Lecture du général Salvan

6 décembre 2007

"Quelques réflexions sur la guerre aujourd’hui"




Il y a maintes définitions de la guerre : je retiendrai celle de Gaston Bouthoul « la guerre c’est un affrontement sanglant entre groupes organisés ». Depuis belle lurette, les Etats ne sont plus seuls à mener des conflits : Al Qaida en est l’exemple le plus connu..
Nous nous souvenons tous des illusions entraînée par la chute du mur de Berlin : Francis Fukuyama y prédisait la fin de l’Histoire. Le modèle américain ou occidental allait se propager au monde entier avec la démocratie parlementaire dans le domaine politique, la paix par la diplomatie, la liberté du marché dans le domaine économique, le règne des droits de l’homme.

Après quelques considérations générales, j’évoquerai le poids de la puissance américaine, les problèmes actuels de la stratégie, la bataille médiatique, la ville comme objectif des combats, le retour des méthodes coloniales, la privatisation de la guerre.

En France, nous sommes dans une société profondément conservatrice : nous avons inscrit le principe de précaution dans notre constitution ; il suffit de voir la place de l’écologie –parti qui souhaiterait que nous revenions à l’état de nature- ou l’action des syndicats, qui luttent essentiellement pour conserver des avantages acquis. Depuis 1793, avec Hérault de Seychelles, nous répétons avec constance que « nous partons pour la dernière des guerres ».

Pour la plupart de nos concitoyens, les idées sur la guerre remontent aux deux derniers conflits mondiaux : des affrontements meurtriers entre deux coalitions d’Etats, pour parvenir à un résultat politique. On se battit longtemps pour quelques arpents de terre de 1914 à 1918. Mais c’était l’accumulation d’hommes, d’armement et de munitions - la puissance technique- qui donnait la victoire.
Il y avait un front, sur lequel on se battait, et un arrière, où l’on vivait normalement.
La guerre froide continua cette accumulation d’arsenaux et de matériels, sans véritable implication des citoyens, jusqu’à la divine surprise de l’effondrement de l’URSS.
Les guerres de décolonisation laissèrent indifférents la plupart des Français. Et ce ne sont pas les média, surtout dans le Sud Ouest, qui modifieront la compréhension des enjeux et des conflits du monde actuel pour nos concitoyens.

En 1928, le Pacte Briand-Kellog déclara la guerre « hors-la-loi ». Comme toujours, l’enfer est pavé de bonnes intentions. On ne parle plus de guerre, ce qui est sans effet sur les conflits qui déchirent le monde.
Notre ministère de la guerre est devenu celui de la défense, l’Ecole de guerre est devenue le Cours Supérieur Inter-armée, quand nous intervenons, c’est pour rétablir ou maintenir la paix et c. M ais les effets pervers de ces bonnes intentions sont là.
-Puisqu’en déclarant un conflit on est hors-la-loi, pourquoi respecter les Conventions de Genève, les coutumes de la guerre ? Congo, Rwanda, Bosnie, Kosovo en ont fait la démonstration.
- Comme il faut prouver qu’en se battant on est en état de légitime défense, on assiste à des manœuvres médiatiques pour diaboliser l’adversaire. Le cas du Rwanda est exemplaire, c’est la France qui est accusée d’avoir provoqué le génocide, pas ceux à qui le crime a profité…
-Comme nos démocraties répugnent à engager leurs troupes, elles soutiennent des factions, emploient des mercenaires, on l’a vu aussi bien aux Comores qu’en Irak.

Aujourd’hui , les Etats doivent affronter des groupes armées dont les buts dépassent souvent la simple souveraineté étatique. Pour aggraver la difficulté, la conjonction du fanatisme, des média et des techniques modernes provoquent des catastrophes dont celle du 11 septembre 2001 donne un avant-goût. Le cas palestinien me semble exemplaire. Jusqu’en 1978, les camps palestiniens se mobilisaient pour une patrie palestinienne et la constitution d’un Etat. Depuis, des prêcheurs formés en Arabie Saoudite prônent le retour aux sources et aux conquêtes de l’Islam du VII au XVI° siècles et un terrorisme tous azimuts.
Que ce soit au Rwanda ou au Liban, au Kosovo, au Darfour ou au Tchad, en Afghanistan ou en Irak, les Occidentaux se heurtent à des groupes motivés, armés et dont les objectifs dépassent souvent le cadre national. Volens nolens, nous sommes bien dans le monde craint par Samuel Huntington : le choc des civilisations et ses risques se déroulent sous nos yeux.

En dépit des difficultés rencontrées par les Etats-Unis en Irak depuis 2003, qui provoquent chez certains journalistes français une joie mauvaise (Schaden Freude) aucune réflexion sur le défense, sur la guerre, sur la stratégie ou sur la tactique ne peut faire abstraction des idées américaines sur ces sujets. Pas plus que le Vietnam n’a sonné le glas de la puissance des Etats-Unis, l’Irak ne sera pas le tombeau des Américains, même si leur hégémonie sera écornée. Plutôt que de se gausser des déboires américains, nous ferions mieux d’essayer de comprendre ce que ce conflit, comme d’autres depuis 1991, peut présager.

La puissance américaine

Pour au moins les deux prochaines décennies, la puissance américaine restera hégémonique. Pour Z.Brzezinski : «Washington DC est la première capitale mondiale dans l’histoire du monde… Les initiatives entérinées dans le périmètre des deux triangles…projettent la puissance des Etats-Unis dans le monde entier et influencent le cours de la mondialisation. Une ligne reliant la Maison Blanche au bâtiment monumental du Capitole, celui-ci à la forteresse du Pentagone, délimite le triangle du pouvoir. Une seconde ligne partant de la Maison Blanche pour aboutir à la Banque Mondiale, à quelques rues de là, obliquant vers le Département d’Etat avant de rejoindre la Maison Blanche (et incluant de ce fait, le Fond monétaire International, et l’Organisation des Etats Américains) circonscrit le triangle de l’influence mondiale. Si on associe ces deux triangles, on comprend à quel point les ‘affaires extérieures’ sont concentrées à l’intérieur d’une zone restreinte. »
Les fins politiques recherchées par les Américains ont été publiées et réitérées depuis longtemps (rapport Wolfowitz, 1992).. Le 27 janvier 2000, le Président Clinton déclarait dans son discours « Shaping the World », que l’on peut traduire par « formater le monde » :
« Pour réaliser les entières possibilités de la nouvelle économie, nous devons dépasser nos propres frontières, mettre en forme la révolution qui abat les obstacles et installer les nouveaux réseaux parmi les nations et les individus :la mondialisation.. C’est la réalité centrale de notre époque… Nous devons être au centre du réseau mondial comme bon voisin et partenaire. Nous ne pouvons pas construire notre avenir sans aider les autres à construire le leur. »
Cela dit, la plupart des Américains ont une grande méconnaissance des mentalités étrangères et un profond mépris pour l’Europe et les Européens, que leurs ancêtres ont quittés pour fonder un nouveau monde. En particulier, les Américains ont très longtemps considéré l’Islam comme une religion semblable aux autres, et ils ont délibérément ignoré son refus d’admettre l’égalité des êtres humains, son aspect totalitaire et ses prétentions universalistes. Pour Brzezinski : « Les Européens sont aujourd’hui un protectorat de fait des Etats-Unis. ». Pour beaucoup d’Américains, la politique mondiale se résume ainsi : « US fight, UN feed, EU funds : les Etats-Unis combattent, les Nations-Unies nourrissent, l’Union Européenne paie. » Ils nous prennent pour des pleutres trop heureux verser rançons et tributs pour avoir la paix. Quant à leurs idées sur la défense européenne, rappelons les propos de Madeleine Albright sur l’Identité Européenne de sécurité et de défense (IESD) en décembre 1998 : « Pas de découplage entre les Etats-Unis et l’Europe, pas de duplication entre l’Europe et l’OTAN, pas de discrimination envers les alliés européens qui ne font pas partie de l’UE. ». Il n’y a rien eu en Europe depuis cette déclaration qui puisse chagriner les Etats-Unis.
Nos industriels ont bien compris le problème et ils se battent pour obtenir des parts du marché américain. Comme l’a remarqué Dimitri Uzunidis, directeur d’un laboratoire de recherche à l’université du littoral à Dunkerque : « Faute d’une entité européenne forte, la conception de la sécurité mondiale n’est plus définie qu’aux Etats-Unis. Dès lors, les capacités de l’industrie militaire européenne s’effritent, car cette doctrine oriente la recherche et le développement américain comme européen. Aujourd’hui, l’industrie mondialisée travaille pour le Pentagone, que ce soit avec des technologies sous licence américaine, via des
filiales de groupes américains, ou selon des standards technologiques définis, vu la nature des armements du futur, par Intel, IBM ou Microsoft. »
Or c’est dans les budgets militaires, les budgets effectués et non pas les budgets votés, que sont inscrits les véritables choix politiques et stratégiques. Il est vain d’attendre un changement d’attitude des Américains ou de nos industriels aussi longtemps que nos budgets militaires resteront ce qu’ils sont.

Politique et stratégie

Depuis une vingtaine d’années, l’observateur constate qu’il ne suffit pas d’engager des forces, qu’il s’agisse d’actions multinationales ou nationales, pour obtenir le résultat politique cher à Clausewitz ou à Jomini : nous sommes dans un autre monde que celui qu’ils décrivirent. En effet, il n’y a plus de coupure radicale entre le temps de paix et le temps de guerre, entre la sécurité extérieure et la sécurité intérieure de l’Etat, entre les domaines de la gendarmerie, de la police et des armée. Il n’y a plus de bataille décisive : après être arrivé à Kaboul ou Bagdad en trois semaines, il faut laisser les forces sur place, pendant de longues durées. Les Français sont revenus au Tchad depuis 1968 ; les forces de l’ONU sont au Liban depuis 1978, elles sont à Chypre depuis des décennies; nous sommes dans les Balkans depuis 1992 ; faute d’avoir accepté de rester sur place depuis 1993, les problèmes somaliens sont toujours au point mort ; nous aurons passé au moins cinq ans en Côte d’Ivoire et c.. L’accumulation de moyens techniques, la sophistication des armes semblent se traduire par l’impuissance politique.

La raison en est simple. Plus ou moins consciemment, les Occidentaux ont cru, depuis 1970, Fukumaya et le Général Leborgne l’ont écrit que: « La guerre était morte » ; l’Occident allait imposer ses normes au monde entier.. Il suffisait de s’interposer entre les énergumènes qui voulaient encore se battre pour les contraindre à négocier. Or si les Occidentaux préfèrent la paix à la guerre, des groupes armés contemporains entendent parvenir à leurs fins politiques par tous les moyens, dont le terrorisme, et en particulier en « jouant la montre » contre des pays soumis à des élections tous les quatre ou cinq ans.

L’engagement de nos forces armées, la victoire sur les forces armées ennemies ne suffisent plus : nous sommes revenus à la constatation d’Hegel diagnostiquant l’échec de Napoléon en Espagne comme « l’impuissance de la victoire ». Nos adversaires ont le temps pour eux, et ils utilisent donc la guérilla : ils savent que les démocraties sont incapables actuellement de mener des actions dans la durée. Il faut d’emblée reconstruire les Etats, les administrations, la vie économique. La plupart des auteurs récents (Toffler en particulier) ont sous-estimé le facteur temps et le facteur urbain dans la conduite de la politique, de la stratégie et de la tactique contemporaine. Les armées sont toujours nécessaires, elles ne sont plus suffisantes pour obtenir des résultats satisfaisants, que l’on examine le cas des Balkans, de l’Afrique, du Proche ou du Moyen-Orient.

Le cas irakien est en effet exemplaire de la nouvelle donne stratégique et tactique… Certes, il confirme que l’intrusion d’amateurs dans les domaines du renseignement, de la tactique et de la stratégie sont catastrophiques à long terme : G.W. Bush & Donald Rumsfeld s’ajoutent à la longue liste où l’on trouve aussi bien Hitler, Carter que Daladier ou Hernu chez nous. Il y eut d’abord une faillite du renseignement : une majorité de responsables politiques américains pensaient vraiment que Saddam Hussein possédait toujours des armes de destruction massive.
Ils pensaient être accueillis en libérateurs : malheureusement, les Arabes ont l’habitude d’être dirigés par des dictateurs. D’autre part, la plupart des Américains croient qu’il existe toujours une solution technique à quelque problème que ce soi, et ils sous-estiment l’importance du renseignement de sources humaines. Or un satellite ou un capteur ne permettra jamais de comprendre la mentalité d’un membre du Hizbollah ou du Hamas. Il y a malheureusement une tradition dans nos démocraties, celle de refuser de croire au renseignement. Sans remonter à l’ignorance des buts recherchés par Mussolini et Hitler à partir de 1932, les dirigeants français ont fait fi des mises en garde au Tchad, au Liban, en Côte d’Ivoire. Après le fiasco du 11 septembre 2001, les dirigeants américains n’ont pas tenu compte des rapports adressés par leurs agents en Irak. Quand le chef du poste de la CIA à Bagdad avertit, en novembre 2003, des préparatifs de l’insurrection sunnite, il fut remplacé. (James Risen)
En dépit des avertissements du Général Abizaid, commandant le CENTCOM, qui estimait dès 2003 qu’une occupation d’une dizaine d’années serait indispensable, les dirigeants américains avaient oublié, en Afghanistan comme en Irak, la nécessité de troupes d’occupation nombreuses pour une remise en ordre de longue durée de l’Etat, des administrations, de l’économie. Alors que l’élimination du régime des talibans et celui de Saddam Hussein avait été obtenue en quelques semaines, la nécessaire gestion de la conquête fut omise dans les plans initiaux. De plus, les troupes engagées ignoraient tout des mentalités locales. Les dirigeants et les chefs militaires américains n’avaient pas lu Lawrence d’Arabie : «Mieux vaut laisser les Arabes faire les choses de façon acceptable que de les faire vous-mêmes à la perfection. C’est leur guerre, et vous êtes là pour leur venir en aide, pas pour la gagner à leur place. ». La connaissance approfondie de la population voulue par Lawrence d’Arabie fut absente : « Apprenez tout ce que vous pourrez sur les Hachémites et les bédouins. Apprenez à connaître leurs familles, leurs clans et leurs tribus, leurs amis et leurs ennemis, leurs puits, leurs collines et leurs routes…Ne levez jamais la main sur un Arabe. Vous pourriez penser qu’avec ce geste vous allez forcer le respect ; mais en réalité vous érigez un mur entre vous…En dépit de ce que font les Arabes, évitez de parler trop librement des femmes. C’est un sujet aussi délicat que la religion. »

En trois semaines, Bagdad et les principales villes irakiennes étaient prises. Mais aussitôt , la population sunnite, horrifiée par les méthodes américaines, enclenchait une guérilla de longue durée en s’enracinant dans les zones urbaines.

La bataille médiatique

Depuis 1792 au moins tout conflit exige de conquérir d’abord les opinions publiques :celle de son pays, celle des neutres ; il faut si possible de persuader l’adversaire de ses torts ou de ses fautes.
Force est de constater que les Occidentaux maîtrisent mal cette bataille, alors que les Etats ou groupes totalitaires parviennent à convaincre une partie du monde de la justesse de leurs vues et de leurs systèmes politiques et économiques, au moins pendant un certain temps. En particulier, les Islamistes utilisent à la perfection tous les moyens de communication : nos journalistes, Internet, Al Jezira, le téléphone mobile ou satellitaire, les réseaux financiers. Les dirigeants iraniens, Oussama ben Laden et Hassan Nasrallah enflamment régulièrement les auditeurs musulmans en insistant sur la disparité de traitement accordée par les Occidentaux et les Etats-Unis à Israël et à eux-mêmes.. Ils utilisent largement les SMS, les blogs. Le Hizbollah sait parfaitement mettre en lumière les pertes civiles, les destructions d’habitation, organiser les tournées de journalistes, jouer le jeu démocratique avec ses manifestations « spontanées ». Israël a perdu la bataille médiatique dès les premiers jours de juillet 2006 par un emploi inconsidéré de son aviation. Nous avons gâché l’affaire du démontage du Clemenceau en dépit d’un excellent dossier technique…

La ville, objectif prioritaire des combats

Jusqu’au XVIII° siècle, c’est la prise des places fortes ou des villes qui constitua le plus souvent l’objectif tactique voire stratégique des guerres. Ce n’est qu’à partir du XIX° siècle, et surtout et surtout au cours du 1° conflit mondial, que la défense ou la prise de quelques ares de terre devint un objectif tactique. Mais dès le II° conflit mondial, on se battit pour Stalingrad, Moscou, Leningrad , Berlin, sans parler de Paris ou de Strasbourg . Désormais, tout conflit classique ou asymétrique se joue d’abord dans les villes : Alger, Beyrouth, Mogadiscio, Sarajevo, Bagdad, et c. marquent désormais le succès ou l’échec de la guerre. Il y a un retard inquiétant dans l’opinion publique et chez les dirigeants occidentaux , qui trop souvent en sont restés aux idées du 1° conflit mondial… Or combattre en ville exige à la fois des effectifs nombreux et des moyens perfectionnés pour la protection de nos troupes et pour l’élimination ou la neutralisation des adversaires, à la fois par moyens létaux et non létaux.

Le recours aux méthodes coloniales

Depuis une dizaine d’années, l’ONU, les Etats-Unis ont suivi les idées soviétiques en ce qui concerne la souveraineté limitée des Etats auxquels on s’oppose :ce fut évident pour les Balkans, avec la Bosnie, le Kosovo, sans parler du Liban ou de l’Irak. Volens nolens, nous avons repris la rhétorique qui prévalait au XIX° siècle lorsqu’il fallait civiliser les peuples barbares. Aujourd’hui, on prétend faire respecter les droits de l’homme. Posons-nous au moins la question : devoir ou droit d’ingérence, n’est-ce pas le camouflage ou l’avatar actuel
De la volonté civilisatrice des Occidentaux. Horresco referens, ne sommes nous pas revenus à une version douce de l’idéologie coloniale ?

La colonisation a aujourd’hui mauvaise presse. Personnellement, je comprends mal en quoi la situation au Darfour serait aujourd’hui plus préoccupante que celle qui prévalait en Afrique noire au XIX° siècle, avec des trafics d’esclaves florissants aux mains des négriers musulmans, ou avec les exactions des roitelets locaux…Or il est impossible de comprendre les conquêtes coloniales menées avec des effectifs dérisoires : 5000 hommes pour débarquer en Indochine en 1858 et conquérir la moitié du Vietnam actuel, une compagnie pour prendre le Ouaddaï en 1909 et c., sans revenir aux méthodes mises en œuvre par les Généraux Duchemin et Pennequin en Indochine, par Gallieni à Madagascar ou Lyautey au Maroc. Rappelons Gallieni en 1898 : « Le meilleur moyen pour arriver à la pacification est d’employer l’action combinée de la force et de la politique. Il faut nous rappeler que dans les luttes coloniales, nous ne devons détruire qu’à la dernière extrémité et, dans ce cas là encore, détruire pour mieux rebâtir. Toujours, nous devons ménager le pays et ses habitants, puisque celui-là est destiné à recevoir nos entreprises de colonisation et que ceux-ci seront nos agents et collaborateurs pour mener à bien notre action… L’occupation militaires consiste moins en opérations militaires qu’en une organisation qui avance »
Pour Lyautey : «Lorsqu’en prenant un repaire on pense surtout au marché qu’on y établira le lendemain, on ne le prend pas de la même façon. Croit-on que lorsque chaque soldat sait que le village qu’il aborde sera celui qui va devenir sa future garnison, il le brûle volontiers ?…Et que ses habitants, qui seront ses collaborateurs de demain, il les maltraite ? Non »
Au delà des caricatures en vogue dans certains cercles parisiens sur la colonisation française, nous avons un capital de traditions et de doctrines qui méritent d’être repensées dans le cadre de interventions actuelles.. .Car l’action coloniale s’exerçait dans la durée, elle impliquait une parfaite connaissance du pays, de ses habitants, de leur langue et de leurs coutumes : ce qui impliquait une occupation par des forces spécialisées et parfois nombreuses. Or nous avons assisté depuis l’affaire du Kosovo, celle d’Irak ou la guerre Israël-Hizbollah à des emplois irrationnels et peu probants des forces aériennes et de la puissance de feu. Il faut manifestement revenir à des recettes stratégiques qui ont fait leurs preuves. Les priorités doivent redevenir le renseignement, le contrôle du terrain et de la population, puis la réorganisation de l’administration et de l’économie.

Ce retour aux méthodes coloniales a d’autres implications : la part des états-majors dans les pays occidentaux est démesurée. Je répète depuis 20 ans qu’un seul état-major chargé de la défense de l’Hexagone et des affaires territoriales serait suffisant en France. Nous avons besoin, lors d’engagement de nos forces, d’une boîte à outils comportant essentiellement des unités de combat, et surtout d’infanterie dans l’armée de terre ; d’avisos et d’escorteurs dans la Marine ; pour l’armée de l’air il faudrait nous inspirer de l’organisation de l’armée de l’air israélienne plutôt que de l’armée de l’air américaine…

Bien entendu, il y a des différences. Puisque c’est le responsable politique qui dirige la crise ou le conflit, la participation civile est bien plus importante que jadis. Nous nous heurtons toujours à des adversaires mal identifiables, qui refusent les Conventions de Genève. Mais ces groupes disposent d’armements sophistiqués (missiles notamment), de moyens de communication et d’écoute.

La privatisation de la défense et de la guerre.

Enfin, dans le monde occidental, la volonté de réduire les effectifs militaires pour « toucher les dividendes de la paix », aux Etats-Unis la sous-estimation des besoins en forces de sécurité, en troupes d’occupation, en linguistes et spécialistes du renseignement, se sont traduites par un recours grandissant aux mercenaires, fournis essentiellement par des sociétés anglo-saxonnes. Il y a toujours eu aux Etats-Unis d’étroites connexions entre le monde des affaires, celui de la politique et la défense. Mais en Irak, le phénomène s’est encore accentué : Halliburton, Bechtel, Carlyle etc. font de juteuse affaires avec les armées, sans même risquer que l’administration irakienne leur demande un jour des comptes.
Surtout, le recours aux mercenariat est devenu normal.
Il y aurait actuellement 180 sociétés de sécurité et cinquante mille (50 000) mercenaires en service en Irak, qu’il s’agisse de la protection des personnels diplomatiques, des bases militaires, des infrastructures pétrolières, d’interprétariat, d’interrogatoires, de sécurité informatique, de gardes du corps et c. Le recours aux mercenaires a de multiples avantages : leurs pertes ou leurs bavures n’enflamment ni les médias, ni les familles. Ils ne sont tenus par aucune législation ou réglementation nationale ou internationale. Un des premiers décrets de l’Autorité provisoire de la coalition prévoyait que les civils étrangers travaillant en Irak n’étaient pas soumis aux lois du pays hôte, ni d’ailleurs de celles du pays d’origine. La discrétion, voire l’opacité, est une des caractéristiques de ces sociétés de sécurité (Control Risk Group (CRG), Blackwater, Triple Canopy, Erynis, Dyncorps, Custer Battles, Global Strategies et c.,

A ce jour, au moins 1000 mercenaires auraient été tués en Irak, et 8000 blessés.

Le département d’Etat américain aurait versé depuis 2003 plus d’un milliard de dollars aux entreprises privées de sécurité pour la protection de ses personnels et de ses installations.

Pour le Pentagone, il y a désormais une « force totale », qui engerbe les militaires d’active, les réservistes, les fonctionnaires civils de la défense, les privés, ONG et milices. Rappelons que les réservistes, en 2005, constituaient la moitié des effectifs engagés en Irak, dont 97% des unités d’affaires civiles, 85 % des unités de police militaire et de renseignement.

Enfin, Blackwater, lors du l’ouragan Katrina, a pris en charge la sécurité intérieure à La Nouvelle Orléans, et ses personnels ont remplacé dans les rues de la ville la police locale défaillante…ce qui ouvre de belle perspectives en sécurité intérieure !

Conclusion

Il y a deux siècles, Balzac constatait que « la puissance ne consiste pas à frapper fort, mais à frapper juste ». Il est impossible d’être certain de l’endroit où éclatera la prochaine crise, même si, pour prendre une expression sportive, le Proche et le Moyen-Orient tiennent la corde. Malheureusement, depuis 1992, les troupes occidentales furent trop souvent engagées en dépit du bon sens. Vouloir un nouvel ordre sentimental mondial est une chose. S’imaginer que des simulacres comme au Liban, ou des emplois de moyens militaires à tort et à travers permettront de changer les réalités politiques et géostratégiques en Asie ou en Afrique, c’est une faute grave. Si les Etats-Unis ont la richesse et le recul nécessaires pour encaisser de revers, ce n’est hélas pas notre cas.


Bibliographie :
-Badie B. L’impuissance de la puissance, Fayard, 2004
-Baud J., Lorin de Grandmaison C., La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Ed du Rocher. 2003
-Bricet des Vallons G.H., « Globalisation stratégique et guerre urbaine », Défense Nationale p.46-56, mars 2007
-Eudes Y. , « La guerre en privé », Le Monde, p.22 & 23 , 5 avril 2007
-Lawrence d’Arabie, « 27 conseils », Bulletin arabe, 1917
-Leonhard R. ,“Sun Tzu’s bad advice : urban warfare in the information age”, Army Magazine, avril 2003.
-Lyautey, “Lettres du Tonkin et de Madagascar (1894-1899)”, Armand Colin ,1942
-Makki S. « Intégration civilo-militaire et logique gestionnaire », Le débat stratégique, n°176, juillet 2006.
-Risen James, « State of war, the secret History of the CIA and of the Bush Administration », 2005
-Toffler A & H. « Guerre et antiguerre, survivre à l’aube du XXI° siècle », Fayard, 1994