Conférence de M. André Cabanis

24 novembre 2012

dans le cadre du colloque de l'Académie : "Les romanciers de l'Académie des Jeux floraux"

                                                      "Victor Hugo royaliste"



Le sujet n’est pas aisé.
Victor Hugo est trop connu pour que l’on puisse prétendre être original.
Choisir de parler de lui à travers ses convictions royalistes n’est beaucoup plus évident.
Sauf chez quelques membres de cet auditoire qui se sente une affinité de ce point de vue là avec Victor Hugo, ce n’est pas cet aspect que l’on a généralement tendance à en retenir.
On songe plutôt à l’humaniste, très tôt hostile à la peine de mort.
On songe plutôt au démocrate, mettant sa vie en balance pour s’opposer au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, puis choisissant près de vingt ans d’exil. « S’il n’en reste qu’un je serais celui-là »
On songe plutôt au prophète d’une forme de socialisme, dénonçant toutes les dimensions de la misère, prenant la défense de tous les misérables, se réclamant ostensiblement du parti du peuple, du parti des défavorisés.
A la fin de sa vie, c’est bien la pose qu’il adopte et c’est l’image qu’il entend laisser. On pourrait donc craindre de le trahir en ressuscitant des conviction de jeunesse, abandonnées depuis longtemps.
On se souvient du codicille à son testament, remis à son ami Auguste Vacquerie : « Je donne 50 000 F aux pauvres, je désire être porté au cimetière dans leur corbillard »
A une époque où la classe choisie pour un enterrement était un signal social fort, c’était fixer son camp que de choisir le corbillard des pauvres.
Il y avait là une grande affectation de simplicité au service d’un grand orgueil, légitime d’ailleurs.
Lorsque son corps fut conduit au Panthéon quelques semaines plus tard, on mobilisa tout le faste républicain : un immense catafalque sous l’arc de triomphe, si haut qu’il touchait presque la voute, le monument voilé de crêpe noire, ses initiales gigantesques au sommet, le corps reposant là pendant toute une journée et une nuit, une double haie de cuirassiers portant des torches, deux millions de Parisiens présents à l’événement, de vrais millions pas ceux des manifestations politiques et syndicales, toutes les avenues conduisant à l’arc de triomphe envahies par la foule…
Les photos de l’époque nous ont gardé l’image de cette petite charrette bringuebalante roulant à petits pas vers le Panthéon auquel un décret pris sur proposition du conseil municipal de Paris vient de rendre -en l’honneur de Victor Hugo- sa vocation de lieu de rassemblement des gloires nationales.
A l’époque, il fait figure de symbole même de la récente République. L’on ne songe plus guère au jeune royaliste qu’il fut plus de soixante ans plus tôt.
On se rappelle cependant des liens qu’il entretint avec Chateaubriand, qui constitue alors l’un des symboles du royalisme légitimiste. Cela fait une sorte de transition avec la conférence de René de Laportalière.
On se souvient aussi de cette devise, portée à quatorze ans sur ses cahiers d’enfant : « Je veux être Chateaubriand ou rien »
On se souvient moins de ce qu’il a écrit après avoir assisté à l’enterrement de Chateaubriand, en 1848, dans une chapelle de la rue du Bac. Tout lui paraît petit dans cette cérémonie : « Un peu de peuple sous l’orgue, l’évêque de Quimper dans le cœur, quatre fusiliers près de l’autel, une trentaine de soldats […] commandé par un capitaine, deux membres de l’Assemblée nationale en écharpe […] M. Patin faisant un discours » Il conclut que la cérémonie « eut tout ensemble je ne sais quoi de pompeux qui excluait la simplicité et je ne sais quoi de bourgeois qui excluait la grandeur. C’était trop ou trop peu ». Il aurait voulu tout autre chose pour Chateaubriand. Il énumère : il aurait fallu des funérailles royales, Notre-Dame de Paris, le manteau de pair de France, l’habit de l’Institut, l’épée du gentilhomme émigré, le collier de l’ordre, la Toison d’or, tous les corps constitués, la moitié de la garnison de Paris sur pied, les tambours drapés, le canon tirant de cinq en cinq minutes.. Ca, ça aurait eu de l’allure.
A défaut, ajoute-t-il : il fallait « le corbillard du pauvre dans une église de campagne ».
Cet enterrement sous la République de retour, fut l’occasion pour Victor Hugo de se souvenir des convictions royalistes de Chateaubriand. Ce dernier était d’ailleurs convaincu que la France n’échapperait pas à la République : le peuple a goûté du pouvoir, il ne perdra jamais ce goût. Victor Hugo ajoute que Chateaubriand s’interrogeait sur la République : « Vous rendra-t-elle plus heureux ? ».
En tout cas, à la fin de sa vie, Victor Hugo se réclame de la République avec exaltation.
Il a conscience de sa célébrité. De son vivant, contre toute tradition républicaine, on a donné son nom à l’avenue qu’il habite et il reçoit des lettres avec cette adresse : « M. Victor Hugo en son avenue, Paris ».
Il affecte de s’inquiéter un peu de cette célébrité. Il note : « Il est temps que je meure : j’encombre l’horizon ».
Dans son journal, il rapporte : « On me raconte le mot de Leconte de Lisle sur moi. Il paraît qu’il a dit : « Victor Hugo est bête comme l’Himalaya ». Il ajoute : « je pardonne à Leconte de Lisle qui me fait l’effet d’être bête tout court ».
La comparaison ne lui déplait peut-être pas trop. Sans doute s’en est-il souvenu dans son dernier roman Quatre-vingt treize lorsqu’il évoque la Convention : « Nous approchons de la grande cime. Voici la Convention. Le regard devient fixe en présence de ce sommet. Il y a l’Himalaya et il y a la Convention. La Convention est peut-être le point culminant de l’histoire ».
Avec cet éloge de la Révolution dans la phase la plus sanglante, l’on est loin du jeune homme qui notait dans son journal intime qu’il vient de causer avec sa mère, au sujet « des affaires ». En l’occurrence, il s’agit du jugement d’une vingtaine d’opposants accusés de complot, d’avoir voulu attenter aux jours de la famille royale. Il est sans pitié : « je voudrai que l’on extermina de tels scélérats ».
En fait, entre son père, général en Italie et en Espagne, auprès de Joseph Bonaparte et donc très attaché à l’Empire, et sa mère, vendéenne, témoin des excès des colonnes infernales, restée fidèle au souvenir du roi, il choisit alors sa mère. On songe à Camus : « entre la justice et ma mère, je choisis ma mère ».
Il est d’autant plus hostile à Napoléon que sa mère, Sophie Trébuchet, a eu comme son nom l’indique et si l’on me pardonne un calembour, quelques faiblesses pour un opposant à l’Empire, Victor de Lahorie. Elle le cache chez elle. Il joue auprès de Victor Hugo le rôle du père absent. Il complote contre l’Empire et finira fusillé. A l’époque, c’est l’anti bonapartisme qui rapproche Victor Hugo des royalistes
A treize ans, après Waterloo, Victor Hugo rédige ses premiers poèmes politiques :
Le Corse a mordu la poussière ;
L’Europe a proclamé Louis
L’aigle perfide et meurtrière
Tombe devant les fleurs de lis
Si la rime est approximative, les intentions ne sont pas douteuses.
En fait, si j’ai choisi cet angle d’attaque c’est à cause du poème qui lui a valu le Lys d’or de l’Académie des jeux floraux en 1819. Il affirme que le thème lui a été imposé : « Le rétablissement de la statue d’Henri IV ».
Il y a beaucoup à raconter sur cette statue. J’espère que votre savante assemblé ne me tiendra pas rigueur de tomber ici dans l’anecdote.
On pourrait en faire un roman. Vous ne m’en voudrez pas d’y consacrer quelques instants puisque c’est à elle que Victor Hugo doit d’avoir retenu notre attention.
L’exemplaire original de la statue est érigé en 1614 quatre ans après l’assassinat du roi. Les contemporains oublient l’impopularité de la fin du règne pour se souvenir des conditions tragiques de sa mort. Du point de vue artistique, les jugements sont nuancés sur le monument : on admire l’effigie du roi mais on critique le cheval, jugé trop gros, inspiré paraît-il d’une statue de Michel Ange.
De toute façon, nous sommes mal placés pour avoir une opinion : comme des centaines d’autres, la statue est fondue par les révolutionnaires en 1792 pour forger les canons de la victoire.
Son rétablissement sur l’ordre de Louis XVIII fait donc figure de légitime revanche. Sans doute par souci de symétrie, la statue de Napoléon placée au sommet de la colonne Vendôme est à son tour abattue, non sans peine puisqu’il faudra plusieurs jours pour y parvenir. L’empereur résiste. On finit par arriver à le remplacer par un drapeau blanc fleurdelisé et le bronze servira justement à la statue d’Henri IV. On y ajoutera pour faire bonne mesure le bronze de la statue de Desaix, le vainqueur de Marengo, érigée place des Victoires et représenté tout nu, prenant la place de Louis XIV puis la lui rendant.
En attendant d’avoir fondue la nouvelle statue d’Heni IV, les autorités se hâtent de placer sur le Pont Neuf une effigie en plâtre. Louis XVIII et son cortège s’y arrêteront devant quelques instants lorsque le roi chassé par les Cent Jours revient dans sa capitale, à la fureur de l’ancienne Garde impériale à laquelle l’on a imposé d’escorter le nouveau maître. Dans l’urgence, la statue de plâtre n’a pas été inventée : on a utilisé le moulage d’un des chevaux composant le quadrige de Berlin, emporté par Napoléon en 1806 et plus tard restitué pour être replacé porte de Brandebourg où il est encore, complété d’une aigle prussienne ajoutée par le roi de Prusse, très abimée par les combats de 1945, retirée par les autorités de la République démocratique allemande, rétablie par celles de la République fédérale.
Lorsque l’on en arriva à sculpter la nouvelle statue, c’est le ministre de l’Intérieur, le comte de Vaublanc qui voulut servir de modèle bien qu’il eut une allure assez peu militaire. Les mauvaises langues prétendaient qu’il posait dans la cour de son ministère où il arrivait le matin en costume renaissance, en hauts-de-chausses, en pourpoint et portant la fraise. Vaublanc fut renvoyé quelques mois plus tard par le roi pour avoir manqué à la solidarité ministérielle. De toute façon, Henri IV ne porte aucun de ces éléments vestimentaires.
La propagande royaliste s’efforce d’assurer le succès de l’opération. Les journaux racontent l’enthousiasme populaire qui entoure l’érection de la statue. Le récit est des plus édifiants, décrivant la foule aidant spontanément à déplacer la statue, trop lourde pour l’attelage prévu. Victor Hugo affirme alors y avoir participé. Il s’en vantera moins après la chute de la monarchie.
Le dernier épisode de cette histoire se joue le 19 novembre 2004 à 16 h. Ce jour-là, le ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabre convoque la presse pour ouvrir en présence des journalistes les sept boites trouvées dans la statue à l’occasion de sa récente corporation. Chacun attend avec impatience la confirmation d’une rumeur qui tire son origine du journal posthume du maître ciseleur qui a réalisé la statue, Baltazar Mesnel. Il était bonapartiste. Il s’était vu reprocher par ses amis d’avoir collaboré à la confection de cette statue commandée par Louis XVIII. Il s’en défend en expliquant qu’il a glissé dans le bras de sa statue un pamphlet bonapartiste. Certains parlent même d’une petite statue de l’empereur qui aurait été insérée à titre de protestation. On attend de l’ouverture des boites la confirmation de cet acte de résistance qui aurait pu mal tourner si cela s’était su à l’époque. La curiosité des journalistes va être déçue. Quatre boites contiennent des documents officiels concernant l’érection de la précédente statue, de la nouvelle et des ouvrages sur la vie d’Henri IV. L’intérêt se reporte sur les trois autres boites qui abritent deux rouleaux de papier impossible à déplier sans les endommager et une couche de colle paraissant contenir une sorte de petite relique. Actuellement un seul des rouleaux a pu être déployé par le service de restauration des archives nationales : c’est une liste des ouvriers ayant travaillé à la statue, avec le titre de chacun, comme une sorte de justice à leur rendre. On ne peut imaginer un mystère dont la solution soit distillée plus progressivement, en maintenant le suspense jusqu’au bout.
Il y a, dans tout cela, tous les ingrédients pour un beau texte. Le Victor Hugo de la préface de Cromwell aurait pu s’y complaire, mêlant le grandiose et le grotesque, multipliant les rapprochements ingénieux, tirant des leçons d’une histoire aussi compliquée.
Ce pourrait être une source de méditation, ce bronze qui servit à fabriquer des canons avant que celui utilisé pour les vainqueurs de Marengo et d’Austerlitz ne soit récupéré pour célébrer le vert galant. Dans le même ordre d’idée, celui des raccourcis hardis, ne faut-il pas voir une ironie de l’histoire dans le fait que ces chevaux dérobés aux Berlinois par l’empereur soient détournés comme modèle pour la monture provisoire du premier roi de France et de Navarre ? Victor Hugo aurait pu y puiser des illustrations pour son goût de l’antithèse : Napoléon et Henri IV, le quadrige de la porte de Brandebourg et la statue de plâtre du Vert Galant, la colonne Vendôme et le Pont neuf comme piédestal…
C’est très sagement que Victor Hugo cherche son inspiration ailleurs. A l’époque pour triompher dans un concours académique, la poésie doit privilégier des références classiques, c'est-à-dire antiques. Il s’y lance avec toute la détermination possible. En cinq vers, il arrive à citer, pêle-mêle, Sylla, Marius, Théodose, Démétrius, Trajan et Tibère. On ne sait trop qui est ce Démétrius, général grec du IIIe siècle AC, martyr chrétien ou fils d’un empereur de Byzance passé au service du sultan. On suppose qu’il fut choisi pour la rime.
Dans le poème de Victor Hugo, il ne manque ni la référence dramatique avec le souvenir des tombeaux profanés de Saint-Denis, ni l’anecdote édifiante avec le récit du monument trainé par la foule, ni même l’allusion courtisane à la phrase faussement attribuée par le comte d’Artois lors de son entrée à Paris, comme quoi, il n’y avait « rien de changé en France, juste un Français de plus ».
Pour faire bonne mesure, à la fin : des comparaisons avec Alexandre rêvant « dans l’accès de sa vaste folie » de faire sculpter le mont Athos à son image ou le pharaon qui « couvre d’un obélisque immense l’obscur néant de son cercueil ».
Certains critiques ont cru pouvoir se fonder sur les mérites médiocres de cette œuvre pour soutenir que notre compagnie n’avait pas fait preuve d’un jugement très sûr en couronnant cette ouvre modeste. On peut soutenir à l’inverse qu’il fallait de la prescience à nos prédécesseurs pour deviner un futur génie dans un travail encore tentatif.
Pour autant, on ne sait trop comment interpréter le curieux conte que tente de répandre Mme Hugo, 45 ans plus tard, dans le livre reprenant les souvenirs que lui a raconté son mari, en séjour à Guernesey. Elle prétend que le poème a été écrit dans une nuit par Victor Hugo qui avait promis à sa mère de concourir, qui avait oublié et qui craignait de la décevoir. Nul doute qu’au jour de ce récit, Hugo était capable d’écrire plus d’une centaine de vers en une nuit. Il n’est pas sûr qu’il en allait de même à l’époque. En tout cas, cette anecdote bizarre ne donne pas l’impression qu’il était très fier de son poème, ni qu’il le considérait comme important, pour le présenter ainsi comme improvisé dans l’urgence.
En fait, ce travail ne dut pas, sur le moment, lui paraître si négligeable. Dans une lettre du 24 octobre 1820, Victor Hugo fait une déclaration qui raisonne à nos oreilles comme un magnifique compliment : « je dois tout à l’Académie des Jeux floraux ». Il est vrai qu’à l’époque, il compte sur son secrétaire perpétuel pour obtenir d’être dispensé du service militaire, privilège considérable en un temps où celui qui tire un mauvais numéro et qui ne peut payer un remplaçant risque de devoir servir pendant plusieurs années, ce qui peut briser une carrière.
Au demeurant le succès de Victor Hugo ne doit rien au hasard mais beaucoup à la détermination et à l’obstination. Il a multiplié les tentatives pour être reconnu.
Déjà en 1817, il concourt auprès de l’Académie française sur le thème « le bonheur que procure l’étude ». Il affirme que s’il n’a été classé que neuvième, c’est parce qu’il avait eu l’imprudence de révéler qu’il n’avait que quinze ans, âge qui aurait été jugé trop jeune par le jury, malgré les plus de trois cents vers proposés. Il y a là encore un conte inventé après coup puisqu’il apparaît que cette jeunesse a plutôt été un atout qu’un handicap.
Il renouvelle sa tentative en 1819 sur deux thèmes : « Avantages de l’enseignement mutuel » (plus de 250 vers) et « l’institution du jury » (plus de 350 vers). Il n’est toujours pas couronné.
Il est également été candidat dans le cadre du concours général organisé par l’Université sans rien obtenir.
Avec quelques camarades, il organise un concours de nouvelles avec un repas au restaurant comme enjeu. Cette fois, il l’emporte mais parce ses adversaires déclarent forfaits. La promesse de repas est oubliée.
Le lis d’or couronne ainsi un nombre méritoire de tentatives.
Il va poursuivre dans la même voie, toujours avec une forte inspiration royaliste. Sa facilité à écrire des vers lui est utile au lendemain de l’assassinat du duc de Berry en 1821. Il lui consacre une ode, écrite en quelques heures, publié dans le Conservateur littéraire et qui attire l’attention du roi. Il obtient une pension qui, avec l’exemption du service militaire, lui permet de se marier.
Il y a certainement de la fidélité aux convictions de sa mère dans son royalisme. Ce n’est pas lui faire insulte que de constater que cela n’a pas nui à son jeune succès. Vigny porte ce témoignage : « il était un peu fanatique de religion et de royalisme ».
Mon propos peut vous paraître un peu décousu, passant d’une époque à l’autre, remontant en arrière, sans ordre logique apparent.
En fait, il y a un plan, non un plan en deux parties comme il est de règle dans les Facultés de droit, mais en trois parties comme nous l’attribuons aux Facultés des lettres, sur un modèle dialectique : thèse, antithèse, synthèse.
La thèse, c’était la première partie, « une gloire républicaine ».
L’antithèse, c’est la seconde partie : « une jeunesse royaliste ».
La synthèse, il nous reste quelques minutes pour l’évoquer dans la troisième partie : « le véritable souverain : le peuple », mais un peuple-roi, en tout cas souverain.
Les étapes de son cheminement du royalisme au républicanisme sont bien connues. C’est la réhabilitation de l’empereur, puis les faveurs de la monarchie de juillet qui l’éloignent progressivement de la royauté légitime.
Si l’on cherche des origines familiales à ce mouvement, l’on évoquera sa réconciliation avec son père en 1828, quelques années après la mort de sa mère. Si l’on entend privilégier son goût de la transgression, sa contestation des valeurs acquises, sa volonté de renouvellement en matière politique comme en matière artistique, l’on soulignera le parallélisme entre son évolution politique et littéraire, cette dernière scandée par la préface de Cromwell, par Hernani, plus tard par Ruy Blas, plus tard encore par les Burgraves qui sont un échec. Si l’on présente Victor Hugo, comme reflétant les idées de son temps, « un gong sonore » pour reprendre une expression malveillante qu’une formulation approximative peut rendre insultante, l’on constatera qu’il accompagne et accentue l’évolution de l’opinion publique en France.
Pour autant, dans cette évolution, il se veut fidèle à certains aspects de ses anciennes convictions. Il parsème d’allusions ses nouvelles prises de position, même si elles passent souvent inaperçues aux contemporains et, parfois, aux commentateurs actuels. En 1827, son ode à la colonne -il s’agit de la colonne Vendôme- fait grand bruit : il réhabilite les victoires de la Révolution et de l’Empire. On fait moins attention au fait qu’il se rappelle la statue d’Henri IV fondue dans le métal qui composait l’effigie de l’empereur :
« Au bronze d’Henri, mon orgueil te marie,
J’aime à vous voir tous deux, honneur de la patrie,
Immortels, dominant nos troubles passagers »
Les royalistes n’y prennent pas trop garde et commencent à le trouver suspect.
Ils n’ont pas tort. Victor Hugo s’indigne que sa pièce Marion Delorme soit interdite. Il est reçu par Charles X en audience privée mais l’interdiction est confirmée, assortie d’une augmentation substantielle, un triplement, de la pension qu’il touche sur la casette royale. Il affecte de refuser.
L’année suivante, c’est la chute de Charles X. Il met sa plume au service du nouveau roi Louis-Philippe. En même temps, il affecte de compatir sur les Bourbons :
« Oh ! Laissez moi pleurer sur cette race morte
Que rapporta l’exil et que l’exil remporte »
Conformément à ce qui sera désormais son habitude, il mêle dans son hommage à « ces vieux rois de nos pères », la révolution et l’empire.
La Révolution d’abord :
« Rends, drapeau de Fleurus, les honneurs militaires
A l’oriflamme qui s’en va »
L’Empire ensuite :
« Ma poésie en deuil ira longtemps encore
De Sainte-Hélène à Saint-Denis »
Evidemment ces rapprochements ne plaisent à personne sauf à la monarchie de juillet qui se veut réconciliatrice de tous les Français, rendant justice à « A toutes les gloires de France » comme il est marqué sur l’inscription dédicatoire placée sur la façade du château de Versailles restauré, replaçant symétriquement et nuitamment la statue de Napoléon au sommet de la colonne Vendôme mais en habit de colonel de la garde, pas d’empereur romain. En attendant, le nouveau régime le comble de bienfait : il est nommé pair de France et travaille dans l’intimité du roi des Français. Pour autant, il ne conçoit pas cette étape comme l’achèvement de son évolution. Déjà, en 1830, il avait marqué dans son journal intime : « il nous faut la chose république et le mot monarchie ».
En 1848, il fera cependant tout son possible pour que préserver les droits du petit fils de Louis-Philippe après l’abdication de ce dernier. Il monte sur les barricades, il tente de faire proclamer la régence, il se fait coucher en joue par un émeutier, il est beaucoup acclamé mais échoue à imposer la duchesse d’Orléans. Quelques instants plus tard, Lamartine lui propose le ministère de l’Instruction publique. Deux poètes se rencontrent. Lamartine l’interroge sous la forme affirmative : « Il n’y a plus aujourd’hui ni régence, ni royauté. Il n’est pas possible qu’au fond Victor Hugo ne soit pas républicain ». Il diffère encore sa réponse : « En principe, oui, je le suis […] La République universelle sera le dernier mot du progrès. Mais son heure est-elle venue en France ? ». Il refuse le ministère.
Il finit par se rallier à la République. Il est élu député de Paris sous le signe d’une profession de foi où son goût de l’antithèse est magnifiquement exploité pour refuser aussi bien le sacrifice de la liberté que l’anarchie. Il se range plutôt parmi les républicains modérés jusqu’à ce que la répression des émeutes de juin 1848 et les insultes par lesquelles la droite accueille ses protestations le poussent définitivement à gauche. Il n’en bougera plus et son opposition au coup d’Etat du 2 décembre 1851 ne fait qu’officialiser de façon éclatante son ultime avatar.
Désormais sa fidélité, son respect, presque sa dévotion, il la reporte sur le peuple. Le peuple écrasé, misérable, devient la justification de Victor Hugo, l'absolution plénière qui efface toutes les variations, toutes les volte-face politiques. Il s'avance, ce titre à la main. Vers 1850, il énumère ce qu’il appelle les « phases successives que sa conscience a traversé », ce qui est une formule élégante pour parler de ses reniements. Il explique qu’il a été royaliste, puis royaliste libéral, puis libéral, puis libéral socialiste, puis libéral socialiste démocrate, enfin en 1849 libéral socialiste démocrate républicain. Ni remord ni regret d'avoir abandonné certains causes et certains partis sur sa route. Il n'a cessé de s'avancer « vers la lumière » « sans reculer un jour, je me rends cette justice ». On le lui reproche, il dédaigne. Lorsqu'il monte à la tribune de l'Assemblée nationale, sous la Seconde République, on lui lance au visage ses trahisons. Il méprise. Il attaque même. Sa fidélité, c'est d'avoir toujours été avec les victimes, avec les abandonnés.
Il en arrive à une véritable déification du peuple. Il retrouve pour parler du peuple, ce nouveau souverain, des accents qui étaient les siens dans sa jeunesse à propos du roi. Le peuple est la fin et le commencement de tout. Il faut réécrire l'histoire à sa lumière. « L'effigie historique, dit-il, ce ne sera plus l'homme-roi mais l'homme-peuple ». Toute une école historique en découlera. Michelet en relève : son « histoire républicaine » n'a « qu'un héros : le peuple ».
Victor Hugo, une fois lancé, ne s'arrête pas en chemin. Ce n’est pas son genre. La puissance du génie est inséparable de la puissance du peuple. « A qui sont les génies, si ce n'est à toi, peuple ? ils t'appartiennent, ils sont tes fils et tes pères ». Le génie sort du peuple, puise son inspiration dans le peuple, y trouve sa justification. Il doit tout au peuple. Mais le peuple doit tout au génie.
Evidemment il faut mettre « Victor Hugo » chaque fois qu'il parle de génie inspirateur du peuple, même si le prétexte de ce passage et du livre dont il est extrait, est fourni par Shakespeare. Donc, le peuple doit être à l'écoute du génie. Ce dernier a une responsabilité. Il doit éclairer les masses, allumer les cerveaux, enflammer les âmes, éteindre les égoïsmes, donner l'exemple. Dans cet extrait, les images empruntées au feu qui réchauffe, à la lumière qui resplendit sont innombrables. « Enseigne ! Rayonne ! ». Ces deux conseils ne peuvent être dissociés. Ces masses, encore dans les ténèbres, ne mériteront vraiment la soumission que l'on doit au souverain que lorsqu'elles auront été éclairées, éduquées, formées. Il se rêve conseiller du peuple comme il s’est rêvé conseiller du roi. D’un certain point de vue, il a été l’un et l’autre : conseiller écouté de Louis-Philippe, inspirateur de la IIIe République. On songe à la phrase de Cocteau selon lequel il y avait un fou qui se prenait pour Victor Hugo mais qui était Victor Hugo.
Nul ne peut prétendre s'opposer au peuple. Ce serait plus que de l’imprudence, de l'inconscience. Charles X n'y a pas résisté. Victor Hugo brûle ce qu’il a adoré. Tandis que la branche aînée des Bourbons a manqué de dignité jusque dans son malheur, le peuple, lui, fut admirable. « Le nation, attaquée le matin à main armé par une sorte d'insurrection royale se sentit tant de force qu'elle n'eut pas de colère ». Apres les Trois Glorieuses, vaincu, exilé, Charles X se prétend victime d'un complot. C'est lui faire trop d'honneur que d'imaginer qu'un complot était nécessaire pour le renverser. Il a suffi d'une « ruade du peuple ». La leçon devrait avoir porté. La monarchie légitime écartée, d'autres commettront la même erreur. Ce sera le cas de la bourgeoisie en 1850, lorsqu'une Assemblée nationale de droite limitera le suffrage universel en refusant le vote à ceux qui n'ont pas trois ans de résidence. C'est bien imprudent et bien risqué. Ces « bourgeois parvenus » sont bien inconscients, eux « si hargneux et si petits » de vouloir « provoquer le peuple ».
En exaltant le peuple en ce XIXe siècle qui voit s’effondrer les monarchies, d’abord en France, puis dans la plus grande partie de l’Europe à la suite de la première guerre mondiale, Victor Hugo propose un relais de légitimité sur lequel va fonctionner tout le XXe siècle. Il propose et impose de substituer le peuple au roi ou à l’empereur. Lui qui fut souvent taxé de s’être contenté de mettre en forme des idées du temps, d’avoir habillé de phrases sonores ce qui trainait dans les milieux à la mode, a su, en ces domaines, se situer à l’inverse du sentiment dominant. Libéré des analyses du moment, il va façonner l’avenir.
C’est sans doute son principal apport au XXe siècle sur le plan politique. Notre époque a hérité de ces analyses à la fois solennelles et commodes.
Analyses solennelles par l’éloge du peuple souverain qui s’avance -pour reprendre la formule du chant du départ- un peuple invincible et infaillible, exprimant pèle mêle la volonté de Dieu, le chemin du progrès, la défense des malheureux. Le peuple ne peut pas trahir les intérêts de la nation sans se trahir lui-même. Ce sont toutes les qualités que l’on prêtait autrefois au pouvoir monarchique. Inséparables des prises de position en faveur de tous les proscrits et de tous les vaincus dans le monde, les discours de Victor Hugo ont fortement contribué à donner à la vie politique française ce ton à la fois grandiloquent et sentimental, ce goût pour ouvrir son cœur à tous les pays du monde et à leur donner des leçons qui séduit quelquefois et qui agace plus souvent à l’étranger.
Analyses commodes aussi que celles de Victor Hugo par la distinction entre la Révolution –honorable- et l’émeute –condamnable-, entre le peuple –souverain- et la foule –souvent criminelle-. Sans que sa sincérité puisse être mise en doute, il a fourni la justification de bien des excès, de nombre de récupérations. Prétendre faire le bonheur des masses malgré elles, en appeler de la majorité qui se trompe au peuple éternel, toute cela était déjà en germe chez Victor Hugo. Tout cela également était autrefois décrit comme l’attitude à adopter à l’égard du monarque. Jusque dans les trahisons, les détournements dont Victor Hugo a fait l’objet, son influence demeure importante. Il était persuadé à l’avance qu’il en irait ainsi. En cela du moins, il ne se trompait pas.