les plaies saignantes de ce Christ qu’on appelle le peuple » et conclue ainsi « le paupérisme c’est la grande question, c’est la vraie, j’ai presque dit : c’est la seule. ».
Bastiat, membre de l’Assemblée, a peut-être assisté à cette séance. Quoi qu’il en soit, dans ses Harmonie économiques, il partage visiblement l’angoisse de Victor Hugo quand il écrit: « … le problème social, c’est l’ombre de Banquo au banquet de Macbeth, seulement ce n’est pas une ombre muette et, d’une voix formidable, elle crie à la société épouvantée : une solution ou la mort ! ».
Pour Bastiat, la réponse du libéralisme économique, s’organisme en quatre points :
1° l’association contractuelle du capital et du travail,
2° l’augmentation continue des gains de productivité pour accroître la part des salaires,
3° la mise en place de divers dispositifs (assurance-maladie, caisses de retraite)
4° la responsabilité des salariés dans la gestion de ces dispositifs

Confier la gestion à l’Etat de cette protection sociale débutante, aboutirait à terme à une véritable catastrophe économique et morale que Bastiat prédit ainsi :
« … Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable [...] Ensuite, sous prétexte d'unité, de solidarité (que sais-je ?), il s'avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme.
Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l'institution quand sa caisse sera alimentée par l'impôt ; quand nul, si ce n'est quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le fonds commun ; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser ; quand aura cessé toute surveillance mutuelle, et que feindre une maladie ne sera autre chose que jouer un bon tour au gouvernement ?
Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, est enclin à se défendre ; mais, ne pouvant plus compter sur l'action privée, il faudra bien qu'il y substitue l'action officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer entre le besoin et le secours ... »
[...] Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu'ils administrent, qu'ils alimentent et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s'accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d'un fond limité, préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L'État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissants et on en recalculera le redressement d'année en année, comme c'est l'usage jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors, on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice.


III/ Le « grand œuvre » interrompu par la mort : les Harmonies économiques

Bastiat rêvait de livrer à la postérité un grand livre « cathédrale » où serait rassemblée, structurée et développée sa pensée. Il pouvait imaginer un Traité d’Economie politique similaire à celui, magistral, de Jean Baptiste Say. Poussé par le pressentiment de sa fin prochaine, il se retira trois mois et, à 49 ans, rédigea le premier volume de ses Harmonies économiques. 49 ans, c’est l’âge de Karl Marx quand il publia le premier volume de son « grand œuvre » Das Kapital . Bien que contrairement à Bastiat, il ait disposé de 16 ans pour poursuivre son travail, les volumes suivants 2 et 3 sortirent après sa mort de la main d’Engels utilisant des brouillons et notes éparses.
Qui sait, si disposant du même laps de temps, Bastiat, cessant de se disperser, n’aurait pas réalisé un ouvrage le hissant à la stature d’un Karl Marx du libéralisme.
Le premier volume des Harmonies comporte dix chapitres purement économiques : Valeur, Propriété, Richesse, Concurrence, Salaire, etc.
« Plus tard, dit Bastiat, si j’en avais eu le temps et la force, j’aurais appelé le lecteur sur un sujet plus vaste les Harmonies sociales. C’est là que j’aurais parlé de la Constitution humaine, de la Responsabilité, de la Solidarité, etc… Mais alors la logique voulait que l’étude de l’homme précédât les recherches économiques. Il n’était plus temps : puissé-je réparer ce défaut dans une autre édition !... »
Il n’en eut hélas plus le temps, la plume lui était tombée des mains, à Rome, à quelques heures de la nuit de Noël .
Son message à l’attention de la jeunesse introduisant ses Harmonies Economiques donne une idée de ce qu’auraient été ses Harmonies Sociales, autant œuvre de théologien que d’économiste lui auraient reproché les économistes.
« Jeunes gens, dans ce temps où un douloureux Scepticisme semble être l'effet et le châtiment de l'anarchie des idées, je m'estimerais heureux si la lecture de ce livre faisait arriver sur vos lèvres, dans l'ordre des idées qu'il agite, ce mot si consolant, ce mot d'une saveur si parfumée, ce mot qui n'est pas seulement un refuge, mais une force, puisqu'on a pu dire de lui qu'il remue les montagnes, ce mot qui ouvre le symbole des chrétiens: Je crois. — « Je crois, non d'une foi soumise et aveugle, car il ne s'agit pas du mystérieux domaine de la révélation; mais d'une foi scientifique et raisonnée, comme il convient à propos des choses laissées aux investigations de l'homme. — Je crois que celui qui a arrangé le monde matériel n'a pas voulu rester étranger aux arrangements du monde social. — Je crois qu'il a su combiner et faire mouvoir harmonieusement des agents libres aussi bien que des molécules inertes. — Je crois que sa providence éclate au moins autant, si ce n'est plus, dans les lois auxquelles il a soumis les intérêts et les volontés que dans celles qu'il a imposées aux pesanteurs et aux vitesses. — Je crois que tout dans la société est cause de perfectionnement et de progrès, même ce qui la blesse. — Je crois que le Mal aboutit au Bien et le provoque, tandis que le Bien ne peut aboutir au Mal, d'où il suit que le Bien doit finir par dominer. — Je crois que l'invincible tendance sociale est une approximation constante des hommes vers un commun niveau physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une élévation progressive et indéfinie de ce niveau. — Je crois qu'il suffit au développement graduel et paisible de l'humanité que ses tendances ne soient pas troublées et qu'elles reconquièrent la liberté de leurs mouvements. — Je crois ces choses, non parce que je les désire et qu'elles satisfont mon cœur, mais parce que mon intelligence leur donne un assentiment réfléchi. »
Ah! Si jamais vous prononcez cette parole: Je crois, Vous serez ardents à la propager, et le problème social sera bientôt résolu, car il est, quoi qu'on en dise, facile à résoudre. — Les intérêts sont harmoniques, — donc la solution est tout entière dans ce mot: Liberté.
Mes chers Confrères, si nous pouvions admettre des Mainteneurs à « titre posthume » dans notre Compagnie, quel serait le résultat de notre vote si Frédéric Bastiat se présentait à nos suffrages :
- Les accorderions-nous à l’aimable et caustique auteur de ces sophismes qui ont fait dire de lui qu’il était le « La Fontaine de l’économie »,
- Verrions nous en cet adversaire de la peine de mort, de l’esclavage, de la colonisation, de la guerre ; en ce partisan du droit de grève, de la liberté syndicale, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat un tel défenseur des droits de l’homme que sa dépouille devrait quitter Saint Louis des Français pour le Panthéon,
- Regretterions nous que sa mort prématurée ait privé son admirateur, le pape Léon XIII, de proclamer Docteur de la Foi celui dont l’œuvre aurait définitivement réconcilié le Libéralisme et la Doctrine Sociale de l’Eglise
- Ou plutôt une majorité d’entre nous aurait-elle considéré trop tenus et insignifiants le personnage et son œuvre pour les tirer de leur obscurité ?
- Si tel est le cas, je vous demande pardon d’avoir ainsi, à deux reprises, abusé de votre attention confraternelle !

(1) Gérard MINART, Frédéric Bastiat : le croisé du libre-échange, L'Harmattan 2004


Lecture de M. de Laportalière

20 janvier 2011

"Les Mémoires manuscrits du Brigadier Pierre Quarré d’Aligny"



« C’est après plus de quarante campagnes faites tant dans la Maison du roy que dans l’infanterie et après avoir été criblé de blessures dans différents sièges, combats et batailles que j’ai cru devoir laisser à mes enfants quelques Mémoires des principales aventures de ma vie et en même temps les instruire des choses les plus remarquables arrivées en ce royaume… »

C’est ainsi que débutent les Mémoires du Brigadier Pierre Quarré d’Aligny précieusement conservées par sa famille.

J’ai choisi ce manuscrit comme sujet de lecture car il présente à mes yeux un triple intérêt :
- entré dans la prestigieuse Compagnie des Mousquetaires gris, la première, d’Aligny servit douze ans sous les ordres de d’Artagnan,
- il eut ensuite connaissance des Mémoires apocryphes de ce dernier publiées à Cologne en 1700 par Courtils de Sandras dans lesquelles Dumas puisa la plupart des aventures qu’il attribue à l’illustre Mousquetaire et il en dénonce avec indignation l’imposture,
- enfin, grâce à lui, nous disposons du récit, presque heure par heure du dernier fait d’armes de son capitaine : l’attaque et la prise de la demi lune de Maëstricht, dont la chute entraîna dans les 48 heures la capitulation de la place et hélas… la mort de d’Artagnan.

Né au château d'Aligny en Morvan, dans une bonne famille bourguignonne anoblie en 1412, Pierre Quarré d’Aligny fit ses premières armes, très jeune, comme cornette du régiment de La Mothe. Il entra ensuite chez les Mousquetaires du Roi. Compétent, observateur et plein de ressources, il monte rapidement en grade jusqu’à la mort de d’Artagnan. Il ne prise guère son successeur, le chevalier de Fourbin ou Forbin : il n'utilise d’ailleurs que la première graphie tant elle colle au personnage. Celui-ci intrigue pour évincer des Mousquetaires ce subordonné peu diplomate qui ne cache pas la piètre estime qu’il porte à son chef, et il y réussit. Le Roi qui apprécie pourtant d'Aligny lui propose en échange, de devenir colonel dans son régiment royal, mais ce dernier, blessé dans son orgueil refuse de transiger et se retire en disgrâce sur ses terres. Nous sommes à la fin de l'année 1677. Mais il n'en a pas fini avec l'armée. En 1688, il reprend du service comme colonel du régiment de Bourgogne, et pendant près de dix ans se battra surtout contre le duc de Savoie et ses alliés Vaudois, ou Barbets, mais aussi en Catalogne. Très recherché des généraux, il est devenu un expert de la guerre en montagne. Son régiment de Bourgogne est l'un des mieux gérés et des plus efficaces, mais sa carrière ne progresse guère. Nommé chevalier de St Louis, il est réformé, comme simple brigadier à la paix de Ryswick en 1697. Rappelé en 1701, à près de 60 ans, il doit, alors qu'il fait partie de la nouvelle promotion des maréchaux de camp, décliner cette offre car ses vieilles blessures se sont rouvertes et il ne peut plus faire de longues chevauchées. Il conserve ses charges de gouverneur d'Autun et de grand bailli du Charolais. Mais il est passé à côté d'une brillante carrière militaire qui aurait dû le mener logiquement au grade de lieutenant général et même le faire accéder au maréchalat. Il meurt en 1730 à l’âge très avancé pour l’époque de 89 ans.

Quelques mots maintenant sur ce manuscrit dont il existe trois exemplaires. Celui conservé par la famille, dicté par l’auteur à son secrétaire, a été, à de nombreuses reprises corrigé de sa main. Ces corrections laissent supposer que nous tenons là l'original. Il en existe une copie à la Bibliothèque de l'Arsenal et une autre aux archives départementales de la Côte d'Or.

Ces Mémoires ont fait l’objet d’une publication partielle par un certain Paul Foisset, dans les Actes de 1885 de la société d'histoire, d'archéologie et de littérature de l'arrondissement de Beaune dont il était membre.

Pour des raisons que nous ignorons, parmi les parties non publiées, figurent entre autres celle contestant le travail de Courtils de Sandras et donc de Dumas.

Malgré son ancienneté et son caractère confidentiel, cette édition n’a pas échappé aux biographes les plus récents du célèbre Mousquetaire. Ainsi dans Le véritable d'Artagnan de Jean-Christian Petitfils, et le d'Artagnan d’Odile Bordaz, on retrouve le même récit de la mort de notre Gascon au siège de Maëstricht. Il ne faut point s'en étonner car la source est la même : les Mémoires du Brigadier d'Aligny. Le professeur Etienne de Planchard de Cussac, cousin germain de ma femme et comme elle descendant direct de l’auteur, est en cours d’achever la rédaction finale des notes et index d’une édition intégrale de ce texte que Jean-Christian Petitfils a dit, « aussi intéressant qu'inconnu ». Il invalidera ainsi le second terme de ce jugement tout en confortant le premier.

Vous connaissez, mes chers Confrères et Consoeurs, la réplique de Dumas à quelqu’un qui lui reprochait dans ses romans de violer l’histoire « oui, je le reconnais, je la viole, mais je lui fais de si beaux enfants ! ». Dans une enceinte aussi savante que la nôtre, je me dois à la vérité historique en vous faisant pénétrer dans cette partie inédite des Mémoires de d’Aligny. Je le fais sans plaisir en me souvenant de ce que Dumas fils disait de son père : « c’est un grand enfant que j’ai eu quand j’étais tout petit ! ». Face aux Trois Mousquetaires, à Vingt Après et au Vicomte de Bragelonne, beaucoup d’entre nous, sinon tous, sommes restés les « grands enfants que nous étions quand nous étions tout petit ». Mais rassurez-vous, vous aurez vite fait d’oublier les rectifications iconoclastes du mémorialiste et, comme Dumas, vous continuerez à pleurer à la mort de Porthos ou d’Athos. Quant à la fin de d’Artagnan, j’espère qu’à l’issue de cette lecture vous en trouverez les circonstances plus admirables encore que celles conservées dans votre mémoire. Et pour cela, peut-être, vous me pardonnerez !

Ma communication débutera donc par la contestation par d’Aligny de l’ouvrage de Courtils de Sandras aussi bien quant à la légitimité de son auteur que sur des points particuliers comme le bidet jaune de la montée sur Paris, l’existence de Porthos et d’Athos, la vie sentimentale de d’Artagnan ou le ridicule du portrait du Mazarin de Vingt ans après !

Je rapporterai ensuite le récit fait par d’Aligny de deux épisodes réels de la vie de d’Artagnan dont il a été témoin et acteur : d’une part, l’arrestation et l’emprisonnement de Fouquet racontés par Dumas dans le Vicomte de Bragelonne et de l’autre, la révolte du Vivarais et sa répression, évènements non évoqués dans la fameuse trilogie. Dans ces deux cas, nous aurons le plaisir de retrouver un d’Artagnan « historique » en phase complète avec le « bel enfant » de Dumas.

Nous achèverons enfin par le siège de Maëstricht et la mort du capitaine des mousquetaires.

Jamais cité sous son identité véritable, mais peut-être ne la connaissait-il pas, Courtils de Sandras, n’est appelé par d’Aligny que « l’imposteur qui a écrit sous le nom de M. d’Artagnan qu’il n’a jamais connu et à qui il ne fait dire et faire que des pauvretés ». Selon lui « on eu dut empêcher l’impression d’un tel livre, en rechercher l’auteur et le châtier exemplairement… ». Et plus loin : « ne mériterait-il pas, s’il était connu, que M. le Maréchal d’Artagnan lui fit faire son procès de traiter ainsi son oncle… ».

Issu d’une vieille noblesse du pays de Liège, Gabriel de Courtils avait d’abord été militaire avant son licenciement à la paix de Nimègue en 1678. Sans fortune personnelle, il embrassa alors le métier d’écrivain populaire. Lointain prédécesseur de Jean Edern Hallier, il sortit des presses hollandaises un violent pamphlet intitulé « La conduite de la France depuis la paix de Nimègue » dénonçant la politique du Roi Soleil. Ce pamphlet diffusé sous le manteau connut un grand succès. Ecrivain « non engagé », soucieux essentiellement de faire de l’argent, il rédigea sur sa lancée : « La conduite de la France » dans laquelle il contredisait intégralement ce qu’il avait d’abord affirmé. Il finit par se faire prendre et embastiller à au moins deux reprises pour des durées de six ans et plus.

L’histoire ne dit pas si le Brigadier d’Aligny a été écouté par le maréchal de Montesquiou et si les Mémoires Apocryphes de d’Artagnan ont joué un rôle dans ces emprisonnements successifs dont Courtils ne sortit que pour mourir en 1712.

La première indignation de d’Aligny porte sur le bidet jaune que le futur mousquetaire aurait monté à son arrivée à Paris. M. d’Artagnan aurait disposé de 20 000 livres de rente et pouvait s’offrir un équipage digne de sa qualité. En effet, loin d’être un cadet de Gascogne désargenté, mais de noble extraction, Charles de Batz de Castelmore, c’était son vrai nom, était issu d’une famille de marchands cossus que l’acquisition de fiefs nobles n’avaient pas réussi à agréger au second ordre. En revanche sa mère était fille de l’antique Maison de Montesquiou. Le manoir de d’Artagnan en était un des fiefs. Notre gascon préféra en prendre le nom plutôt que celui de Castelmore qui sentait sa roture.

Avec leurs patronymes bizarres, Athos et Porthos, sont pour d’Aligny des personnages imaginaires. Pourtant, même si d’Artagnan ne les a jamais connus, ils ont bien existé. Athos, béarnais, entra vers 1641 dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, son oncle à la mode de Bretagne. Deux ans plus tard, son corps était trouvé mort au Pré aux Clercs, lieu habituel d’un de ces duels dont il dut être la victime. Quant à Isaac Porthos, issu d’une famille huguenote et gasconne, petit-fils par sa mère d’un pasteur protestant, il servit quelques temps dans la compagnie des gardes de M. des Essarts. Probablement blessé en campagne, il se retrouve alors dans l’emploi subalterne de garde des munitions à la citadelle de Navarrenx, cette place étant généralement réservée aux invalides de guerre.

Mais l’indignation de d’Aligny atteint des sommets quand Courtils porte des accusations voilées sur la conduite de Madame d’Artagnan. Car chez lui comme dans la réalité, d’Artagnan était marié. « … C'était une dame de qualité et de vertu, de la maison de Chancely, en Bourgogne. Elle aimait si passionnément son mari qu'elle le suivait partout, ce qui fit que M. d'Artagnan obtint du Roy, avec qui il était sans cesse depuis qu'il fut à la tête de ses Mousquetaires, une lettre de cachet pour l'envoyer dans ses terres du Clessy ou de Ste Croix … »

Quant à Mazarin dont cet « imposteur » de Courtils fait un portrait ridicule, il fut de son vivant un maître révéré par d’Artagnan. Le mousquetaire joua à ses côtés le rôle prêté par Dumas à Rochefort auprès de Richelieu. Dans les hauts et les bas de la fortune de ce ministre, y compris aux pires moments de la Fronde, d’Artagnan lui resta fidèle et indispensable. D’ailleurs, avec Louis XIV lui-même, Mazarin signa son contrat de mariage avec Anne Charlotte de Chancely.

Si les Mémoires de d’Aligny pointent les erreurs flagrantes du couple Courtils-Dumas, elles ne mettent pas en cause, bien au contraire, la justesse du portrait du personnage de roman inventé par le « violeur de l’histoire ». Son comportement lors de l’arrestation et de l’emprisonnement de Fouquet ainsi que dans la répression du soulèvement du Vivarais en est la preuve.

« … quand on arrêta M. Fouquet, surintendant des Finances qui tenait par des pensions quasi tous les grands de la Cour, et qui s'était fortifié dans Belle-Isle, et l'on prétendait même, mais sans aucun fondement, qu'il s'entendait avec les Anglais, nos anciens ennemis, le Roi jeta les yeux sur M. d'Artagnan pour l'arrêter et le garder, ce qui fit murmurer les capitaines des gardes du corps et les commandants des gendarmes et chevau-légers du Roy auxquels Sa Majesté répondit qu'il ne voyait que M. d'Artagnan tout à lui…. Près de trois ans se passèrent avant que Fouquet fût jugé par la Chambre de Justice, qui se tenait à l'Arsenal lorsqu'on tenait ce prisonnier d'Etat à la Bastille, car nous l'avons gardé en bien des endroits : à Vincennes, à Amboise, à Morette et encore, pour la dernière fois, à la Bastille. Et quand on alla l'interroger à la sellette à l'Arsenal, le Roi voulut que M. d'Artagnan fût présent, ce qu'on dit n'être arrivé qu'à lui… »

D’Aligny fait ici allusion à un des sommets de ce monument d’iniquité que fut le procès de Fouquet, procès où malheureusement la magistrature suprême, une fois de plus, manifesta sa servilité à l’égard du pouvoir. Non seulement les droits de visite des deux avocats du Surintendant furent limités à deux jours par semaine, mais le geôlier, en l’occurrence d’Artagnan, reçut mission d’assister en tiers à tous les entretiens et de prendre connaissance des documents échangés lors de ces visites. Malgré la vive protestation de Fouquet et de ses avocats faisant valoir que « leur âge fort avancé leur ayant rendu l’ouïe un peu difficile et les obligeant à parler haut et fort », malgré enfin le trouble des magistrats de la Chambre, insuffisant toutefois pour les conduire à s’opposer à la volonté royale, la décision fut maintenue et exécutée scrupuleusement par d’Artagnan. Mais ce parfait gentilhomme rassura le ministre : « Monsieur, je m’engage à garder le secret de ce qui regarde votre affaire et m’offrirait-on un royaume que je ne manquerai pas à ma parole ». Rien ne filtra donc de ces échanges entre le prisonnier et ses avocats. Fouquet, à partir de ce moment là, tint son gardien dans une estime bien justifiée. Touché par la dignité et la grandeur d’âme du Surintendant, d’Artagnan ne lui ménagea aucune attention compatible avec ses instructions. Ceci lui valut de la part de Colbert une haine tenace, toutefois sans effet, tant Louis XIV était attaché à son fidèle mousquetaire.

D’Aligny détestait Louvois en qui il voyait non sans raison le mauvais ange du roi. Il lui fait porter l’entière responsabilité du soulèvement des paysans du Vivarais : « Ce ministre obtint qu'il serait le maître de tous les chevaux de louage pour en tirer un tribut considérable. Car celui qui avait ces chevaux était, par son crédit, exempt de tailles et de toutes autres choses. Dans le Vivarais et les Cévennes ce sont des gens fort remuants et fort insolents dans leurs montagnes. Et comme les charrettes n'y vont pas et que l'on ne se sert que de mulets ou de chevaux de bât, M. de Louvois leur causait un grand préjudice. Ils se soulevèrent, détruisirent ses bureaux, chassèrent ses receveurs, pillèrent, après s'être attroupés sous un nommé Roure, plusieurs châteaux, assiégèrent celui d'Aubenas où nous avions des Suisses. Nous allâmes dans cette province faire la guerre qu'on nommait celle de M. de Louvois… ». En effet, pour casser la rébellion, Louvois mit sur pied un corps de 4000 hommes placé sous les ordres d’une de ses créatures, le vieux et cruel Maréchal de Camp, Le Bret, flanqué de deux brigadiers, l’un pour l’infanterie, le comte de Magalotti, l’autre, d’Artagnan, pour la cavalerie. Roure que d’Aligny n’appelle que « le pauvre général », « …n'ayant quasi que de l'infanterie, s'alla porter dans la seule plaine qu'il y eut dans ces rochers, et comme nous n'avions quasi que de la cavalerie, je vous laisse à penser comme ces révoltés passèrent leur temps. On en tua tant qu'on voulut. Roure, se sauvant en Espagne, fut arrêté près de Bayonne, ramené, et roué comme plusieurs autres. Il y avait un château où il y avait une tour très bonne. Il était gardé par une centaine de leurs meilleurs hommes. C'était celui de Montréal où ils avaient retiré tout ce qu'ils avaient pillé dans les autres châteaux sur le Rhône, comme ils l'avaient déjà fait à la grande foire de Beaucaire.
Notre général qui était M. Le Bret, voulant avoir ce château, me donna deux détachements des deux compagnies des mousquetaires du Roi et une compagnie très belle des gardes de M. de Verneuil, gouverneur de Languedoc, pour l'aller investir. Je fus assez heureux, ayant reconnu que la tour n'avait pas de défenses, de m'en approcher de fort près sans risques. Ceux qui étaient dedans furent si étonnés qu'ils se rendirent, ce qui fit plaisir à ce général, lequel après avoir fait pendre les principaux et les plus apparents d'Aubenas, sépara les troupes …Je n'avais pas voulu profiter de la moindre chose qui fut dans ce château. Un des mousquetaires du Roi de la première compagnie dont j'étais, après avoir, comme tous ceux du détachement, fait leur affaire, voyant que je n'avais pas voulu seulement entrer au château et que j'étais demeuré pour faire garder mes prisonniers en attendant M. Le Bret, vint à moi et me dit le plus joliment du monde : « Mon officier, puisque vous n'avez pas voulu profiter de rien, il faut cependant que vous ayez quelque chose. » C'était un sifflet qu'il me donna et que je pris. Voilà tout ce que j'eus de ce château où il y avait bien à prendre… ». La prise de Montréal par d’Aligny mit un point final aux opérations militaires et donna le signal du retour des mousquetaires à Saint Germain où ils reprirent leur service auprès du roi. Leur honneur ne fut donc pas entaché par la répression féroce et le pillage systématique de la région ordonné par le sinistre Le Bret : prisonniers passés au fil de l’épée ou pendus sans jugement ; villages mis à feu et razziés à volonté par la soldatesque, bestiaux, récoltes et denrées réquisitionnées, paysans en fuite reconduits de force dans leurs villages morts, etc.

Venons en maintenant au récit du mémorable siège de Maëstricht

En 1672, Louis XIV, sous prétexte de punir les hollandais de l’insolence de leur ambassadeur, avait envahi le pays avec une armée de 120 000 hommes pourvus pour la première fois de cette arme nouvelle qu’était la baïonnette.

Simultanément l’Angleterre, craignant pour sa suprématie maritime entra en guerre aux côtés des français. Les villes et les forteresses tombèrent comme des quilles jusqu’au moment où Guillaume d’Orange releva et anima le courage du peuple et fit ouvrir les écluses des digues. L’inondation du pays rendant toute opération militaire impossible, les armées de Louis XIV se retirèrent décontenancées.

L’année suivante, Louis XIV, en compagnie de la reine, de Madame de Montespan, suivi de toute la Cour et de plusieurs milliers de soldats repartit en campagne. Le monde entier se demanda où il allait frapper. Il apparut bientôt que c’était Maëstricht, importante place forte ayant une garnison d’environ cinq mille hommes, qu’il honorait de son choix pour en faire la scène de son futur triomphe. Différents contingents anglais servaient avec les Français en Alsace. Quand il devint clair que le centre de la guerre serait dans les Flandres et que le grand roi s’y trouverait en personne, une une vingtaine de gentlemen volontaires escortés par trente troupiers des Life Guards (*) placés sous le commandement du duc de Monmouth, rejoignit Maëstricht et s’adjoignit à la Maison du roi.

Fils bâtard de Charles II, Monmouth prit son « tour » de général des tranchées avec élégance et courage.

Le récit de d’Aligny débute par un éloge de Vauban :

« c’était un de mes voisins d'Aligny. Vauban est un petit fief qui n'en est pas très éloigné. Nous marchions toujours ensemble. Les premiers jours de tranchée ne coûtèrent pas beaucoup. M. de Vauban, en ce siège comme en quantité d'autres, a sauvé bien du monde par son savoir. Au temps passé, c'était une petite boucherie que la tranchée : voilà comment on en parlait. Maintenant il les a faites de manière qu'on y est en sûreté comme si on était chez soi. On ne savait pas si bien ne les construire qu'elles ne fussent souvent en files. D'ailleurs, on avait ignoré avant lui ces places d'armes pour repousser les sorties. Enfin, ce merveilleux homme a fait si bien son métier d'ingénieur, qu'il s'est fait Maréchal de France. Je laisse à tous ces écrivains que le Roi paie si bien, à grossir leurs histoires de ce qui se fit pendant les onze jours de tranchée ouverte. La place n'en ayant duré que treize, ils n'auront pas oublié, jour par jour, tous les officiers généraux qui montaient la tranchée et ceux qui la relevaient. Mais surtout, le Roi était toujours à cheval, ordonnant tout et le faisant exécuter. Je viens donc aux deux derniers jours. Le premier fut la veille de la Saint-Jean, et M. de Vauban, ayant assuré le Roi qu'on était à portée d'attaquer la demi-lune avec la contrescarpe de l'attaque de la droite, le Roi voulut faire l'honneur à M. le duc de Monmouth(*) qu’il fût de jour. Mais comme ce jeune prince ne s'était jamais trouvé en pareille fête, le Roi nous fit monter la garde avec son régiment qu'il aimait quasi autant que ses Mousquetaires. Il était commandé par le comte de Montbron, fort bon officier d'infanterie, brigadier de jour. Nous avions encore le régiment de la Couronne, mais tout roulait sur M. d'Artagnan, notre commandant si connu et si estimé. A l'attaque de la gauche, c'était M. de Montal, maréchal de camp. Il avait, avec ces régiments, la seconde compagnie des Mousquetaires. Il avait ordre seulement de faire une fausse attaque pour favoriser la nôtre. Tout était donc disposé ; on n'attendait plus que le signal qui devait être donné à dix heures par trois coups de canon de la batterie de Montal. Aussitôt on vint aux mains avec les ennemis, qui firent une très belle défense. Nous ne laissâmes pas d'emporter ces deux pièces et nous y loger, mais il nous en coûta bien du monde. M. de Maupertuis, notre cornette eut la main percée et vingt-cinq mousquetaires tués ou blessés, cinq capitaines du régiment du Roi tués, sans (compter) ceux de la Couronne, et les blessés en assez grand nombre. Je fus assez heureux, avec M. d'Artagnan, pour n'être pas blessé, quoique nous nous fussions donnés autant de mouvement que les autres officiers qui le furent, dont le Roi fut très content. Si tôt que nos logements furent en état, et qu'il fut jour, c'était sur les huit heures du matin, M. de Montbron, qui était fort agissant, beau et grand parleur, dit à M. d'Artagnan que le nouveau lieutenant général de jour, M. de la Feuillade, qui, devait relever M. de Monmouth ne manquerait pas de faire travailler à une barrière. M. d'Artagnan, qui en savait bien plus que lui, lui répondit : "Monsieur, nous avons fait le logement de la contrescarpe et nous avons pris la demi-lune. M. de la Feuillade fera ce soir comme il entendra. Ne songeons qu'à boire à la santé du Roi. Mon Prince," dit-il à M. de Monmouth, cet aimable seigneur, qui témoigna beaucoup de valeur pendant toutes ces attaques, "il ne faut pas que nous fassions venir nos dîners à la même heure, afin que tous les officiers de la tranchée nous puissent faire raison à la santé du Roi." M. de Montbron fut bien de cet avis, mais il revenait toujours à la charge pour la construction de cette maudite barrière. Sur quoi, M. d'Artagnan lui dit encore un coup que M. de la Feuillade ferait ce qu'il trouverait à-propos, que, quant à lui, il ne croyait pas cette barrière nécessaire parce qu'il faudrait la faire promptement, et que si l'on envoyait du monde, ils seraient vus de la demi-lune ouverte, qu'on hasarderait d'en perdre beaucoup, et que même, cela ne manquerait pas de donner idée à Farjot, le gouverneur de Maëstricht, de faire une sortie. Mais toujours M. de Montbron s'opiniâtrait à dire que ce qui se pouvait faire aujourd'hui, il ne fallait pas le remettre au lendemain. Alors M. d'Artagnan lui dit : "Faites donc le détachement, mais je crains fort que vous nous attiriez une affaire mal à propos." Ainsi donc, trois heures ne se passèrent pas sans voir le plus furieux combat dont on ait ouï parler puisqu'il ne finit que par faute de combattants. Je m'étais réservé avec mon cher capitaine qui m'aimait comme si j'avais eu l'honneur d'être de ses parents. M. le maréchal de Montesquiou, son cousin, qui commande les Mousquetaires à présent, le pourrait dire. Il me conserve encore l'honneur de son amitié. Le détachement que M. de Montbron avait voulu faire travailler à cette barrière fort mal à propos comme je l'ai dit, y perdit beaucoup de monde, et on ne sait si c'est à son sujet que Farjot voulut, à quelque prix que ce fût, reprendre la demi-lune. Il ne composa sa sortie que d'officiers, de sergents, et de très peu de soldats, choisis et éprouvés, sachant que les deux Compagnies des Mousquetaires étaient de tranchée, ayant éprouvé leur valeur la nuit passée à la prise de cette demi-lune et au logement de la contrescarpe. Sur la fin de notre dîner, tout à coup, M. d'Artagnan, qui avait l'oreille à tout, nous dit : "Il me semble que voilà un fourneau (une mine) qui joue à la demi-lune." Incontinent deux autres et un fort grand bruit. "Voilà, nous dit-il, la demi-lune attaquée ; il faut la reprendre avant que nos ennemis s'y soient établis, et ne leur en pas donner le temps". (Il leur fut fort aisé de couper la gorge à tout ce qui fut dans cette demi-lune.) Ainsi, M. d'Artagnan dit au sieur de Saint-Léger, brave et bon officier : "Qu'on donne à d'Aligny trente Mousquetaires du Roi et soixante grenadiers, tant du régiment du Roi que de celui de la Couronne, et qu'on ne laisse passer qui que ce soit que ce qui est ordonné." Et il me dit en partant : "Va attaquer la demi-lune par là où nous l'avons attaquée la nuit dernière, et tu auras bientôt de mes nouvelles." Je partis donc avec ce détachement, et en arrivant à la pointe de la demi-lune, nos ennemis y firent encore jouer un et me renversa seulement sans me faire aucun mal. Nos ennemis, fiers d'avoir repris cette pièce, qui n'avait plus de forme par la quantité de fourneaux qui y avaient joué, il fallut la valeur de ces trente mousquetaires et des soixante grenadiers que je peux dire avoir fait des merveilles pour entrer dans cette demi-lune, combattre des officiers vainqueurs et enfin les tuer tous, mais non pas sans perdre la moitié de mon détachement et le reste quasi tout blessé. Je fus remporté avec une grande blessure au bas-ventre et dix autres petites, tant d'éclats de grenades que de piques… ».

Farjot, n'ayant plus d'officiers, capitula le lendemain

« … C'était à l'hôpital de l'armée où je fus porté que j'appris la mort de M. d'Artagnan, avec celle de quasi tous mes camarades tués ou blessés. Si on mourait de chagrin, j'en serais assurément mort de perdre un si galant homme et qui m'aimait depuis douze ans comme si j'avais l'honneur de lui être fort proche. Cet excellent officier ayant jugé que je trouverais à qui parler, pour ne pas manquer à reprendre cette fameuse demi-lune qui décida de la prise de la place, sortit à découvert pour la prendre par la gorge pendant que je l'attaquais par la pointe, et si nous n'avions pas construit cette maudite barrière, il serait encore en vie, car ce qu'on y avait fait se trouva juste contre nous, et c'est en la franchissant qu'il reçut le coup qui le tua. Peu de gens auraient pris ce parti aussi hasardeux, mais en l'état où étaient les choses, malgré ce que les courtisans en dirent qu'il y avait de la témérité, cependant la grande valeur de d’Artagnan et des braves mousquetaires ont acquis Maëstricht au Roi, et Sa Majesté, écrivant à la Reine, lui marquait en ces termes : "Madame, j'ai perdu Artagnan, en qui j'avais la dernière confiance, et qui m'était bon à plus d'une chose."

Si d’Aligny, engagé dans l’attaque frontale de la demi-lune n’a pas été le témoin direct de la mort de son capitaine, il n’en fut pas de même pour les gentilshommes anglais de la suite du duc de Montmouth. Grâce à la remarquable biographie de son trisaïeul, le duc de Malborough, écrite par Winston Churchill, nous disposons de deux comptes-rendus de première main extraits de deux lettres adressées au premier ministre du roi Charles II. Le premier émane de Duras, noble français huguenot de haut rang qui dès 1665 – fuyant devant la persécution qu’il pressentait- s’était fait naturaliser anglais. Le second, que nous citerons en partie, est de la plume de Lord Alington, lui-même présent au fort de la mêlée.

A la vue de la contre-attaque de d’Artagnan et de ses mousquetaires, le duc de Montmouth prit ses armes et alla droit au combat en passant par le sommet des tranchées. Le suivaient douze Life Guards, quelques vaillants pages et serviteurs et une poignée d’Anglais de qualité, dont Lord Alington, l’auteur du compte-rendu et … un va-t-en guerre célèbre dans le futur, dont ce fut le premier fait d’armes, et la première blessure, le tout jeune capitaine Churchill, duc de Malborough.

Laissons la parole au duc d’Alington : « nous marchions ainsi avec nos épées à la main vers une barricade des ennemis (en fait la barrière de M. de Montbron) où un seul homme pouvait passer à la fois. Il y avait M. d’Artagnan avec ses mousquetaires qui se conduisirent très bravement. Ce gentlemen était un des plus réputés de l’armée : il aurait voulu persuader le duc de ne pas passer par là, mais cela n’ayant pas pu être fait, ce gentlemen voulut aller avec lui, mais dans cet étroit passage, il fut tué d’un coup de feu, à la tête…Quelques vieux généraux disent que c’est l’action la plus courageuse et la plus mouvementée qu’ils aient jamais vue dans leur vie ».

Le soir de cette mémorable prise de Maëstricht que peintres et historiographes de Cour illustrèrent à l’envie, le Roi Soleil, devant son armée en tenue de parade, scella de ses armes deux nouveaux volumes de « La Vie des Hommes Illustres ».

Le premier s’achevait sur la mort au service de son monarque du héros qu’un roman demain immortalisera. Le roi le referma en pleurant.

Le second s’ouvrait sur la première action d’éclat d’un jeune capitaine anglais dont au cours des siècles les rossignols et les enfants de France chanteront les victoires qui, hélas, mais le roi ne pouvait le savoir, seront autant de défaites de ses armées.

Quant au brigadier d’Aligny, immobilisé par ses blessures dans un hôpital de campagne, comment aurait-il pu deviner que trente six ans plus tard, son fils aîné, Philippe, à la bataille de Malplaquet verrait sa jambe arrachée et emportée par le boulet d’un canon du vainqueur : son ancien compagnon dans la prise de la demi lune de Maëstricht.
Entre temps, en 1685, le duc de Monmouth avait tenté de renverser Jacques II, devenu roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande à la mort de son frère aîné Charles II. Ils se prétendit alors l’héritier légitime du trône, son père ayant finalement épousé sa mère et tente de remplacer Jacques II. A la bataille de Sedgemoor, la rébellion fut par matée par un brigadier général, du nom de Malborough qui 12 ans plus tôt, entraîné par l’élégant et brave Monmouth avait disputé à d’Aligny le mérite d’un chère victoire.


Bonnac, ce 19 janvier 2010