Lecture de M. Bartolomé Bennassar

16 avril 2009

"L'obsession du baptême"



La question dont je me propose de vous entretenir aujourd’hui n’est pas, vous le constaterez, sans rapport avec notre temps. Mais prenons d’abord quelque distance…temporelle. Soit, le concile œcuménique de Florence en 1439.. Le décret conciliaire du 6 juillet (6° session), qui concernait le dogme, stipulait dans son quatrième attendu que « les âmes qui sortent de ce monde avec un péché mortel ou même avec le seul péché originel descendent en enfer pour y subir des peines diverses » Avec le seul péché originel, l’énoncé était clair ; il s’agissait des âmes des non baptisés.
En apparence, le décret de la 6° session du Concile de Florence ne changeait rien. Le texte de la déclaration du Pape Clément IV de 1267 stipulait que « les âmes des non baptisés descendaient aussitôt aux Enfers ». Il est vrai que cette sévérité à l’endroit de ceux qui n’avaient pas péché avait ému quelques esprits. Saint Thomas avait insisté sur le fait que la condition de ces non élus non coupables ne devait pas être douloureuse. Ils devaient jouir dans la vie éternelle des biens naturels.
Au XV° siècle l’émotion provoquée par la déclaration du Concile de Florence fut beaucoup plus vive, quoique certains prédicateurs, comme Savonarole, aient utilisé cette sentence pour stimuler la peur de l’Enfer. Mais d’autres cherchèrent à modérer cette sévérité, tels le cardinal Cayetan dans son Commentaire sur la Somme ou Erasme qui donnait l’exemple des Juifs plus modérés à propos des conséquences du défait de circoncision ou même le Pape PIE II (Aeneas Silvius Piccolomini), humaniste réputé, qui rappelait que la puissance divine n’était pas prisonnière des décisions ecclésiastiques..
Controverses et débats allaient continuer sur ce thème jusqu’au Concile de Trente et au delà en mettant en exergue la question des autres lieux de la géographie de l’Au Delà, en particulier celle des Limbes Jusqu’alors négligés alors que le Purgatoire avait tenu un grand rôle dans la controverse entre Luther et les Catholiques romains. C’est ainsi, par exemple, que le dominicain siennois Ambrogio Catarino Politi défendit dans ses Opuscula, publiés à Lyon en 1542, au nom de la justice divine, la nécessité d’un troisième lieu de l’Au Delà, entre Paradis et Enfer. Il combattait notamment la thèse de Saint Augustin qui, dans sa polémique avec Pélage, avait taxé d’hérésie l’hypothèse d’un troisième lieu. En vérité, affirmait Politi, la forme même du Jugement Dernier annoncé par le Christ, qui maudissait ceux qui avaient fait le Mal et promettait le paradis à ceux qui avaient fait le Bien, permettait de comprendre qu’un troisième lieu devait exister.Les enfants non baptisés ne pouvaient entrer au Paradis, soit, mais puisqu’ils n’avaient pas commis de mauvaises actions ils ne pouvaient être maudits. Si Dieu est juste il ne peut punir des enfants innocents. S’ils ne peuvent accéder au Paradis ni finir en Enfer il existe forcément un autre lieu. Et ce n’est pas par hasard que plusieurs représentations des Limbes apparaissent dans l’iconographie du temps : une sculpture de la cathédrale de Bénévent, un vitrail de Bourges, des peintures de Fra Angelico, Dürer, Mantegna, ou le célèbre tableau de Bronzino aux Offices.. Catarino Politi imaginait même que ces enfants non coupables ne seraient pas totalement exilés du royaume de Dieu : ils recevraient visites et révélations grâce à des contacts avec les élus. Au fond c’est un peu ce qu’avait exprimé le peintre Enguerrand Quarton dans son Couronnement de la Vierge que lui avait commandé en 1453 le chanoine Jean de Montagnac pour l’église des Chartreux de Villeneuve les Avignon. Comme le contrat exigeait une représentation du Paradis Enguerrand avait figuré à côté du peuple des Elus un groupe d’enfants dont les yeux étaient fermés : ils ne pouvaient contempler Dieu.
On devine que la controverse faisait rage. Au XVI° siècle, les Réformés, fidèles à un augustinisme rigide voyaient dans la condamnation aux enfers une illustration de la prédestination tandis que les partisans de Politi, tout en admettant au cours du Concile que l’absence du sacrement qui était l’acte de la naissance spirituelle fermait aux non baptisés les portes du Paradis, soutenaient précisément que si le dogme confirmait la descente aux Enfers des enfants innocents, il accréditerait les thèses réformées de la prédestination absolue.
Bien entendu, ces controverses et l’incertitude qu’elle développait dans les esprits à l’égard du Salut et de la Vie Eternelle, eurent pour résultat dès le XIII° siècle et plus encore au cours des siècles suivants d’exalter le Baptême, naissance véritable qui faisait entrer les baptisés dans la communauté chrétienne. C’est au XVI° siècle que le fameux Traité du Baptême de Saint Bernard (Lettre à Hugues de Saint Victor) qui datait du XII° siècle a été commenté avec le plus de passion, notamment parce qu’au siècle où l’on avait la révélation de peuples innombrables qui n’avaient pas été évangélisés ; les deux premiers chapitres de ce traité devenaient d’une extraordinaire actualité puisque Saint Bernard avait affirmé que l’obligation du baptême n’avait pas commencé au moment où le Seigneur expliquait à Nicodème la nécessité de la renaissance par l’eau et l’Esprit et avait évoqué les milliers d’hommes morts sans avoir connu l’Evangile. Si le baptême était la condition indispensable de l’accès à la Vie Eternelle on pouvait certes en déduire l’urgence d’évangéliser les populations dont l’existence venait d’être révélée.
En même temps, contrairement à ce que l’on avait longtemps admis le baptême n’était pas un rite automatique. Il fallait donc instruire ces populations afin de leur inspirer le désir du baptême (objet de la controverse au Mexique entre franciscains et dominicains). En même temps, l’urgence conduisait dans certains cas aux baptêmes forcés : ce fut le cas en 1493 au Portugal où furent baptisés avant leur départ des enfants juifs qui étaient expédiés dans l’île de Sao Tomé afin de la peupler.
Tout cela alors que le baptême devenait la porte d’entrée, et la seule, d’une double citoyenneté : celle du royaume des cieux et celle de la communauté politique chrétienne. Grâce aux registres de baptêmes, apparus en Italie entre XIII° et XV° siècles et rendus obligatoires par le Concile de Trente, les baptisés entrent dans la mémoire écrite. Cet enregistrement systématique, qui n’a pas d’équivalent dans le monde hors les limites de la culture chrétienne, s’accompagne de l’attribution obligatoire de prénoms choisis parmi les noms de saints dans l’Eglise catholique ou dans la Bible pour les réformés (et dans le cas des convertis de juifs, de musulmans ou de païens, il y a changement de prénom.
Mais l’effet le plus évident de cette exaltation du sacrement de baptême , véritable naissance spirituelle de l’être humain, a concerné les nouveaux nés, surtout dans le monde catholique, ce qui explique le baptême immédiat des enfants trouvés à qui les curés donnent des filiations étonnantes (fils du Soleil et de sa femme la Terre, fille de la porte de l’Eglise, etc…), sauf si sur le vêtement du bébé était accroché un billet qui précisait que le baptême avait déjà été administré .Dans la Genève de Calvin on attendait de connaître l’identité des père et mère pour procéder au baptême.
Signalons d’abord la très grande publicité donnée à l’obligation du baptême d’autant que le Concile de Trente avait confirmé l’absolue nécessité du baptême sans substitution possible.. Saint Charles Borromée et les évêques tridentins ont fait un grand effort en ce sens : ils ont tenté d’imposer et réussi souvent à faire que dans les églises paroissiales soit placée près des fonts baptismaux une reproduction de la célèbre toile de Piero della Francesca commandée entre 1448 et 1450 et qui se trouve aujourd’hui à la National Gallery de Londres, Le Baptême de Jésus par Jean Baptiste qui évoquait bien la renaissance par l’eau et l’Esprit (représenté par la colombe).
Mais la publicité donnée au décret du Concile de Florence à propos de la damnation en cas d’absence de baptême et l’incertitude à propos des Limbes provoquèrent une véritable panique au sein des familles dont les enfants étaient morts nés ou décédés avant d’avoir reçu le baptême. Les familles déployaient des efforts acharnés pour obtenir le baptême, invoquant un souffle de vie, voire le miracle d’un retour provisoire à la vie qui rendait le baptême possible et, du même coup , assurait une sépulture chrétienne. Certains cas étaient réels : il s’agissait d’enfants nés en état d’apnée qui avaient ensuite donné des signes de vie. La croyance se répandit au cours du XV° siècle que certains sanctuaires étaient dotés de pouvoirs miraculeux et l’on vit des familles apporter de petits cadavres pour les faire baptiser à la faveur du miracle. C’est ce qu’on a appelé « les sanctuaires à répit ». L’historien Jacques Gélis qui a mené une grande enquête a compté 230 sanctuaires à répit en France, plus de 50 en Belgique, une trentaine en Suisse, une vingtaine en Autriche et autant en Italie, une dizaine en Allemagne. Malgré les condamnations de l’autorité ecclésiastique et du Saint Office, le mouvement fut longtemps irrésistible. Le sanctuaire d’Oberbüren en Suisse, près de Berne, devint un lieu de pèlerinage massif à partir de 1470, il fallut transformer la chapelle en église, l’évêque signala 2 000 cas par an. Le passage de la région à la Réforme provoqua en 1528 l’interdiction du pèlerinage et la destruction de l’église en 1532 mais le pèlerinage devint clandestin et continua. Les fouilles menées de 1992 à 1997 ont permis d’exhumer les squelettes ou les ossements de quelque 4 000 petits enfants et même de fœtus de 4 mois. Dans le même ordre d’idées le curé Félix du Moustier Sainte Marie, en Provence, tint au XVII° siècle un livre des enfants mort nés où il citait les cas de 123 enfants nés en état d’apnée dont l’évolution positive avait permis le baptême.
Le plus important fut la surveillance très renforcée de la grossesse afin d’éviter les infanticides puis de plus en plus les avortements , de façon à sauver les âmes des enfants par le baptême. On sait qu’en Europe, par exemple, pour ne rien dire d’autres régions du monde, la suppression d’enfants non désirés avait été fort répandue, y compris au Bas Moyen Age : les prédications du Carême à Nantes, de 1430 à 1470, évoquent le cas de nombreux nouveaux nés jetés au fumier ou dans des latrines. Cette élimination était courante en Islande ou en Scandinavie.
D’autre part, contrairement à une idée reçue, l’Eglise ne faisait pas preuve d’une grande sévérité à l’égard des avortements pratiqués dans les premières semaines de la gestation. Les pénitentiaires médiévaux ne prévoyaient que des peines légères dans le cas d’avortements opérés dans les 40 premiers jours de la grossesse..
Pourquoi de la notion de délit mineur passe t’on à celle de crime après 40 jours de gestation puisque ce délai est souvent invoqué ? Parce que l’on croyait, à partir de l’expérience vécue des femmes, que l’animation de l’embryon, révélée par le premier mouvement, pouvait se produire à partir de ce délai. L’animation révélait la présence de l’âme. Je passe sur les controverses et les spéculations infinies qui se déroulèrent à ce sujet. Le sperme masculin était il le véhicule de l’âme comme Tertullien l’avait envisagé ? Après tout, l’Incarnation, doctrine centrale du christianisme faisait référence à l’expérience ordinaire de la génération et Dieu s’était inscrit dans la physiologie féminine et dans la génération humaine. Ce qui posait aussi le problème de la transmission du péché originel à partir du sperme d’Adam et, par conséquent, au bout de la chaîne le cas de Marie. Mais revenons à nos avortements et à nos infanticides, les premiers assimilés de plus en plus aux seconds après le délai des 40 jours.
D’abord, progressivement l’Etat se substitue à l’Eglise et l’Etat est nataliste. La législation à l’égard des infanticides devient de plus en plus rigoureuse en France, en Angleterre, en Suède, au Danemark, dans la Genève calviniste où, de 1595 à 1712, sur les 31 femmes reconnues coupables d’infanticide 25 sont condamnées à mort.
Quant à L’Eglise, elle avait longtemps admis qu’un avortement thérapeutique pouvait être pratiqué dans les premières semaines de la gestation, notamment pour des questions d’honneur. Sixte Quint à la fin du XVI° siècle interdit l’avortement dans tous les cas mais, après lui, Grégoire XIV revint au concept de l’animation du fœtus et, pendant un siècle encore, les médecins déclenchèrent des hémorragies pour interrompre la grossesse.
L’idée dominante jusqu’alors était que l’animation de l’embryon signifie l’irruption de l’âme. Pour que cette âme puisse obtenir le salut éternel il faut qu’elle reçoive le secours du baptême. L’absence de baptême interrompt le processus de la rédemption. Il devenait donc essentiel de dater avec précision l’animation du fœtus. La science et la médecine étaient appelées au secours de la théologie.
Dans ces conditions on devine la sensation produite au début du XVII° siècle par la publication du médecin de l’Université de Louvain, Thomas Fyons, appuyé par Gassendi, qui affirmait que l’animation de l’embryon intervenait dès le 3° jour de la conception. Les fondements théologiques de la répression de l’avortement :en étaient renforcés : puisque l’embryon était déjà un être humain il s’agissait d’infanticide pur et simple. La polémique fut intense : le médecin espagnol Ponce de Santa Cruz insista pour qu’une marge temporelle soit laissée à l’avortement thérapeutique. Mais Paolo Zacchia, référence de l’Eglise en matière de grossesse et d’avortement, jusqu’alors modéré, évolua dans le sens de Fyons.
Nouvelle sensation : la découverte de l’ovule de la femme par Rainer de Graaf en 1672 et celle de la structure des spermatozoïdes par Leeuwenhoek en 1677. D’un côté la représentation antique du rôle passif de la femme s’effondrait, de l’autre l’existence d’une vie préformée dans le sperme était révélée. Si le genre humain était présent dans les ovules d’Eve et les spermatozoïdes d’Adam le péché originel avait pour protagoniste l’humanité tout entière. Les mystères de la Création imposaient une autre lecture des premières pages de la Genèse. Mais, en même temps, la précocité de l’identité humaine renforçait l’urgence du baptême et les baptêmes d’urgence furent réglementés. Le rigorisme de l’Eglise se durcit, les médecins se virent interdire l’IG même en phase initiale, fût ce pour sauver l’honneur. Et en plein XVIII siècle on vit le prêtre sicilien Cangiamila développer une campagne d’opinion qui intéressa toute l’Europe et atteignit même le Pérou en faveur de la césarienne qui pouvait permettre de « donner l’âme » par le baptême dès que la tête de l’enfant serait visible. Avant même d’être une technique chirurgicale pour sauver la vie de la mère, du nouveau né ou des deux, la césarienne était un moyen du baptême !. Ce qui veut dire que la sauvegarde de la vie de la mère n’était qu’un objectif secondaire.
C’est alors cependant que se développa l’idée que les règles du système frappaient surtout les individus faibles et sans défense et exemptaient presque toujours les hommes. Le cas de l’infanticide était exemplaire. Le déclic vint du monde germanique après l’exécution à Nordlingen le 16 août 1715 de Marie Salomé Hausmannin.. Celle ci était seule lorsqu’elle avait accouché et tué son fils et elle confessa qu’en accomplissant cet « acte contre nature » elle n’ avait pas pensé que le Dieu tout puissant pouvait la voir entre les murs de sa maison . Un homme de loi de grande culture, le luthérien Johan Jakob Moser qui raconta les derniers jours de Marie Salomé, repentante et rachetée par sa conversion, médita sur la solitude de ces femmes, rechercha les cas comparables et publia à Tubingen en 1730 un recueil, réédité en 1767, qui attira l’attention de Beccaria, auteur d’une page célèbre, de Frédéric II, de Voltaire, de Goethe qui prit pour modèle de la Gretchen de Faust une jeune femme exécutée dans les mêmes conditions en 1771. Moser avait pris conscience du désarroi de ces femmes, privées de tout secours et avait éprouvé leur repentir : elles étaient dans une large mesure -victimes de leur condition, et Beccaria avait conclu : «toute femme placée entre l’infamie et la mort d’un être incapable de ressentir la mort choisit la deuxième alternative. » Le siècle des Lumières posait une grande question.
La révolution chrétienne donnait à chaque être humain la dignité de la personne parce que possesseur d’une âme immortelle.. Mais les progrès des sciences de la vie, confrontés aux rigueurs de la théologie, avaient exacerbé pour un temps la préoccupation du baptême que le concept des Limbes n’avait pu surmonter. L’ingéniérie génétique contemporaine a remis au premier plan l’antique question des rapports entre la femme qui a conçu et l’être qui vit en elle. Aujourd’hui, la revendication du droit à la vie, à la fois vigoureuse et contestée au nom des droits de la personne, n’est elle pas le prolongement, dans un monde laïcisé, de ce que fut longtemps l’obsession du baptême ?. Mais le droit à la vie n’est il pas le premier droit de la personne ? On en revient à la même question : où commence la personne ? .