Lecture M. Jean de Puybusque

19 novembre 2009

"La décolonisation"


Pour parler du passé et pour interpréter les événements qui font l'histoire d'un pays, l'historien éprouve toujours le plus grand mal à se situer dans le contexte social psychologique et même politique de l'époque qu'il tente d'analyser. Sa tendance naturelle le poussera toujours en effet à en juger en fonction de l'évolution des idées et donc des mentalités de sa propre époque. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter les commentaires relatifs à la sombre période de l'occupation que j'ai vécue enfant ou ceux visant la colonisation française
Ayant eu le privilège durant près de vingt années de vivre sur place la fin de l'empire français, mon ambition n'est pas de refaire l'histoire mais simplement d'apporter un témoignage sur une époque révolue, sur des populations au sein desquelles j'ai vécu et que j'ai appris à aimer, populations qui, en un laps de temps extrêmement bref, ont perdu, ou vont perdre les structures et les cultures héritées d'un très ancien passé qui les avait façonnés; je vais donc vous parler de la fin de l'époque coloniale telle que l'ai vécue Mais tout d'abord, que les choses soient claires : je ne prétends pas justifier le fait colonial ;qu'un peuple puisse prétendre imposer sa loi à un autre peuple ne saurait trouver de justification et toute colonisation est en soi condamnable si l'on en juge en fonction des mentalités actuelles ; pareille affirmation entraine la condamnation de toute l'histoire du monde qui a été façonné à coup de colonisations successives, les deux dernières étant certes celle des pays européens mais, avant elle, celle des arabes qui ont imposé leur loi et leur foi à tout le bassin est et sud de la Méditerranée poussant même une pointe jusqu'aux murailles de Toulouse et de Poitiers La France elle même n'est elle pas l'heureux résultat de toute une suite de colonisations ? Avant de globalement condamner, prenons conscience de cela
Pourquoi, tout jeune homme, ai je eu l'irrésistible désir de quitter une France dans laquelle j'avais connu, enfant, la vie extrêmement dure de l'occupation ? Un homme a joué dans ma décision un rôle déterminant, ce fut André de Monpezat, le père du prince de Danemark, lequel possédait au Tonkin plusieurs centaines d'hectares de rizières; nous étions alors installés à Marseille et André débarquait à la maison avant de prendre le bateau pour l'extrême Orient ; il nous racontait alors sa vie là bas et ses chasses au gros gibier; je brulais de suivre ses pas et, armé de ma licence en droit, me présentais au concours de la grande école qu'était alors celle de la France d'Outre Mer, anciennement appelée école coloniale .Ceci me valut du reste une étrange expérience, car lors de mon appel sous les drapeaux peu avant la fin de la guerre l'officier recruteur m'ayant interrogé sur la nature de mes études décida immédiatement :"école coloniale, affectation dans les quatorzième régiment de tirailleurs sénégalais "; c'est ainsi que durant plus d'un an je me retrouvais seul blanc dans une compagnie noire ; inutile de dire que sous la douche avec eux je me trouvais un peu pale
Parti donc comme magistrat ma première affectation fut sur ma demande, le Vietnam ou je passais deux ans avant un séjour de 6 ans au Laos. Quels furent les sentiments qui m'habitaient lorsque, débarquant du vieux Champollion, je remontais la rue Catinat à Saigon en 1948 ? Ceux ci étaient contradictoires en ce sens qu'à la fois, comme la quasi totalité des français, j'étais imprégné de cette idée que l'empire français était quelque chose de définitif que la guerre avait certes ébranlé, mais qu'il convenait de consolider ; La guerre était finie depuis plus de deux ans lorsque je partais , les japonais qui occupaient l'Indochine avaient finalement été battus ; ils avaient contribué cependant avant leur départ à mettre en place un mouvement indépendantiste dont les dirigeants, tout comme Pol Pot et ses complices cambodgiens, avaient été formés au marxisme par nos universités métropolitaines ;il suffisait aux yeux du gouvernement français soit de s'entendre avec eux, soit d'en finir militairement . La première option aurait été la moins mauvaise
Je partais donc la bas avec cette conviction, mais absolument pas avec cet état d'esprit du colonisateur désireux par la force d'imposer sa loi à un pays qui n'en voulait pas, et je peux affirmer que c'était là l'état d'esprit de tous les français civils et militaires qui avaient l'honneur d'y servir nous étions tous hautement certains qu'en une époque où le monde libre prenait conscience de l'immense danger que représentait un stalinisme conquérant allié à un maoïsme chinois qui ne l'était pas moins il appartenait à la France non pas tant de rétablir sa puissance que de protéger ce peuple auquel nous liait un long passé d'une emprise communiste qui lui aurait été fatale et aurait pu. constituer un grand pas vers une domination communiste du monde Notre état d'esprit était très loin de celui de nos anciens colonisateurs désireux de faire partager à l'univers entier cette conviction de Kant qui, s'interrogeant sur le destin du monde, pronostiquait un siècle en marche vers la lumière, cette lumière dont nous considérions, bien à tort, être les seuls détenteurs .Ils feignaient d'ignorer que d'autres lumières que celles dont nous nous prévalions pouvaient exister même chez des populations injustement qualifiées de primitives. A leur contact et après avoir appris les rudiments de leurs langues je vais très vite les admirer, abandonner tout sentiment de supériorité que du reste je n'avais jamais éprouvé.
A peine débarqué donc, j'assiste à ce qui n'était même pas un incident :je vois une bande de jeunes militaires en goguette descendant la rue tout en s'amusant à taper avec des sticks sur les casques en latanier des cyclopousses qui attendaient le client; j'ai alors lu dans le regard de ces hommes l'humiliation qu'ils ressentaient certains la dissimulant sous ce sourire asiatique qui, en ces circonstances, n'est destiné qu'à sauver la face et qui peut en réalité dissimuler une haine profonde ;Ne doutons pas que le bourreau de prés de deux millions de Cambodgiens, Pol Pot arborera ce sourire quand il se présentera devant le tribunal pénal international Ces regards, je ne les oublierai jamais et je m'efforcerai toujours, même lorsque je serai amené à condamner un délinquant, à respecter l'homme

Abordons en premier lieu cette Asie du Sud Est à laquelle j'ai été confronté tout d'abord et essentiellement la Thaïlande, son voisin oriental le Laos et le voisin oriental lui aussi de ce dernier : le Vietnam. J'évoquerai aussi brièvement l'Inde .Un court exposé sur la situation de ces pays est nécessaire si l'on veut comprendre leurs problèmes Thaïlande et Laos ne sont séparés que par la somptueuse vallée du Mékong sur les rives duquel j'ai passé 6 ans;; ce sont deux pays qui devraient être frères car leur origine ethnique est identique : ce sont tous des Thaïs originaires d'Asie centrale, parlant la même langue, mais leur histoire n'est qu'une longue succession de luttes car la Thaïlande n'a jamais admis l'indépendance difficilement acquise des 3 petites monarchies qui composaient l'actuel Laos. Les thaïs sont originaires d'Asie centrale d'où ils gagnèrent au 12ème siècle la Chine du Sud puis la péninsule indochinoise où ils fondèrent le royaume de Siam. La Thaïlande est le seul pays d'Asie du Sud est à n'avoir jamais été colonisé et elle a toujours été très hostile à la France qui avait signé avec le Laos un traité de Protectorat, à la demande de ce dernier pays désireux de se mettre à l'abri des visées territoriales de ses deux voisins..Il ne faut pas oublier que durant la dernière guerre la Thaïlande a fait cause commune avec le Japon, déclarant la guerre à l'Indochine française et donc à la France et profitant de la présence des troupes japonaises pour annexer deux provinces laotiennes et une autre cambodgienne, leur restitution s'avérant par la suite laborieuse.
Non, le peuple thaïlandais n'est pas que souriant et accueillant, il est aussi capable d'une extrême brutalité ainsi qu'en témoigne la sanglante éradication des trafiquants de drogue qui, par milliers, viennent de subitement disparaître sans laisser de trace. C'est la Thaïlande encore qui n'a pas hésité de s'emparer au XVIe siècle de l'inestimable Bouddha d'émeraude symbole de la monarchie laotienne que nos braves touristes ignorants de son origine viennent contempler à Bangkok
Le peuple laotien, le plus doux et le plus heureux de la terre n'a jamais souhaité son indépendance ; elle lui a été imposée ; le mouvement communiste lao Issarak qui est encore au pouvoir n'est que la créature du voisin communiste vietnamien qui a su l'instaurer avec la complicité d'un prince laotien qui par la suite n'a pas hésité à assassiner le roi Savang Vatana que j'ai bien connu : homme de grande taille, très cultivé, d'une simplicité et d'une gentillesse extrême. J'ai assisté à la technique communiste de pénétration au Laos: le terrorisme n'est pas une invention récente ;la méthode consistait à repérer dans un village un élément, jeune en général, auquel on disait :"c'est toi qui est maintenant le chef ; si le phoban (chef traditionnel) ne t'obéit pas, tu nous le dis "Et ce dernier était alors rapidement assassiné .jeune juge d'instruction à Hanoï j'ai été moi même confronté douloureusement au problème de la répression du terrorisme ainsi que j'ai eu l'occasion d'en parler en cette même salle
J'ai aimé ce peuple au point d'y perdre ma personnalité j'ai parlé de douceur à son sujet, mais il faut savoir que la vie humaine n'a pas en Asie la valeur sacrée que nous lui attribuons; sans doute ces peuples se sont ils imprégnés sans le savoir de l'opinion définitive de Camus pour lequel on exagère toujours l'importance de la vie individuelle alors que tant de gens ne savent qu'en faire et qu'il n'est donc absolument pas immoral de les en priver . Oui, l'asiatique peut facilement tuer, mais il peut le faire sans haine ;je peux évoquer l'aventure sanglante dont j'ai été l'auteur involontaire :
Venant d'arriver à Paksé, petite agglomération située à proximité immédiate de la frontière thaïlandaise les villageois vinrent se plaindre des vols de buffles dont ils étaient périodiquement les victimes ;ayant donc constitué une petite escouade de gendarmes je les lançais sur la piste des voleurs ;deux semaines plus tard je voyais arriver à mon bureau mes six gaillards en tenue de brousse, portant des paniers et ils me remettent un magnifique procès verbal :"Nous gendarmes un tel et un tel, revêtus de nos uniformes et conformément aux ordres de notre chef, nous sommes rendu en Thaïlande et avons appréhendé les nommés ....gendarmes de sa majesté le roi de Thaïlande ;les avons interrogés et recueilli leurs aveux "suivaient les interrogatoires desdits gendarmes ;la fin du rapport était ainsi rédigé :"vu les difficultés de transport les avons exécuté "Signe d'une grande délicatesse et considérant que le jeune blanc que j'étais pouvait ne pas les croire ils m'apportaient dans leurs paniers les 6 têtes de ces malheureux
Lorsque la cuvette de Dien Bien Phu capitula mon impression fut alors que le monde libre allait être submergé par la vague rouge qui occupait déjà la majeure partie de l'Asie et qui menaçait la France où le parti communiste occupait le devant de la scène, n'hésitant pas à pousser ses partisans à insulter les soldats revenant d'une Indochine pour laquelle ils venaient de verser leur sang. Je revois encore mes amis laotiens m'interrogeant, très inquiets, "Mais la France ne va pas nous abandonner ?, ne partez pas "Il fallut partir, mais ce départ fut pour moi un véritable arrachement car j'en étais arrivé à penser et réagir en laotien et non plus en français .On connait la suite :les prétendus libérateurs du Laos y ont imposé leur loi, voulant au départ y créer une véritable société communiste sans toutefois appliquer la méthode radicale d'un Pol Pot cambodgien qui n'hésita pas, pour créer le nouvel homme marxiste à massacrer plus de deux millions d d'hommes, soit la moitié de son peuple; les laotiens en effet arrivent par leur nonchalance, leur douceur et leur fatalisme à conserver leur art de survivre en se gardant de s'opposer frontalement à un système politique totalement étranger à leurs mentalités. Le communisme glisse sur eux, mais ne les imprègne pas . Une population est en train de payer un très lourd tribut à cette indépendance, ce sont les Mhongs peuple des hauts plateaux vivant pour l'essentiel de cueillette et de chasse; leur habitat se situant à proximité de la frontière vietnamienne; refusant d'abandonner leurs coutumes et d'être embrigadés dans le système communiste, ils se sont battus vaillamment à nos cotés puis à ceux des américains ;je ne pense pas que ni la France, ni les U.S.A. fassent quoi que ce soit pour empêcher ce véritable génocide

En ce qui concerne le Vietnam l'épisode militaire qui amena ce pays à l'indépendance est connue et je n'en parlerai pas. Pour comprendre cependant le grave problème posé à son gouvernement issu de la décolonisation par la présence des populations montagnardes il faut savoir qu'au Viet Nam comme au Laos le temps a fait l'ouvrage étrange d'un tamis: les races se sont étayées en altitude inversement à leurs degrés de civilisation: les sociétés organisées ont occupé les deltas, les plaines et ont refoulé en altitude les populations primitives premières occupantes des lieux ;c'est ainsi que les vietnamiens venant du Yunan chinois colonisèrent le pays et repoussèrent les populations primitives indonésiennes vers les hauts plateaux ;ceci explique que les français, puis les américains, aient trouvé en leur sein de précieux alliés contre le Vietminh .Mais quel était l'état d'esprit du peuple au lendemain du départ des troupes japonaises ? Il ne fait pas de doute qu'existait une forte attirance pour une réelle autonomie dans les premiers temps, suivie assez vite par le désir d'indépendance, ceci du moins au Tonkin ; pourquoi cela ? parce que contrairement à l'idée que se font les français pour lesquels tous les jaunes se ressemblent car ce sont tous des chinois, trois peuples d'origine différente et de langues elles aussi totalement étrangères l'une à l'autre se partagent la péninsule indochinoise :les Thaïs comme nous venons de' le voir, les cambodgiens et les vietnamiens, ces derniers ayant conquis le pays au 3ème siècle AJC, venant de Mongolie ;ils sont divisés en vietnamiens du nord, grands, au tempérament guerrier hérité des longues luttes qui les ont opposé à l'envahisseur chinois, et les habitants de la Cochinchine du Sud, plus petits physiquement et plus pacifiques. Cette situation explique que le Vietcong ait recruté ses combattants au Tonkin et le mal qu'éprouve le gouvernement de Hanoï à imposer sa loi au Sud Cela explique aussi la liberté économique qu'il y tolère
Deux facteurs vont jouer en faveur du désir d'indépendance :d'une part la victoire japonaise qui démontra à toutes les populations jaunes que les blancs n'étaient pas invincibles et ce fut là le vrai déclencheur de tout le processus de décolonisation qui suivit, et d'autre part la maladresse du général de Gaulle qui considéra l'amiral Decoux comme un traitre bien qu'il eut, dans des conditions extrêmement difficiles maintenu une certaine présence française ;or le maréchal Pétain jouissait auprès des vietnamiens d'un grand prestige, non pas pour des raisons politiques mais parce qu'il était un grand militaire et surtout un vieillard ;le vietnamien a en effet un très grand respect pour les personnes âgées qui incarnent la tradition et la sagesse ;les vietnamiens n'ont rien compris au brutal changement politique qui fut alors imposé .A diverses reprises j'ai pu moi même apercevoir chez des amis vietnamiens ou laotiens des portraits du vainqueur de Verdun encore accrochés aux murs.

Venons en à ce Cambodge pour lequel l'indépendance a rapidement débouché sur le carnage que tout le monde a en mémoire. Pourquoi ce magnifique pays en est il arrivé là ? Ici encore il faut, pour répondre à cette question, effectuer un long retour en arrière :ce pays a été façonné par la civilisation indienne, le sang de ses habitants, les Khmers, est un sang malais fortement teinté d'indien ;cela explique à la fois le teint plus sombre du cambodgien et les accès de véritable folie meurtrière dont il est capable ;il arrive en effet qu'un malais devienne "amok", ce qui veut dire comme fou et il peut alors se montrer d'une extrême sauvagerie ;je peux évoquer ici cet épisode extraordinaire survenu à l'amiral La Grandière qui, au début de notre colonisation était gouverneur de la Cochinchine et qui se lança dans une expédition incroyable destinée à tenter de connaître la source du Mékong, de' traverser les derniers contreforts himalayens, d'arriver ainsi au majestueux Yang Tsé Kiang chinois, puis de le descendre jusqu'à Shanghai. fantastique expédition en terre inexplorée infestée de pirates. La canonnière française qui remontait le bras navigable du Mékong jeta l'ancre à Phnom Penh et ses officiers furent reçus par le roi Préha Norodom "maitre de la terre et des eaux, roi de la race solaire, arrière petit neveu du dieu Indra"; ceci était son modeste titre. Norodom ayant demandé à ses hôtes français la manière dont on fusillait en Europe, et ceux ci s'étant enquis du procédé utilisé au Cambodge, le roi s'empressa de leur en donner la démonstration deux: heures plus tard ils pouvaient voir, pendues aux grilles du palais, les têtes ensanglantées de quatre jeunes femmes qui n'étaient autres que quatre de ses épouses du harem; cette délicate attention destinée de par le choix des victimes à honorer les nobles étrangers laissa nos militaires sans voix
Barbarie de ces asiatiques, penseront certains ? ils seraient dans l'erreur en jugeant ainsi selon nos critères moraux .L'expédition devait en effet être amenée à apprécier l'extrême finesse ainsi que le sens de la beauté de ce peuple : Ayant traversé la frontière laotienne elle était reçue par la roi du sud Laos, province de Bassac, ce roi dont le dernier descendant, le prince Boun Oum fut pour moi un grand ami et camarade de chasse . Les français ayant emmené avec eux des violons donnèrent au roi et à sa suite un concert de musique classique et quelle ne fut pas leur stupéfaction de constater que les yeux de leurs auditeurs se remplissaient de larmes d'admiration à l'écoute du Miserere de Trouvère ou des plus beaux airs de la Norma ; preuve était rapportée de l'universalité de la perception de l'art en dépit des différences culturelles. Lyautey a pu à juste titre dire en parlant d'eux: "non, ces hommes ne sont pas des brutes, ce sont des timides et des méfiants; la cordialité les ouvre, la brusquerie les renferme ; ils aiment qui les aime."
L'indépendance du Viet Nam déboucha sur ce qui était prévisible, à savoir la mainmise du parti communiste sur tout l'appareil d'état et la tentative de socialisation à la sauce marxiste de tout le pays ;cela se heurta à plusieurs obstacles, d'une part la volonté des importantes minorités montagnardes désireuses de conserver leurs traditions, d'autre part la résistance de la communauté catholique qui ne voulait pas d'un clergé à la solde du pouvoir, et enfin ce particularisme de la Cochinchine que j'évoquais plus haut, ce qui explique l'essor économique de cette province du sud habile à contourner les directives du Nord .
Trait commun aux trois pays dont je viens de parler : l'horreur des camps de "rééducation" qu'ils ont imposé aux prisonniers de guerre certes, mais aussi à ceux de leurs concitoyens soupçonnés d'avoir été opposés à l'instauration de l'état communiste ;j'ai eu l'occasion de toucher du doigt la parfaite réussite des lavages de cerveau qu'ils leur imposaient .Il y a deux ans j'ai en effet reçu ici un vieil ami du Laos qui avait passé 18 ans dans l'un de ces camps ;fils d'un grand notable, ancien Chaokoueng de Paksé, il ne pouvait être à l'évidence ...qu'un infâme réactionnaire .Je l'interrogeais, intéressé par son passé, il ne put m'en dire un seul mot ;je ne comprenais pas et c'est sa fille venue tout récemment me' voir qui m'éclaira :rééduqué durant ces longues années il lui était totalement impossible d'aborder le sujet et ceci non seulement avec moi, mais également avec sa propre femme et sa fille bien qu'il ne soit aucunement devenu communiste, bien au contraire . Elle m'expliqua ce qui s'était passé à la suite de la libération de son père : Soukpraseuth car tel est son nom, fut d'abord employé à des travaux manuels tout en étant étroitement surveillé , puis comme planton, puis, comme il était lettré, comme secrétaire, toujours surveillé, et enfin, tenant compte de ses compétences, il fut chargé de rédiger les textes gouvernementaux .Le parti avait compris qu'il ne pouvait plus nuire .et que tout esprit de révolte et même de critique était totalement aboli en lui . effrayante pratique de ces pays totalitaires +qui en arrivent à tuer en l'homme ce qui est plus important que sa vie : son âme

Quelques mots sur la décolonisation indienne ; il ne saurait être question d'en faire ici l'historique ; pourquoi ce peuple a t il su acquérir son indépendance sans effusion de sang et avec le plein accord du colonisateur anglais ? La raison principale réside dans quelque chose dont on ne parle guère mais qui est essentiel Le système colonial anglais reposait sur un principe radicalement différent du notre, à savoir le système de l'apartheid alors que la France appliquait pour sa part une politique d'assimilation Alors que nous apprenions à nos petits indochinois ou africains que leurs ancêtres étaient les gaulois, les anglais refusaient le mélange des genres et instauraient le chacun chez soi ;l'apartheid n'a pas seulement sévi en Afrique du Sud, elle s'est appliquée dans toutes les possessions britanniques d'outre mer ;système affreux sur un plan humain, mais qui aura eu l'avantage de grandement faciliter la décolonisation anglaise .Il faut noter du reste que les hindous n'étaient pas tellement hostiles à cette ségrégation dans la mesure où, ainsi que se plut à le relever Kipling, ils estimaient qu'une chose bonne pour un anglais ne l'était pas forcément pour un asiatique. Nos amis britanniques avaient en outre su respecter les traditions de ce vaste continent ;ils s'étaient même prudemment abstenu d'entrer en guerre contre cette véritable ségrégation imposée par les castes ; tout le monde connait le rôle éminent joué par un Gandhi qui a su pousser son peuple à l'indépendance par sa doctrine de la résistance non violente . La religion a aussi jouer un grand rôle ; il faut savoir que l'Inde fut occupée il y a plus de 4500 ans par des aryens venant du Caucase; teint clair et souvent blonds, ils repoussèrent les dravidiens qui étaient les premiers occupants à la peau noire auxquels ils se mélangèrent pour donner le type indien actuel, les dravidiens ne se maintenant à l'état presque pur que dans l'actuel Dekkan; ce sont les Indes qui, dès le Ier siècle PJC vont définitivement marquer la Malaisie et le Cambodge en leur apportant l'hindouisme que l'on appelle aussi brahmanisme, et le Bouddhisme Définissons brièvement ces trois religions car elles ont joué un rôle éminent aussi bien pour expliquer la colonisation que son épilogue : l'Indouisme reconnaît un grand nombre de dieux, Brahma, Çiva et Vishnou notamment ; Brahma est l'esprit qui anime toutes choses alors que Civa est à la fois le dieu créateur et destructeur grâce à sa danse, ce qui explique qu'il soit toujours représenté dansant. Bouddha est né au 6ème siècle AJC ; touché par l'illumination à la suite de sa prise de conscience de la souffrance humaine il devint "le Bouddha"; c'est cette vision de la destinée humaine qui va profondément imprégner l'âme indienne tout comme celle des peuples de la péninsule indochinoise et qui va expliquer la grande sagesse du peuple indien. Selon Bouddha toutes les misères humaines naissent de l'ignorance qui nous fait prendre le mal pour le bien et inversement le vrai pour le faux, l'illusion pour le réel, le rêve pour la réalité, ce qui entraine déception sur déception ; le désir, la passion, la soif de jouissance sont sources de souffrances et le bouddhisme pronostique donc la pratique de la vertu, de la bonté et de la charité pour parvenir au nirvana et au repos parfait . L'histoire des peuples du sud est asiatique, Inde compris, et celle de leur décolonisation ne peut se comprendre qu'à la lumière de ces principes philosophiques : leur résistance à toutes les invasions dont leur histoire est tissée ne peut s'expliquer que par eux :ces peuples, pour vivre, lutter, supporter provisoirement la loi du plus fort et pour finalement le vaincre ont eu recours au stoïcisme, à l'ascétisme prêchés par Bouddha : puisqu'il est impossible de repousser le malheur, il convient de l'accepter, de le dominer, de le maitriser et même de le mépriser .
Avant de quitter ce sud est asiatique, quelque mots de conclusion : la décolonisation européenne était inéluctable et inscrite dans le courant de l'histoire .Mais elle n'apparaitra que comme un court épisode entre celles qui l'avaient précédée et celles qui lui succèderont, et cela, même si le terme lui même n'est plus employé .

Traversons maintenant l'océan indien et venons en à la situation de deux régions qui font actuellement la une de l'actualité je veux parler de Madagascar et surtout de cette corne est de l'Afrique Ethiopie Somalie Djibouti .Quelques mots tout d'abord sur " la grande ile "Nommé sur ma demande à Madagascar j'y passais les trois années qui ont précédé l'indépendance .Le climat politique était parfaitement calme, mais le vent de la décolonisation consécutif aux évènements d'Indochine puis d'Algérie ne pouvait manquer d'y souffler Celle ci se passa dans le calme grâce à l'élection d'un homme sage et respecté ,le président Tsirana; mais pourquoi les troubles actuels qui ont fait couler le sang ?Il faut savoir pour pouvoir le comprendre que s'est passé dans l'ile la même chose que' nous venons de voir au Laos et au Vietnam: ici aussi les ethnies se superposent :les premiers occupants furent des indonésiens donc des asiatiques qui surent utiliser comme main d'œuvre des immigrants africains lesquels ne tardèrent pas à envahir les côtes, repoussant sur les hauts plateaux l'ethnie originale ;ceci explique la surprise des touristes débarquant à Tananarive et croisant de jolies femmes au teint clair et à la longue chevelure noire . L'ethnie Hoova qui a toujours été dominante accepte mal la règle démocratique du scrutin majoritaire et la domination de ceux qu'elle appelle avec un certain mépris les côtiers; cela se complique en outre du fait que la population se partage en parts à peu prés égales entre catholiques et protestants ;L'avant dernier président Ratsiraka était un côtier; ancien officier quatre galons de la marine française il avait viré au communisme à la suite m'a t on affirmé d'un dépit amoureux la famille de la toulonnaise dont il avait voulu épouser la fille s'étant opposé au mariage en raison de sa couleur de peau. Après de longues années de présidence, l'ile était ruinée .Le Merina qui lui succéda, Ravelomanana, homme d'affaire richissime et protestant se mit maladroitement le parti catholique à dos, laissa la corruption s'installer, d'où la récente prise de' pouvoir par le jeune Rajoelina catholique .En dépit de ces aléas l'on peut estimer que le peuple malgache est capable de surmonter la difficile période qui suit toute décolonisation grâce au niveau intellectuel de ses élites.
Je ne pourrai pas dire la même chose de cette corne d'Afrique célèbre pour ses pirates .Ici encore nous allons retrouver le même phénomène de fuite devant l'envahisseur .et de refuge sur les hauteurs; Le premier occupant de cette immense zone est le peuple ahmarique (ou éthiopien) Descendant de l'union de Salomon et de la reine de Saba, laquelle était originaire de la péninsule arabique, cette population a le type physique aryen :nez fin, peu de rapport avec le type africain classique ;évangélisé dés le 2ème siècle par un mystérieux prêtre Jean, la population est très majoritairement chrétienne; confrontée dés le 7ème siècle à l'expansion musulmane, elle fut amenée à abandonner toutes les régions côtières, Erythrée et Somalie .Brièvement colonisée par l'Italie elle n'en garda pas beaucoup de traces en dehors de beaux monuments et des magnifiques routes que lui laissa l'occupant- Sa décolonisation ne lui posa guère de problème grâce au retour sur le trône de l'empereur Hailé Sélassié, cet homme extraordinaire se prétendant descendant de Salomon, petit, sec, dirigeant son pays d'une main de fer, syphilitique au dernier degré J'ai eu l'occasion d'être reçu en son palais situé sur les hauteurs d' Addis Abeba ;avant de se présenter devant son trône, il fallait traverser une cour où folâtraient des lions adultes entièrement libres, puis se prosterner plusieurs fois. Bref, le visiteur se trouvait effectivement en présence du roi Salomon lui même Après la révolution des militaires il devait périr étouffé par eux sous un édredon,
La perte de l'Érythrée fut pour l'Éthiopie un coup très dur car le port d'Assab sur la mer rouge était, avec Djibouti sa seule voie de communication maritime et ceci explique les guerres récentes et futures entre ces deux pays ;ceci explique encore la situation extrêmement délicate dans laquelle se trouve la jeune république de Djibouti à la suite de sa décolonisation et le destin incertain de la base militaire très importante qu'y possède la France :en effet les gouvernements éthiopiens successifs ont toujours en tête leur position d'assiégé et vouent une hostilité farouche aux populations somalies et donc musulmanes qui les entourent ;la récente intervention militaire éthiopienne en Somalie s'explique par la crainte de voir s'installer à leur porte un régime à base extrémiste et terroriste
En quoi Djibouti est il concerné par cette situation ? parce que.. Djibouti et son port restent pour l'Éthiopie la seule voie de transit pour son commerce grâce au petit chemin de fer à voie étroite qui relie les deux pays .Comment se fait il que ce petit territoire n'ait pas connu de troubles graves et n'ait pas été inclus dans une grande somalie ? Cela tenait certes à la présence de l'autorité française avant l'indépendance et également à la présence actuelle de notre base militaire, mais aussi et surtout à l'avertissement clairement donné à plusieurs reprises par le gouvernement éthiopien avertissant qu'il ne laissera à aucun prix cette voie d'accès indispensable pour lui tomber en des mains hostiles .La décolonisation de ce petit territoire et son indépendance sont donc pour le moment à l'abri .Le seul risque pour lui est un risque de conflit interne entre les deux ethnies qui le constituent : les Afars (ou Danakils )et les Issas somalis qui ont connu récemment encore une guerre sanglante.
Brièvement et en guise de conclusion je voudrais dire un mot sur la décolonisation de l'Afrique noire en général .Celle ci s'est forgée au cours des siècles une organisation tribale respectueuse des différences ethniques, raciales et culturelles qui caractérisent ce vaste continent ;certes des guerres entre ethnies pouvaient survenir, mais cela se réglait en général par quelques échanges de flèches et non pas à coups de kalachnikovs dont nos pays européens les ont largement pourvus .En deux étapes les colonisateurs européens ont en grande partie détruit cette infrastructure politique et sociale :d'une part en découpant artificiellement les territoires dont ils prenaient possession, séparant ainsi des peuples jusque là unis et d'autre part en leur imposant comme modèle un système démocratique qui se situe à des années lumière de leurs mentalités ; l'Africain garde en effet le sens de l'autorité, du chef, du chef juste, gardien des traditions et l'idée qu'un chef sorti des urnes puisse lui être imposé alors qu'il n'est pas de sa race lui apparaît difficilement supportable; Ce qui s'est passé hier en Cote d'Ivoire et ce qui se passe actuellement au Gabon est la parfaite illustration de ce que je viens de dire .Non, avant de très longues années l'Afrique ne sera pas mure pour ce qui constitue peut être le moins mauvais des régimes. Mais en attendant cet heureux avènement un impératif s'impose aux pays économiquement développés : c'est de promouvoir une politique mondiale de développement de ces nations pauvres d'Afrique. Si la colonisation peut être critiquée sous de nombreux aspects, il convient de constater cependant qu'en y assurant l'ordre et en permettant une certaine stabilité, elle a évité à ces pays de sombrer dans la misère et cela aussi bien dans les territoires français qu' anglais ou belges .Les désordres entrainés par la décolonisation et par une mondialisation trop souvent synonyme d'exploitation des plus pauvres, ainsi que la généralisation de la corruption précipitent ces pays dans des situations sans issue, la seule issue restante pour leurs populations étant l'émigration en masse .Nous pouvons être certains qu'aucune barrière n'en arrêtera le flot.