Lecture de M. de Laportalière

20 janvier 2011

"Les Mémoires manuscrits du Brigadier Pierre Quarré d’Aligny"



« C’est après plus de quarante campagnes faites tant dans la Maison du roy que dans l’infanterie et après avoir été criblé de blessures dans différents sièges, combats et batailles que j’ai cru devoir laisser à mes enfants quelques Mémoires des principales aventures de ma vie et en même temps les instruire des choses les plus remarquables arrivées en ce royaume… »

C’est ainsi que débutent les Mémoires du Brigadier Pierre Quarré d’Aligny précieusement conservées par sa famille.

J’ai choisi ce manuscrit comme sujet de lecture car il présente à mes yeux un triple intérêt :
- entré dans la prestigieuse Compagnie des Mousquetaires gris, la première, d’Aligny servit douze ans sous les ordres de d’Artagnan,
- il eut ensuite connaissance des Mémoires apocryphes de ce dernier publiées à Cologne en 1700 par Courtils de Sandras dans lesquelles Dumas puisa la plupart des aventures qu’il attribue à l’illustre Mousquetaire et il en dénonce avec indignation l’imposture,
- enfin, grâce à lui, nous disposons du récit, presque heure par heure du dernier fait d’armes de son capitaine : l’attaque et la prise de la demi lune de Maëstricht, dont la chute entraîna dans les 48 heures la capitulation de la place et hélas… la mort de d’Artagnan.

Né au château d'Aligny en Morvan, dans une bonne famille bourguignonne anoblie en 1412, Pierre Quarré d’Aligny fit ses premières armes, très jeune, comme cornette du régiment de La Mothe. Il entra ensuite chez les Mousquetaires du Roi. Compétent, observateur et plein de ressources, il monte rapidement en grade jusqu’à la mort de d’Artagnan. Il ne prise guère son successeur, le chevalier de Fourbin ou Forbin : il n'utilise d’ailleurs que la première graphie tant elle colle au personnage. Celui-ci intrigue pour évincer des Mousquetaires ce subordonné peu diplomate qui ne cache pas la piètre estime qu’il porte à son chef, et il y réussit. Le Roi qui apprécie pourtant d'Aligny lui propose en échange, de devenir colonel dans son régiment royal, mais ce dernier, blessé dans son orgueil refuse de transiger et se retire en disgrâce sur ses terres. Nous sommes à la fin de l'année 1677. Mais il n'en a pas fini avec l'armée. En 1688, il reprend du service comme colonel du régiment de Bourgogne, et pendant près de dix ans se battra surtout contre le duc de Savoie et ses alliés Vaudois, ou Barbets, mais aussi en Catalogne. Très recherché des généraux, il est devenu un expert de la guerre en montagne. Son régiment de Bourgogne est l'un des mieux gérés et des plus efficaces, mais sa carrière ne progresse guère. Nommé chevalier de St Louis, il est réformé, comme simple brigadier à la paix de Ryswick en 1697. Rappelé en 1701, à près de 60 ans, il doit, alors qu'il fait partie de la nouvelle promotion des maréchaux de camp, décliner cette offre car ses vieilles blessures se sont rouvertes et il ne peut plus faire de longues chevauchées. Il conserve ses charges de gouverneur d'Autun et de grand bailli du Charolais. Mais il est passé à côté d'une brillante carrière militaire qui aurait dû le mener logiquement au grade de lieutenant général et même le faire accéder au maréchalat. Il meurt en 1730 à l’âge très avancé pour l’époque de 89 ans.

Quelques mots maintenant sur ce manuscrit dont il existe trois exemplaires. Celui conservé par la famille, dicté par l’auteur à son secrétaire, a été, à de nombreuses reprises corrigé de sa main. Ces corrections laissent supposer que nous tenons là l'original. Il en existe une copie à la Bibliothèque de l'Arsenal et une autre aux archives départementales de la Côte d'Or.

Ces Mémoires ont fait l’objet d’une publication partielle par un certain Paul Foisset, dans les Actes de 1885 de la société d'histoire, d'archéologie et de littérature de l'arrondissement de Beaune dont il était membre.

Pour des raisons que nous ignorons, parmi les parties non publiées, figurent entre autres celle contestant le travail de Courtils de Sandras et donc de Dumas.

Malgré son ancienneté et son caractère confidentiel, cette édition n’a pas échappé aux biographes les plus récents du célèbre Mousquetaire. Ainsi dans Le véritable d'Artagnan de Jean-Christian Petitfils, et le d'Artagnan d’Odile Bordaz, on retrouve le même récit de la mort de notre Gascon au siège de Maëstricht. Il ne faut point s'en étonner car la source est la même : les Mémoires du Brigadier d'Aligny. Le professeur Etienne de Planchard de Cussac, cousin germain de ma femme et comme elle descendant direct de l’auteur, est en cours d’achever la rédaction finale des notes et index d’une édition intégrale de ce texte que Jean-Christian Petitfils a dit, « aussi intéressant qu'inconnu ». Il invalidera ainsi le second terme de ce jugement tout en confortant le premier.

Vous connaissez, mes chers Confrères et Consoeurs, la réplique de Dumas à quelqu’un qui lui reprochait dans ses romans de violer l’histoire « oui, je le reconnais, je la viole, mais je lui fais de si beaux enfants ! ». Dans une enceinte aussi savante que la nôtre, je me dois à la vérité historique en vous faisant pénétrer dans cette partie inédite des Mémoires de d’Aligny. Je le fais sans plaisir en me souvenant de ce que Dumas fils disait de son père : « c’est un grand enfant que j’ai eu quand j’étais tout petit ! ». Face aux Trois Mousquetaires, à Vingt Après et au Vicomte de Bragelonne, beaucoup d’entre nous, sinon tous, sommes restés les « grands enfants que nous étions quand nous étions tout petit ». Mais rassurez-vous, vous aurez vite fait d’oublier les rectifications iconoclastes du mémorialiste et, comme Dumas, vous continuerez à pleurer à la mort de Porthos ou d’Athos. Quant à la fin de d’Artagnan, j’espère qu’à l’issue de cette lecture vous en trouverez les circonstances plus admirables encore que celles conservées dans votre mémoire. Et pour cela, peut-être, vous me pardonnerez !

Ma communication débutera donc par la contestation par d’Aligny de l’ouvrage de Courtils de Sandras aussi bien quant à la légitimité de son auteur que sur des points particuliers comme le bidet jaune de la montée sur Paris, l’existence de Porthos et d’Athos, la vie sentimentale de d’Artagnan ou le ridicule du portrait du Mazarin de Vingt ans après !

Je rapporterai ensuite le récit fait par d’Aligny de deux épisodes réels de la vie de d’Artagnan dont il a été témoin et acteur : d’une part, l’arrestation et l’emprisonnement de Fouquet racontés par Dumas dans le Vicomte de Bragelonne et de l’autre, la révolte du Vivarais et sa répression, évènements non évoqués dans la fameuse trilogie. Dans ces deux cas, nous aurons le plaisir de retrouver un d’Artagnan « historique » en phase complète avec le « bel enfant » de Dumas.

Nous achèverons enfin par le siège de Maëstricht et la mort du capitaine des mousquetaires.

Jamais cité sous son identité véritable, mais peut-être ne la connaissait-il pas, Courtils de Sandras, n’est appelé par d’Aligny que « l’imposteur qui a écrit sous le nom de M. d’Artagnan qu’il n’a jamais connu et à qui il ne fait dire et faire que des pauvretés ». Selon lui « on eu dut empêcher l’impression d’un tel livre, en rechercher l’auteur et le châtier exemplairement… ». Et plus loin : « ne mériterait-il pas, s’il était connu, que M. le Maréchal d’Artagnan lui fit faire son procès de traiter ainsi son oncle… ».

Issu d’une vieille noblesse du pays de Liège, Gabriel de Courtils avait d’abord été militaire avant son licenciement à la paix de Nimègue en 1678. Sans fortune personnelle, il embrassa alors le métier d’écrivain populaire. Lointain prédécesseur de Jean Edern Hallier, il sortit des presses hollandaises un violent pamphlet intitulé « La conduite de la France depuis la paix de Nimègue » dénonçant la politique du Roi Soleil. Ce pamphlet diffusé sous le manteau connut un grand succès. Ecrivain « non engagé », soucieux essentiellement de faire de l’argent, il rédigea sur sa lancée : « La conduite de la France » dans laquelle il contredisait intégralement ce qu’il avait d’abord affirmé. Il finit par se faire prendre et embastiller à au moins deux reprises pour des durées de six ans et plus.

L’histoire ne dit pas si le Brigadier d’Aligny a été écouté par le maréchal de Montesquiou et si les Mémoires Apocryphes de d’Artagnan ont joué un rôle dans ces emprisonnements successifs dont Courtils ne sortit que pour mourir en 1712.

La première indignation de d’Aligny porte sur le bidet jaune que le futur mousquetaire aurait monté à son arrivée à Paris. M. d’Artagnan aurait disposé de 20 000 livres de rente et pouvait s’offrir un équipage digne de sa qualité. En effet, loin d’être un cadet de Gascogne désargenté, mais de noble extraction, Charles de Batz de Castelmore, c’était son vrai nom, était issu d’une famille de marchands cossus que l’acquisition de fiefs nobles n’avaient pas réussi à agréger au second ordre. En revanche sa mère était fille de l’antique Maison de Montesquiou. Le manoir de d’Artagnan en était un des fiefs. Notre gascon préféra en prendre le nom plutôt que celui de Castelmore qui sentait sa roture.

Avec leurs patronymes bizarres, Athos et Porthos, sont pour d’Aligny des personnages imaginaires. Pourtant, même si d’Artagnan ne les a jamais connus, ils ont bien existé. Athos, béarnais, entra vers 1641 dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, son oncle à la mode de Bretagne. Deux ans plus tard, son corps était trouvé mort au Pré aux Clercs, lieu habituel d’un de ces duels dont il dut être la victime. Quant à Isaac Porthos, issu d’une famille huguenote et gasconne, petit-fils par sa mère d’un pasteur protestant, il servit quelques temps dans la compagnie des gardes de M. des Essarts. Probablement blessé en campagne, il se retrouve alors dans l’emploi subalterne de garde des munitions à la citadelle de Navarrenx, cette place étant généralement réservée aux invalides de guerre.

Mais l’indignation de d’Aligny atteint des sommets quand Courtils porte des accusations voilées sur la conduite de Madame d’Artagnan. Car chez lui comme dans la réalité, d’Artagnan était marié. « … C'était une dame de qualité et de vertu, de la maison de Chancely, en Bourgogne. Elle aimait si passionnément son mari qu'elle le suivait partout, ce qui fit que M. d'Artagnan obtint du Roy, avec qui il était sans cesse depuis qu'il fut à la tête de ses Mousquetaires, une lettre de cachet pour l'envoyer dans ses terres du Clessy ou de Ste Croix … »

Quant à Mazarin dont cet « imposteur » de Courtils fait un portrait ridicule, il fut de son vivant un maître révéré par d’Artagnan. Le mousquetaire joua à ses côtés le rôle prêté par Dumas à Rochefort auprès de Richelieu. Dans les hauts et les bas de la fortune de ce ministre, y compris aux pires moments de la Fronde, d’Artagnan lui resta fidèle et indispensable. D’ailleurs, avec Louis XIV lui-même, Mazarin signa son contrat de mariage avec Anne Charlotte de Chancely.

Si les Mémoires de d’Aligny pointent les erreurs flagrantes du couple Courtils-Dumas, elles ne mettent pas en cause, bien au contraire, la justesse du portrait du personnage de roman inventé par le « violeur de l’histoire ». Son comportement lors de l’arrestation et de l’emprisonnement de Fouquet ainsi que dans la répression du soulèvement du Vivarais en est la preuve.

« … quand on arrêta M. Fouquet, surintendant des Finances qui tenait par des pensions quasi tous les grands de la Cour, et qui s'était fortifié dans Belle-Isle, et l'on prétendait même, mais sans aucun fondement, qu'il s'entendait avec les Anglais, nos anciens ennemis, le Roi jeta les yeux sur M. d'Artagnan pour l'arrêter et le garder, ce qui fit murmurer les capitaines des gardes du corps et les commandants des gendarmes et chevau-légers du Roy auxquels Sa Majesté répondit qu'il ne voyait que M. d'Artagnan tout à lui…. Près de trois ans se passèrent avant que Fouquet fût jugé par la Chambre de Justice, qui se tenait à l'Arsenal lorsqu'on tenait ce prisonnier d'Etat à la Bastille, car nous l'avons gardé en bien des endroits : à Vincennes, à Amboise, à Morette et encore, pour la dernière fois, à la Bastille. Et quand on alla l'interroger à la sellette à l'Arsenal, le Roi voulut que M. d'Artagnan fût présent, ce qu'on dit n'être arrivé qu'à lui… »

D’Aligny fait ici allusion à un des sommets de ce monument d’iniquité que fut le procès de Fouquet, procès où malheureusement la magistrature suprême, une fois de plus, manifesta sa servilité à l’égard du pouvoir. Non seulement les droits de visite des deux avocats du Surintendant furent limités à deux jours par semaine, mais le geôlier, en l’occurrence d’Artagnan, reçut mission d’assister en tiers à tous les entretiens et de prendre connaissance des documents échangés lors de ces visites. Malgré la vive protestation de Fouquet et de ses avocats faisant valoir que « leur âge fort avancé leur ayant rendu l’ouïe un peu difficile et les obligeant à parler haut et fort », malgré enfin le trouble des magistrats de la Chambre, insuffisant toutefois pour les conduire à s’opposer à la volonté royale, la décision fut maintenue et exécutée scrupuleusement par d’Artagnan. Mais ce parfait gentilhomme rassura le ministre : « Monsieur, je m’engage à garder le secret de ce qui regarde votre affaire et m’offrirait-on un royaume que je ne manquerai pas à ma parole ». Rien ne filtra donc de ces échanges entre le prisonnier et ses avocats. Fouquet, à partir de ce moment là, tint son gardien dans une estime bien justifiée. Touché par la dignité et la grandeur d’âme du Surintendant, d’Artagnan ne lui ménagea aucune attention compatible avec ses instructions. Ceci lui valut de la part de Colbert une haine tenace, toutefois sans effet, tant Louis XIV était attaché à son fidèle mousquetaire.

D’Aligny détestait Louvois en qui il voyait non sans raison le mauvais ange du roi. Il lui fait porter l’entière responsabilité du soulèvement des paysans du Vivarais : « Ce ministre obtint qu'il serait le maître de tous les chevaux de louage pour en tirer un tribut considérable. Car celui qui avait ces chevaux était, par son crédit, exempt de tailles et de toutes autres choses. Dans le Vivarais et les Cévennes ce sont des gens fort remuants et fort insolents dans leurs montagnes. Et comme les charrettes n'y vont pas et que l'on ne se sert que de mulets ou de chevaux de bât, M. de Louvois leur causait un grand préjudice. Ils se soulevèrent, détruisirent ses bureaux, chassèrent ses receveurs, pillèrent, après s'être attroupés sous un nommé Roure, plusieurs châteaux, assiégèrent celui d'Aubenas où nous avions des Suisses. Nous allâmes dans cette province faire la guerre qu'on nommait celle de M. de Louvois… ». En effet, pour casser la rébellion, Louvois mit sur pied un corps de 4000 hommes placé sous les ordres d’une de ses créatures, le vieux et cruel Maréchal de Camp, Le Bret, flanqué de deux brigadiers, l’un pour l’infanterie, le comte de Magalotti, l’autre, d’Artagnan, pour la cavalerie. Roure que d’Aligny n’appelle que « le pauvre général », « …n'ayant quasi que de l'infanterie, s'alla porter dans la seule plaine qu'il y eut dans ces rochers, et comme nous n'avions quasi que de la cavalerie, je vous laisse à penser comme ces révoltés passèrent leur temps. On en tua tant qu'on voulut. Roure, se sauvant en Espagne, fut arrêté près de Bayonne, ramené, et roué comme plusieurs autres. Il y avait un château où il y avait une tour très bonne. Il était gardé par une centaine de leurs meilleurs hommes. C'était celui de Montréal où ils avaient retiré tout ce qu'ils avaient pillé dans les autres châteaux sur le Rhône, comme ils l'avaient déjà fait à la grande foire de Beaucaire.
Notre général qui était M. Le Bret, voulant avoir ce château, me donna deux détachements des deux compagnies des mousquetaires du Roi et une compagnie très belle des gardes de M. de Verneuil, gouverneur de Languedoc, pour l'aller investir. Je fus assez heureux, ayant reconnu que la tour n'avait pas de défenses, de m'en approcher de fort près sans risques. Ceux qui étaient dedans furent si étonnés qu'ils se rendirent, ce qui fit plaisir à ce général, lequel après avoir fait pendre les principaux et les plus apparents d'Aubenas, sépara les troupes …Je n'avais pas voulu profiter de la moindre chose qui fut dans ce château. Un des mousquetaires du Roi de la première compagnie dont j'étais, après avoir, comme tous ceux du détachement, fait leur affaire, voyant que je n'avais pas voulu seulement entrer au château et que j'étais demeuré pour faire garder mes prisonniers en attendant M. Le Bret, vint à moi et me dit le plus joliment du monde : « Mon officier, puisque vous n'avez pas voulu profiter de rien, il faut cependant que vous ayez quelque chose. » C'était un sifflet qu'il me donna et que je pris. Voilà tout ce que j'eus de ce château où il y avait bien à prendre… ». La prise de Montréal par d’Aligny mit un point final aux opérations militaires et donna le signal du retour des mousquetaires à Saint Germain où ils reprirent leur service auprès du roi. Leur honneur ne fut donc pas entaché par la répression féroce et le pillage systématique de la région ordonné par le sinistre Le Bret : prisonniers passés au fil de l’épée ou pendus sans jugement ; villages mis à feu et razziés à volonté par la soldatesque, bestiaux, récoltes et denrées réquisitionnées, paysans en fuite reconduits de force dans leurs villages morts, etc.

Venons en maintenant au récit du mémorable siège de Maëstricht

En 1672, Louis XIV, sous prétexte de punir les hollandais de l’insolence de leur ambassadeur, avait envahi le pays avec une armée de 120 000 hommes pourvus pour la première fois de cette arme nouvelle qu’était la baïonnette.

Simultanément l’Angleterre, craignant pour sa suprématie maritime entra en guerre aux côtés des français. Les villes et les forteresses tombèrent comme des quilles jusqu’au moment où Guillaume d’Orange releva et anima le courage du peuple et fit ouvrir les écluses des digues. L’inondation du pays rendant toute opération militaire impossible, les armées de Louis XIV se retirèrent décontenancées.

L’année suivante, Louis XIV, en compagnie de la reine, de Madame de Montespan, suivi de toute la Cour et de plusieurs milliers de soldats repartit en campagne. Le monde entier se demanda où il allait frapper. Il apparut bientôt que c’était Maëstricht, importante place forte ayant une garnison d’environ cinq mille hommes, qu’il honorait de son choix pour en faire la scène de son futur triomphe. Différents contingents anglais servaient avec les Français en Alsace. Quand il devint clair que le centre de la guerre serait dans les Flandres et que le grand roi s’y trouverait en personne, une une vingtaine de gentlemen volontaires escortés par trente troupiers des Life Guards (*) placés sous le commandement du duc de Monmouth, rejoignit Maëstricht et s’adjoignit à la Maison du roi.

Fils bâtard de Charles II, Monmouth prit son « tour » de général des tranchées avec élégance et courage.

Le récit de d’Aligny débute par un éloge de Vauban :

« c’était un de mes voisins d'Aligny. Vauban est un petit fief qui n'en est pas très éloigné. Nous marchions toujours ensemble. Les premiers jours de tranchée ne coûtèrent pas beaucoup. M. de Vauban, en ce siège comme en quantité d'autres, a sauvé bien du monde par son savoir. Au temps passé, c'était une petite boucherie que la tranchée : voilà comment on en parlait. Maintenant il les a faites de manière qu'on y est en sûreté comme si on était chez soi. On ne savait pas si bien ne les construire qu'elles ne fussent souvent en files. D'ailleurs, on avait ignoré avant lui ces places d'armes pour repousser les sorties. Enfin, ce merveilleux homme a fait si bien son métier d'ingénieur, qu'il s'est fait Maréchal de France. Je laisse à tous ces écrivains que le Roi paie si bien, à grossir leurs histoires de ce qui se fit pendant les onze jours de tranchée ouverte. La place n'en ayant duré que treize, ils n'auront pas oublié, jour par jour, tous les officiers généraux qui montaient la tranchée et ceux qui la relevaient. Mais surtout, le Roi était toujours à cheval, ordonnant tout et le faisant exécuter. Je viens donc aux deux derniers jours. Le premier fut la veille de la Saint-Jean, et M. de Vauban, ayant assuré le Roi qu'on était à portée d'attaquer la demi-lune avec la contrescarpe de l'attaque de la droite, le Roi voulut faire l'honneur à M. le duc de Monmouth(*) qu’il fût de jour. Mais comme ce jeune prince ne s'était jamais trouvé en pareille fête, le Roi nous fit monter la garde avec son régiment qu'il aimait quasi autant que ses Mousquetaires. Il était commandé par le comte de Montbron, fort bon officier d'infanterie, brigadier de jour. Nous avions encore le régiment de la Couronne, mais tout roulait sur M. d'Artagnan, notre commandant si connu et si estimé. A l'attaque de la gauche, c'était M. de Montal, maréchal de camp. Il avait, avec ces régiments, la seconde compagnie des Mousquetaires. Il avait ordre seulement de faire une fausse attaque pour favoriser la nôtre. Tout était donc disposé ; on n'attendait plus que le signal qui devait être donné à dix heures par trois coups de canon de la batterie de Montal. Aussitôt on vint aux mains avec les ennemis, qui firent une très belle défense. Nous ne laissâmes pas d'emporter ces deux pièces et nous y loger, mais il nous en coûta bien du monde. M. de Maupertuis, notre cornette eut la main percée et vingt-cinq mousquetaires tués ou blessés, cinq capitaines du régiment du Roi tués, sans (compter) ceux de la Couronne, et les blessés en assez grand nombre. Je fus assez heureux, avec M. d'Artagnan, pour n'être pas blessé, quoique nous nous fussions donnés autant de mouvement que les autres officiers qui le furent, dont le Roi fut très content. Si tôt que nos logements furent en état, et qu'il fut jour, c'était sur les huit heures du matin, M. de Montbron, qui était fort agissant, beau et grand parleur, dit à M. d'Artagnan que le nouveau lieutenant général de jour, M. de la Feuillade, qui, devait relever M. de Monmouth ne manquerait pas de faire travailler à une barrière. M. d'Artagnan, qui en savait bien plus que lui, lui répondit : "Monsieur, nous avons fait le logement de la contrescarpe et nous avons pris la demi-lune. M. de la Feuillade fera ce soir comme il entendra. Ne songeons qu'à boire à la santé du Roi. Mon Prince," dit-il à M. de Monmouth, cet aimable seigneur, qui témoigna beaucoup de valeur pendant toutes ces attaques, "il ne faut pas que nous fassions venir nos dîners à la même heure, afin que tous les officiers de la tranchée nous puissent faire raison à la santé du Roi." M. de Montbron fut bien de cet avis, mais il revenait toujours à la charge pour la construction de cette maudite barrière. Sur quoi, M. d'Artagnan lui dit encore un coup que M. de la Feuillade ferait ce qu'il trouverait à-propos, que, quant à lui, il ne croyait pas cette barrière nécessaire parce qu'il faudrait la faire promptement, et que si l'on envoyait du monde, ils seraient vus de la demi-lune ouverte, qu'on hasarderait d'en perdre beaucoup, et que même, cela ne manquerait pas de donner idée à Farjot, le gouverneur de Maëstricht, de faire une sortie. Mais toujours M. de Montbron s'opiniâtrait à dire que ce qui se pouvait faire aujourd'hui, il ne fallait pas le remettre au lendemain. Alors M. d'Artagnan lui dit : "Faites donc le détachement, mais je crains fort que vous nous attiriez une affaire mal à propos." Ainsi donc, trois heures ne se passèrent pas sans voir le plus furieux combat dont on ait ouï parler puisqu'il ne finit que par faute de combattants. Je m'étais réservé avec mon cher capitaine qui m'aimait comme si j'avais eu l'honneur d'être de ses parents. M. le maréchal de Montesquiou, son cousin, qui commande les Mousquetaires à présent, le pourrait dire. Il me conserve encore l'honneur de son amitié. Le détachement que M. de Montbron avait voulu faire travailler à cette barrière fort mal à propos comme je l'ai dit, y perdit beaucoup de monde, et on ne sait si c'est à son sujet que Farjot voulut, à quelque prix que ce fût, reprendre la demi-lune. Il ne composa sa sortie que d'officiers, de sergents, et de très peu de soldats, choisis et éprouvés, sachant que les deux Compagnies des Mousquetaires étaient de tranchée, ayant éprouvé leur valeur la nuit passée à la prise de cette demi-lune et au logement de la contrescarpe. Sur la fin de notre dîner, tout à coup, M. d'Artagnan, qui avait l'oreille à tout, nous dit : "Il me semble que voilà un fourneau (une mine) qui joue à la demi-lune." Incontinent deux autres et un fort grand bruit. "Voilà, nous dit-il, la demi-lune attaquée ; il faut la reprendre avant que nos ennemis s'y soient établis, et ne leur en pas donner le temps". (Il leur fut fort aisé de couper la gorge à tout ce qui fut dans cette demi-lune.) Ainsi, M. d'Artagnan dit au sieur de Saint-Léger, brave et bon officier : "Qu'on donne à d'Aligny trente Mousquetaires du Roi et soixante grenadiers, tant du régiment du Roi que de celui de la Couronne, et qu'on ne laisse passer qui que ce soit que ce qui est ordonné." Et il me dit en partant : "Va attaquer la demi-lune par là où nous l'avons attaquée la nuit dernière, et tu auras bientôt de mes nouvelles." Je partis donc avec ce détachement, et en arrivant à la pointe de la demi-lune, nos ennemis y firent encore jouer un et me renversa seulement sans me faire aucun mal. Nos ennemis, fiers d'avoir repris cette pièce, qui n'avait plus de forme par la quantité de fourneaux qui y avaient joué, il fallut la valeur de ces trente mousquetaires et des soixante grenadiers que je peux dire avoir fait des merveilles pour entrer dans cette demi-lune, combattre des officiers vainqueurs et enfin les tuer tous, mais non pas sans perdre la moitié de mon détachement et le reste quasi tout blessé. Je fus remporté avec une grande blessure au bas-ventre et dix autres petites, tant d'éclats de grenades que de piques… ».

Farjot, n'ayant plus d'officiers, capitula le lendemain

« … C'était à l'hôpital de l'armée où je fus porté que j'appris la mort de M. d'Artagnan, avec celle de quasi tous mes camarades tués ou blessés. Si on mourait de chagrin, j'en serais assurément mort de perdre un si galant homme et qui m'aimait depuis douze ans comme si j'avais l'honneur de lui être fort proche. Cet excellent officier ayant jugé que je trouverais à qui parler, pour ne pas manquer à reprendre cette fameuse demi-lune qui décida de la prise de la place, sortit à découvert pour la prendre par la gorge pendant que je l'attaquais par la pointe, et si nous n'avions pas construit cette maudite barrière, il serait encore en vie, car ce qu'on y avait fait se trouva juste contre nous, et c'est en la franchissant qu'il reçut le coup qui le tua. Peu de gens auraient pris ce parti aussi hasardeux, mais en l'état où étaient les choses, malgré ce que les courtisans en dirent qu'il y avait de la témérité, cependant la grande valeur de d’Artagnan et des braves mousquetaires ont acquis Maëstricht au Roi, et Sa Majesté, écrivant à la Reine, lui marquait en ces termes : "Madame, j'ai perdu Artagnan, en qui j'avais la dernière confiance, et qui m'était bon à plus d'une chose."

Si d’Aligny, engagé dans l’attaque frontale de la demi-lune n’a pas été le témoin direct de la mort de son capitaine, il n’en fut pas de même pour les gentilshommes anglais de la suite du duc de Montmouth. Grâce à la remarquable biographie de son trisaïeul, le duc de Malborough, écrite par Winston Churchill, nous disposons de deux comptes-rendus de première main extraits de deux lettres adressées au premier ministre du roi Charles II. Le premier émane de Duras, noble français huguenot de haut rang qui dès 1665 – fuyant devant la persécution qu’il pressentait- s’était fait naturaliser anglais. Le second, que nous citerons en partie, est de la plume de Lord Alington, lui-même présent au fort de la mêlée.

A la vue de la contre-attaque de d’Artagnan et de ses mousquetaires, le duc de Montmouth prit ses armes et alla droit au combat en passant par le sommet des tranchées. Le suivaient douze Life Guards, quelques vaillants pages et serviteurs et une poignée d’Anglais de qualité, dont Lord Alington, l’auteur du compte-rendu et … un va-t-en guerre célèbre dans le futur, dont ce fut le premier fait d’armes, et la première blessure, le tout jeune capitaine Churchill, duc de Malborough.

Laissons la parole au duc d’Alington : « nous marchions ainsi avec nos épées à la main vers une barricade des ennemis (en fait la barrière de M. de Montbron) où un seul homme pouvait passer à la fois. Il y avait M. d’Artagnan avec ses mousquetaires qui se conduisirent très bravement. Ce gentlemen était un des plus réputés de l’armée : il aurait voulu persuader le duc de ne pas passer par là, mais cela n’ayant pas pu être fait, ce gentlemen voulut aller avec lui, mais dans cet étroit passage, il fut tué d’un coup de feu, à la tête…Quelques vieux généraux disent que c’est l’action la plus courageuse et la plus mouvementée qu’ils aient jamais vue dans leur vie ».

Le soir de cette mémorable prise de Maëstricht que peintres et historiographes de Cour illustrèrent à l’envie, le Roi Soleil, devant son armée en tenue de parade, scella de ses armes deux nouveaux volumes de « La Vie des Hommes Illustres ».

Le premier s’achevait sur la mort au service de son monarque du héros qu’un roman demain immortalisera. Le roi le referma en pleurant.

Le second s’ouvrait sur la première action d’éclat d’un jeune capitaine anglais dont au cours des siècles les rossignols et les enfants de France chanteront les victoires qui, hélas, mais le roi ne pouvait le savoir, seront autant de défaites de ses armées.

Quant au brigadier d’Aligny, immobilisé par ses blessures dans un hôpital de campagne, comment aurait-il pu deviner que trente six ans plus tard, son fils aîné, Philippe, à la bataille de Malplaquet verrait sa jambe arrachée et emportée par le boulet d’un canon du vainqueur : son ancien compagnon dans la prise de la demi lune de Maëstricht.
Entre temps, en 1685, le duc de Monmouth avait tenté de renverser Jacques II, devenu roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande à la mort de son frère aîné Charles II. Ils se prétendit alors l’héritier légitime du trône, son père ayant finalement épousé sa mère et tente de remplacer Jacques II. A la bataille de Sedgemoor, la rébellion fut par matée par un brigadier général, du nom de Malborough qui 12 ans plus tôt, entraîné par l’élégant et brave Monmouth avait disputé à d’Aligny le mérite d’un chère victoire.


Bonnac, ce 19 janvier 2010