Lecture de M. Jacques Arlet

6 janvier 2011

"Le Cardinal Mathieu (1839-1908), archevêque de Toulouse, de l’Académie des Jeux floraux et de l’Académie française".



Ce n’était pas un cardinal ordinaire !
Né en 1839, dans un petit village lorrain, à Einville-au-Jard, François Désiré Mathieu garda toute sa vie une simplicité de moeurs et d’allure, bien éloignée de celle des cardinaux de la curie.
Bon prêtre, il fut aussi un bon historien et publia une dizaine d’ouvrages dont deux ont fait date, sa thèse sur L’ancien régime dans la province de Lorraine et Barrois et son étude du Concordat de 1801.
Evêque puis archevêque fidèle à la tradition, il pensait cependant, comme Léon XIII, que les catholiques français devaient accepter de se rallier à la république.
Proche des gens simples, il aimait aussi la compagnie des intellectuels et des artistes, il fréquentait à Toulouse le salon du recteur Perroud et, à Rome, celui de la comtesse Lovatelli (Elle-même historienne et archéologue), ainsi que la villa Médicis.
C’était un homme de conviction et il parlait clair, ignorant la langue de bois et les formules creuses.
Je vous parlerai du prêtre, de l’académicien et de l’humaniste

Prêtre d’abord et avant tout.
C’était un enfant travailleur et très doué intellectuellement, aussi l’envoya-t-on, à 10 ans, au petit séminaire de Pont-à-Mousson, et, à 15 ans, au grand séminaire de Nancy. Ses parent étaient de pieux paroissiens et leur fille, de deux ans plus âgée que François, devint bénédictine. Ils semblaient heureux et fiers de cette double vocation.
Ordonné prêtre en 1863, à 24 ans, il devint professeur dans ce même petit séminaire de Pont-à-Mousson. Il y enseigna le latin avec complaisance et l’histoire avec passion, écrivait Émile Faguet. Il suivait en même temps les cours à la faculté de Lettres de Nancy, passa sa licence en 1868 et présenta sa thèse de Doctorat dix ans plus tard.
En 1879, il était envoyé à Nancy chargé de l’instruction religieuse et de la formation spirituelle des cinquante jeunes filles du pensionnat Saint Dominique. Il fit venir auprès de lui ses vieux parents.
Bientôt, le voilà de retour à Pont-à-Mousson, mais cette fois comme curé d’une des deux paroisses, la paroisse Saint-Martin. Son premier soin fut de visiter tous ses paroissiens. Il se plaisait à s’attarder chez les familles pauvres, les malades et les mourants, et à inviter des mécréants (en l’occurrence des radicaux socialistes ou des athées) à sa table ! Ce qu’on ne manquait pas de lui reprocher. « Il était dans l’esprit de Saint François de Sales, il mettait la douceur au dessus de l’âpreté, la bonté et l’indulgence au dessus de la rigueur » écrit son excellent biographe Edmond Renard.
Ses sermons étaient très écoutés, même par les messieurs, et il remplissait son église.

Évêque d’Angers.
En 1893, à 54 ans, il fut nommé évêque d’Angers. Il n’avait rien fait pour ça. « Nous voudrions vous nommer évêque, lui dit un jour Jules Ferry, lorrain lui-même comme chacun sait, seulement il faudrait que vous vous engagiez à ne pas prendre votre mère avec vous ». « Eh bien, vous me nommerez évêque le plus tard possible » répondit-il. On attendit donc le décès de sa mère, pour le nommer.
A Angers, il succédait à Mgr Freppel. Évêque d’Angers depuis 23 ans, Mgr Freppel avait été très actif et très efficace. Traditionaliste, il avait été élu député de Brest en 1880 et siégeait à droite, dans le groupe monarchiste. Il avait laissé un grand souvenir. Le diocèse d’Angers était le diocèse le moins républicain de France. Il fallut donc que François Mathieu, qui était libéral, sans renier les mérites de la monarchie, y fasse sa place. Il était libéral, au sens où l’entendaient Lafayette et Tocqueville, et surtout depuis qu’il avait étudié l’ancien régime pour sa thèse ; il soutenait la valeur et la nécessité des libertés : la liberté de conscience, la liberté religieuse, la liberté du culte et de la liberté d’enseignement, en priorité. Mais il conseillait aux catholiques de participer activement à la vie politique du pays dans le cadre de la république, suivant en cela les conseils de Léon XIII dans son encyclique, Inter innumeras sollicitudines, (Au milieu des sollicitudes), publiée le 12 février 1892, l’année précédant son installation à Angers.
Ce qui ne l’empêchait pas de relever tout ce qui était bon dans l’ancien régime et en particulier la bonne gouvernance de la famille ducale de Lorraine ; et il réprouvait totalement les méthodes révolutionnaires violentes : il écrivait que si la France s’était épargnée cette révolution violente, celle de 92 « elle aurait fait l’économie d’un million d’hommes, de plusieurs milliards d’argent, de beaucoup d’émeutes...et qui peut dire à quel degré de puissance et de richesse elle serait montée ? »
Ce qui ne l’empêchait pas de présider chaque année les grandes fêtes des huit collèges libres du diocèse, et, en particulier, la cérémonie de la première communion au collège privé de Saint-Maurille. Ce jour-là, il s’adressa lors du sermon au jeune duc de Montpensier qui y faisait ses études : « Jeune lys de la maison de France, que le ciel de France vous soit clément et vous permette de vous épanouir dans toute votre grâce et votre beauté ! Fasse Dieu que vous enrichissiez encore cet héritage incomparable de vertus que vous ont légués vos ancêtres ».
Ce discours ne passa pas inaperçu et les coups lui vinrent des sectaires au pouvoir ! On dénonça son esprit antirépublicain, le préfet s’émut et le ministre de l’intérieur chancela, ce fut une affaire d’état. L’évêque ne se démonta pas, répliqua dans le Journal des Débats et alla voir le préfet, en lui disant : « Si la classe de septième, où est entré le jeune prince, conspire contre la république, je vous promets de vous en avertir ! ». Le préfet avait aussi de l’humour et l’incident fut clos.
Dès son intronisation, il fit un bel et sincère éloge de son prédécesseur et proposa qu’on lui élève un monument dans sa cathédrale. Ce qui fut fait, sur la base d’une souscription volontaire.
Puis, il parcourut son diocèse, alla visiter tous ses prêtres pour les connaître, causer avec eux, entendre leurs doléances ; plus tard quand ces curés venaient à Angers, il les invitait à sa table. Il s’occupa des grands intérêts spirituels des congrégations et n’oubliait pas les plus pauvres. Il avait donné l’ordre qu’à la porte de l’évêché on ne repoussa jamais les mendiants ; ils repartaient tous avec une petite pièce. Il instaura la messe des pauvres, chaque dimanche dans la crypte de l’église de la Trinité. Il présida la première de ces messes.
En même temps, il poursuivait les actions essentielles de son prédécesseur et en particulier avec un soutien et une attention spéciale pour l’Institut catholique..
Il vivait le plus souvent dans la maison de campagne de l’évêque à Esvières, aux portes d’Angers, délaissant un archevêché vieux et incommode. Il aimait sortir, circuler en ville, de préférence incognito, mais il se faisait inviter aussi par des fidèles, les plus simples comme les plus aisés, comme le général marquis d’Andigné.
Il devint très vite populaire par sa simplicité, sa bonhomie et sa charité.
Lorsqu’on lui demanda de diriger le diocèse de Toulouse, il fut très malheureux de quitter les Angevins et il n’accepta qu’à la demande expresse de Léon XIII.


Archevêque de Toulouse.
Il fut intronisé archevêque de Toulouse le 30 mai 1896. Dans son mandement de Carême de 1897, il rappelle avec plus de force encore, l’enseignement de Léon XIII :
« Notre attitude est nettement tracée : ni sédition, ni servilité, respect des convictions intimes de chacun et des grands souvenirs du passé, mais soumission sincère à la constitution (...) Mais, quand César prend ce qui ne lui appartient pas, quand il envahit le domaine de Dieu et opprime les consciences, nous avons le droit de lui résister légalement. (...) Impuissance et déconsidération, tel sera le résultat auquel arriveront les catholiques s’ils ne se décident pas à serrer les rangs et à oublier ce qui les sépare pour sauver ce qui ne doit pas périr... »
Et il luttait, sans états d’âme, contre les lois anticléricales et anticongrénanistes. Sa lettre pastorale du 1 janvier 1896 fait état de sa révolte: « L’opinion est faussée par une presse détestable et représentée par un corps de législateurs qu’il semble impossible de calomnier tant les mauvaises passions y disputent l’empire à la médiocrité. C’est du Palais Bourbon que sont sorties les lois dont nous souffrons, les mesures qui, peut-être, détruiront nos congrégations et enlèveront à nos prêtres le morceau de pain qu’on leur mesure... »
Avec Léon XIII, et à la suite de son encyclique Rerum Novarum (Des choses nouvelles), publiée le 15 mai 1891, il pense aussi que les catholiques doivent écouter les revendications sociales légitimes des ouvriers et contribuer à améliorer la justice sociale. Voici ce qu’il écrit à ses diocésains : « Ne permettez à personne d’aimer le peuple plus que nous (..) et d’étudier avec plus de soin que nous les moyens d’alléger son fardeau (...) Que chacun apprenne à monter l’escalier de la mansarde où une mère de famille souffre dans ses enfants malades ou affamés (...) » .
Léon XIII disait de François Mathieu : « Il n’y a que lui qui ait bien compris ce que je voulais »
Il voulait aussi réconcilier la foi et la raison, tout en réfutant le modernisme de Loisy qu’il était allé voir, mais qui allait trop loin, disait-il. Il écrivait : «...La foi et la raison ne se contredisent point (...) il faut étudier son temps avec un esprit ouvert (...) et sauver le monde par l’union intime de la science et de la charité ». On peut dire qu’il était en avance sur son temps ; aujourd’hui Benoît XVI attache un grand prix à cette union de la foi et de la raison.
Archevêque de Toulouse, il mettait toujours au premier plan la simplicité et la charité. Il se promenait à pied dans les rues de Toulouse ; il allait dans les marchés, marchandaient des fruits, des légumes, voire, un jour, un agneau entier qu’il alla porter aux petites sœurs des pauvres ; il continuait à rendre visite aux pauvres et à leur apporter de l‘argent : « A Toulouse les mendiants l’appelaient leur ami ! »
Lorsque L’Isle-en-Dodon fut dramatiquement inondée par le débordement de la Save, il fut le premier sur les lieux, pour consoler ces pauvres gens dont la maison était détruite et leur promettre une aide financière qui fut importante.
Sa deuxième préoccupation était le recrutement des prêtres : il avait crée L’oeuvre des vocations sacerdotales et en avait donné le direction a une laïque, Mme Garrigou.
Dès son arrivée à Toulouse, il prit en charge l’Institut catholique qui avait du mal à réaliser son programme et à s’implanter fortement dans la cité : l’enseignement du droit avait été abandonné, les enseignants de théologie étaient bénévoles, le financement était insuffisant, le recteur trop âgé, les évêques peu intéressés ; il n’y avait que trente étudiants. Il assura l’intérim du rectorat en attendant de trouver le recteur idéal : il le découvrit à Paris ; c’était l’abbé Batiffol, aumônier de Sainte Barbe. Il alla trois fois à Paris, pour le rencontrer et le décider. Batiffol fut un excellent recteur et donna à l’Institut une dimension nationale dans les sciences religieuses, confirmée par un excellent Bulletin mensuel de Littérature ecclésiastique. L’archevêque trouva des ressources financières suffisantes et renforça l’activité du laboratoire des sciences, dirigé par l’abbé Senderens, assistant de Paul Sabatier à l’université, ainsi que le nombre de professeurs de lettres. Et dès le début du XXème siècle l’Institut avait 100 étudiants.
En 1899, Léon XIII l’appela auprès de lui à Rome et en fit un cardinal de curie, résidant obligatoirement à Rome. Il regrettait beaucoup de quitter Toulouse, Toulouse « la sainte et la savante » dont il conservait un souvenir impérissable », écrivait-il à ses anciens diocésains, ainsi que pour cette terre du Languedoc « où les fleurs de la piété, de la poésie et de la charité ne cessent de s’épanouir ».
Il avait des liens privilégiés avec Léon XIII. Le cardinal raconta ses derniers jours ainsi que le conclave qui suivit pour élire son successeur, dans une série d’article de la Revue des deux mondes. On lui a reproché d’avoir trahi le secret du conclave. En réalité, à cette époque, à la différence de la législation actuelle, l’obligation du secret cessait après la fin du conclave.
Voici un des secrets dévoilés. Le cardinal Mathieu aurait souhaité qu’on élise le cardinal Rampolla, ancien secrétaire d’État de Léon XIII, ami de la France et qui aurait poursuivi la politique de Léon XIII ; les autres cardinaux français partageaient cette opinion ainsi que Delcassé notre ministre des Affaires étrangères. Les cardinaux opposés à la politique de Léon XIII, plus conservateurs, et Italiens de surcroît poussaient Gotti, préfet de la propagande. Il en était de même de l’empereur d’Autriche qui fit exprimer par un cardinal son exclusive contre Rampolla ; ce droit abusif de l’empereur existait encore. Comme aucune majorité ne se manifestait, on fit sortir du chapeau le nom du patriarche de Venise, Sarto, saint homme au demeurant, mais qui n’en voulait pas. On le brusqua, il accepta et fut élu le 4 août 1903, et prit le nom de Pie X. Sa première décision fut de supprimer l’exclusive* de l’empereur.
C’est à Rome, en 1906, que le peintre Carolus Durand termina son portrait, celui que nous possédons (il est signé en haut et à gauche) et qui fut d’abord exposé à la villa Médicis.

Historien et académicien
Sa thèse de doctorat (1878), L’ancien régime dans la province de Lorraine et Barrois était très solide, très documentée, pleine d’informations, écrite dans une langue simple et élégante. Elle fut très appréciée par le jury, présidé par Alfred Rambaud, son professeur d’histoire; ils devinrent amis. Sa thèse reçut le prix Gobert de l’Académie française. Ainsi commença sa réputation d’historien.
Cette thèse longuement travaillée contribua à en faire un démocrate. Il avait, en particulier, lu en détail les cahiers de doléances des paysans lorrains souvent d’ailleurs rédigés par le curé du village, et il avait pris à sa charge les plaintes de ces gens, dont beaucoup d’entre eux disaient, comme il l’écrivait : « Nous sommes chrétiens, ecclésiastiques, Français de Lorraine et nous appartenons à une Église et à un État travaillés de maux profonds et qui appellent d’urgents et nécessaires remèdes... »
Il fut critiqué par une partie des catholiques de Lorraine et en particulier dans la Semaine catholique de Saint-Dié, pour avoir relevé les imperfections de certains prélats et de certains ordres religieux sous l’ancien régime (...) et dévoilé, ainsi, les fautes de sa mère, l’Église . Il s’y attendait et avait écrit dans sa préface : « La franchise est le premier devoir de l’historien et la meilleure tactique contre les ennemis de l’institution catholique » .

Académie des Jeux Floraux
En 1898, il est élu à l’unanimité après avoir été sollicité de se présenter et avoir écrit une lettre de candidature.
Il fit un discours de réception plein d’humour qui aurait pu s’intituler : Etre ou ne pas être, ou, Clémence Isaure n’est-elle qu’un mythe ? Il sait très bien, et il le rappelle, que son existence n’a duré qu’un siècle et qu’elle a cessé d’exister à partir du livre de Guillaume de Catel, en 1633.
En le lisant, j’ai cru comprendre que cet historien authentique attaché à la franchise et à l’objectivité, souhaitait qu‘a côté de l’histoire, science récente, on accepte de maintenir et d’entretenir de belles légendes comme celle de Clémence Isaure. Il se permet même (Cela peut paraître choquant !) de rapprocher cette légende de l’histoire extraordinaire et magnifique de Jeanne d‘Arc, la bonne Lorraine.
C’est un passage très beau de son discours qui paraît ne pas avoir attiré l’attention des Mainteneurs. Permettez-moi de vous le lire, je crois qu’il mérite réflexion, comme tout ce qu’a écrit François Mathieu. « Qu’est-ce donc que cette histoire (Celle de Jeanne d’Arc), sinon un poème admirable que l’héroïne a écrit avec la piété, la pureté et les visions de son enfance, avec les larmes que lui arrachait la grande pitié qu’il y avait au royaume de France, avec sa résolution invincible d’aller aux armées, avec ses exploits, la délivrance d’Orléans, la bataille de Patay, le sacre de Reims, avec sa captivité, avec ses réponses sublimes aux pédants cruels qui la tourmentaient et les flammes du bûcher où elle rendit le dernier soupir en murmurant : Jésus ! Maria ! »
Et il ose ajouter : « Ne voyez-vous pas dans cette épopée une sorte de coup d’État de Dieu intervenant dans les affaires de notre pays pour le tirer de l’abîme et, en même temps, un démenti donné à tous les esprits positifs et à toutes les théories qui veulent chasser le surnaturel de l’histoire ? Tout arrive en France, même le bien, même le merveilleux...»
Je crois que Mgr Mathieu a fait dans ce discours une passionnante dissertation sur les relations étroites mais souvent nuisibles, affectives mais parfois perverses, qu’entretiennent l‘histoire, la vraie, et la légende qui l’a longtemps précédée et qui la suit !

Académie française
Il y fut élu le 21 juin 1906 sans concurrent mais après quelques péripéties. Les académiciens cléricaux et quelques autres, pensaient à lui pour succéder à Monseigneur Perraud, évêque d’Autun, qui venait de mourir, mais il ne se décidait pas à annoncer sa candidature si bien que ces cléricaux et le parti des ducs choisirent de présenter M. de Ségur. Lorsque enfin le cardinal décida d’envoyer sa lettre de candidature, avec l’accord du pape, les catho de l’Académie, comme le comte de Mun, lui reprochèrent de se présenter si tard : J’ai promis ma voix à M. de Ségur, qu’est ce que je fais maintenant ? lui écrivit-il en résumé.
Dans les couloirs on s’agita et on finit par représenter au duc de Ségur qu’il valait mieux qu’il se retire plutôt que de se lancer dans un combat qui serait arbitré par les académiciens de gauche !
Il prononça son discours de réception le 7 février 1907. C’est un beau texte. Il débute l’éloge de son prédécesseur, Mgr Louis Adolphe Perraud, en citant son ami Taine : « Vous verrez que la meilleure récompense de l’histoire, c‘est elle-même, et le plaisir d’entendre les voix longtemps muettes et tout d’un coup vibrantes qui sortent des vieux textes ».
Il présente Mgr Perraud comme « un prêtre de mœurs et de vertus antiques...», mais, « il était de son temps et n’avait pas échappé à l’accusation vague mais redoutable Liberalismum sapit (...) et comme tous les hommes modérés, il se trouva alternativement le Jacobin de son voisin de droite et l’Ultra de son voisin de gauche ». François Mathieu se trouvait lui-même dans cette situation.
Perraud sortait de Normale et avait d‘abord enseigné l’histoire. A Normale ses camarades étaient Taine et Fustel de Coulanges ; Jules Simon, leur maître de conférences de philosophie. « Enivrés comme d’un vin fumeux, de leur jeunesse et de la conscience de leur talent ((...) ils saccageaient gaiement toutes les vieilles doctrines avec le rire de Voltaire ou la métaphysique de Spinoza (...) Perraud se trouva le chef d’un petit bataillon sacré qui entendait défendre sa foi (...) mais entre ces jeunes gens, si divisés d’opinion, régnaient une tolérance et une camaraderie parfaites ».
Perraud voulut restaurer, avec quelques amis, la Société de l’Oratoire fondé par le cardinal de Bérulle au XVIIème siècle. Ils voulaient fonder un atelier d’apologétique adapté aux besoins de notre temps. : « Enrôler au service de Jésus-Christ la liberté, l’art, le progrès sous toutes ses formes (...) et sauver le monde par l’union intime de la science et de la charité ».
C‘est bien le monde qu’ils voulaient transformer en commençant par l’Europe où deux peuples étaient malheureux et opprimés, l’Irlande par l’Angleterre, la Pologne par la Russie. Perraud fut chargé de faire une étude précise de la situation de l’Irlande ; ce furent deux volumes très documentés et très objectifs dont le chapitre concernant l’oppression anglaise était uniquement composé de documents signés par des Anglais !
Mais du discours du cardinal Mathieu, c’est son couplet sur l’éducation des dauphins de la démocratie, comparée à celle du duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV, qui souleva enthousiasme et applaudissements.
« Nous avons toujours un souverain (...) il n’a pas de nom et possède plusieurs millions de têtes (...) mais il n’en possède pas moins un pouvoir plus absolu que Louis XIV (...) Échappe-t-il plus que lui aux tentations de la toute puissance, aux courtisans, aux favoris, aux intrigants qui exploitent le maître en flattant ses passions ? Serait-il impossible de découvrir, dans notre démocratie (...) les actes qui semblent les plus caractéristiques de l‘ancien régime, les expulsions de Port Royal, les billets de confession, la révocation de l’édit de Nantes, voire quelques dragonnades ?». On pense à l’expulsion des congrégations, au scandale des fiches, à la dénonciation unilatérale du concordat, aux inventaires sanglants...
Et le cardinal compare ensuite l’éducation du duc de Bourgogne, adolescent insupportable et violent, dont, Fénelon avait réussi à maîtriser et à tuer, en lui le tyran en germe, au peuple souverain, tyran en germe lui aussi, mais auquel des milliers de petits Fénelon, dans les congrégations enseignantes, avaient appris l’amour du prochain et du pays ! On les a chassés, dit-il, réduits à chercher dans l’exil l’emploi de leur dévouement !
Il termine son discours sur la fin de Mgr Perraud : « La rupture violente du concordat lui porta un coup fatal (...) il se coucha pour mourir (...) On affirme qu’il n’y aura bientôt plus de catholiques (...) Si cela est vrai, messieurs, si le christianisme est mort, je me demande quels sont ses héritiers et quelle doctrine va prendre sa place dans l’âme humaine orpheline de Dieu ?»
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Humaniste et humoriste
Le terme d’humaniste utilisé par son biographe doit être entendu ici au sens où l’utilisaient nos pères, au sens de l’éducation qu‘ils avaient reçue au collège, qu’il soit privé ou public, éducation fondée sur les Humanités, terme intraduisible aujourd’hui ! En pratique, cela voulait dire aussi que ses premiers maîtres en littérature et en morale étaient Virgile, Ovide, Cicéron et Sénèque.
Il aurait voulu que ces Humanités soient la base de la formation intellectuelle et le lien de tous les jeunes qui se destinent aux carrières libérales. Il était très préoccupé de la formation des jeunes et fut chargé d’un rapport auprès de la Commission parlementaire d’enquête sur l’enseignement secondaire.
Il défendait la spécificité et la liberté de l’école catholique mais il voulait une bonne et confiante entente entre les professeurs des deux bords.
Il regrettait la faiblesse des études, la baisse du niveau des connaissances (Déjà !) et pensait que le relèvement dépendrait beaucoup du relèvement de l’autorité dans les familles (Déjà !).

C’était un grand lecteur, de livres, de journaux et de revues
Il commandait chaque année à plusieurs libraires, des dizaines de livres : parmi ses lectures préférées, écrit son biographe, il y avait la vie de Mme de Lafayette, par sa fille Mme de Lasteyrie et les Mémoires de Claire de Rémusat -vous savez que ces deux livres sont aussi dans ma bibliothèque- mais aussi les oeuvres du Cardinal Newman que le pape vient de célébrer lors de son voyage en Angleterre.
Rejoignant Rome, il avait abandonné une partie de ses livres et en avait envoyé plusieurs caisses à sa soeur chérie, mère prieure d’un couvent de Bénédictines ; effarouchée par certains titres, elle s’empressa de les jeter au feu.
Cet humanisme s‘accompagnait d’une humilité authentique. Quand il allait donner la confirmation, il était souvent reçu par le curé de la paroisse. Avant de le quitter il lui demandait de bien vouloir le confesser. Évêque et cardinal, il s’arrangeait pour retourner dans son village et retrouver ses vieux amis et surtout les plus pauvres comme ce journalier qui avait été en classe avec lui et il disait en le quittant : « Pourquoi ne suis-je pas à sa place et lui à la mienne ? ». Il avait pour sa sœur, qui était devenue mère abbesse de son couvent de Bénédictines, une profonde affection. Ils s’écrivaient souvent et il lui faisait part de ses insuffisances: « Je me sens vieillir sans devenir meilleur (...) Ton frère ne voit que des reproches à s’adresser et il craint d’avoir reçu toutes ses récompenses ici-bas où il a été comblé, tandis que il répond très mal aux bienfaits dont il a été accablé ». Il lui demandait souvent conseil ; il terminait ainsi une de ses lettres : « Chère ange gardien, je baise le bout de tes ailes »

Humoriste. Il faudrait dire humoriste et bon vivant !
Il aimait les mots, et aussi les bons mots (C’était l’époque des calembours), et les conversations de table, car s’il aimait les mots il aimait aussi les mets et les bons vins. Il aimait être invité et inviter: Il aimait causer et ses amis aimaient l’entendre causer avec tant de finesse, de bonhomie et d’humour....
Et, après le repas il proposait à ses amis...une partie de billard
Des amis, il en avait dans tous les milieux, mais certains étaient des gens dont on parlait : Hippolyte Taine qui l‘invitait chez lui au bord du lac d’Annecy, Ernest Lavisse qui vint s’installer dans la résidence d’été de l’évêque d’Angers pendant quinze jours pour écrire...un roman ! Georges Goyau qui vint aussi à Angers, Paul Bourget qui le recevait chez lui ; Et plus proche encore, René Bazin, angevin, professeur de droit à l’Institut catholique. ? Il correspondait avec Louis Madelin, François Coppée, Émile Faguet et bien d’autres !
Il aimait rire et plaisanter, ce que les gens sérieux lui reprochait. Les gens graves ne comprenaient pas que la vertu puisse sourire...et voulaient démontrer qu’un homme aussi amusant ne pouvait pas être un bon chrétien.
Le voici racontant le conclave à ses amis « Pendant le conclave, on vit un jour, à une fenêtre du Vatican, au dessus de la salle de réunion, pendre un chiffon blanc. C’était ainsi que l’on annonçait que le secret du conclave était violé. Alors, on vit arriver dans la salle, un monsignor tout effaré qui annonçait le pire !!...On vérifia, on se pencha aux fenêtres, on monta sur des chaises, le cardinal Couillé, archevêque de Lyon, déclara qu’il était innocent, que ce drapeau ne venait pas se sa chambre, mais à côté de chez lui, logeait un cardinal sujet à transpiration et qui mettait, innocemment, sécher sa chemise au soleil ! On vérifia, ce n’était que cela, on avait frôlé la catastrophe ! »
Un jour, avant qu’il soit cardinal, le cardinal Hohenlohe très infatué de lui-même, l’apostropha : « Mathieu, Mathieu ? Il me semble que mon père avait un porte-queue de ce nom ? » « C’est sûrement quelqu’un de ma famille, répondit Mathieu, car nous avons toujours tiré le diable par la queue ! »
Un autre jour on lui demanda pourquoi il n’avait pas voté pour Henri de Régnier à l’Académie. Il répondit : « C’est un délicieux poète ! mais dans un de ses romans, il a bien malmené les cardinaux ». « Peut -être, mais vous avez voté pour Richepin qui a écrit Les Blasphèmes ». « Ah ! ce n’est pas pareil ! Richepin s’en prend au Bon Dieu, mais lui est assez fort pour se défendre ! »
Il mourut à Londres en octobre 1908 des suites d’une opération sur la prostate ! Il avait tenu à représenter la France lors du Congrès eucharistique qui s’y tenait. Ses obsèques eurent lieu dans la cathédrale de Nancy, en présence d’une foule nombreuse, de deux cardinaux et de 18 évêques. Son ami Maurice Barrès prononça un discours au cimetière.

Merci, mes chers confrères, d’avoir écouté avec patience cet hommage que nous devions à l’un de nos illustres prédécesseurs !