Lecture de M. Jean Duvernoy



Les Spirituels et les Jeux floraux




J’ai assisté il y a vingt-cinq ans à un petit colloque confidentiel chez les Franciscains de Mönchen-Gladbach. Nos hôtes, de grande taille, portaient des robes d’une magnifique étoffe de laine luisante, avec de grandes manches et de grands capuchons. Il y avait parmi les invités un petit capucin de Calabre, dont le froc délavé avait une grande pièce à l’endroit où l’on s’assied. Cette différence de tenue n’était pas le signe d’un désaccord. Mais il n’en avait pas toujours été ainsi. Elle avait été le signe d’un drame cruel dont le Midi avait été la victime. Ses vicissitudes n’avaient vraiment été exposées que par celui qui m’avait inivité, le professeur Raoul Manselli, dont j’ai traduit l’ouvrage magistral : Spirituali e beghini in Provenza de 1959.
Au XIIIème siècle, la Province franciscaine de Provence comprenait des couvents à l’ouest du Rhône : Agde, Béziers, Narbonne, Lodève, alors que Carcassonne, Toulouse et Mirepoix étaient dans la Province d’Aquitaine. Il y avait en Provence une tradition de spiritualité élevée et d’attachement à la pauvreté et à la charité qui venait d’Hugues de Digne et de sa sœur Douceline, la première à avoir été qualifiée de « béguine ». Béguin et béguine est le nom qui allait être donné aux tierçaires franciscains. A la fin du siècle, ce tiers ordre avait gagné une partie notable de la population, particulièrement chez les artisans. Les béguines tenaient, comme Douceline, des « maisons de la pauvreté » qui accueillaient les voyageurs sans resources et les miséreux locaux.. Certaines ne quittaient plus ces maisons, et allaient jusqu’à faire, en dehors de toute règle, des vœux de chasteté. Le même puritanisme faisait qualifier de bordel privat le fait pour des époux d’avoir des rapports après que la femme eût cessé de pouvoir avoir des enfants.
Les Frères, eux, voulaient respecter strictement la pauvreté franciscaine telle que l’avait pratiquée saint François. L’Ordre, au cours du siècle, avait connu un développement extraordinaire, comme les autres Mendiants. Ils avaient construit de grands bâtiments conventuels, recueillaient des legs importants. Pour lui conserver l’impérative pauvreté dont le saint fondateur avait donné l’exemple, un pape franciscain, Nicolas III, avait décidé que ces biens étaient la propriété de l’Église, et que les Frères n’en avaient que l’usage. Mais dans le Midi, on voulait que cet usage fût « pauvre », que ce fût un usus pauper. Il fallait donc bannir les beaux draps, les amples manches et les capuchons pendants, pour la tenue, et n’avoir au couvent ni greniers ni celliers. Il fallait d’ailleurs se contenter de pain d’orge. Comme le disait un spectateur lors du bûcher d’un Frère : « Pour ordi e pour brun se voulent lassar cremar aqueste gens marida, sont bien mal estrut ! ».
En matière de foi, on pouvait reprocher aux Frères deux croyances erronées. La première était que le Christ était mort après le coup de lance. C’est ce qu’on lisait en effet dans les bibles de tradition wisigothe qui ajoutaient à Mathieu un membre de phrase de Jean. En 1302, des Frères avaient demandé à un notaire de constater que ce texte était celui de la plus vieille bible de l’abbaye de St-Victor. Il y avait d’ailleurs à ce sujet un consensus populaire : un petit catéchisme occitan se terminait par « … de lança navrat, e finalment mort ». Cette hérésie, si c’en est une, ne fut pas mentionnée dans la répression.
La seconde croyance était l’imminence de l’avènement du troisième âge de l’humanité, après l’ouverture du sixième sceau par l’ange, selon l’Apocalypse. Or on pensait depuis un demi-siècle que cet ange n’était autre que saint François. Un Frère originaire de Sérignan, Pierre Déjean-Olieu, auteur d’une Postille sur l’Apocalypse, disciple de saint Bonaventure et ancien Lecteur à Florence, avait pris sa retraite en Languedoc. Il la consacra à écrire de petits traités d’édification, traduits en langue d’Oc, que béguins et béguines se lisaient à la veillée, tandis que les Spirituels répandaient ses prévisions apocalyptiques. Il fut inhumé au couvent de Narbonne au mois de mars 1298. En mars 1313, pour l’anniversaire de sa mort, une foule énorme, dans laquelle on trouvait même des cardinaux, afflua à Narbonne, et on le considéra dans tout le pays comme un saint « non canonisé ». Il y eut des miracles sur sa tombe.

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Au tournant du siècle, tous les couvents languedociens de la Province de Provence, qui allait jusqu’à Narbonne, ceux de Carcassonne et de Mirepoix dans la Provence d’Aquitaine, et des couvents de Catalogne, étaient gagnés à la pauvreté. Le fils du roi de Naples, Louis d’Anjou, franciscain « spirituel », qui était mort évêque de Toulouse, était en voie de canonisation. Le tuteur du roi de Majorque, le médecin catalan des rois et des papes Arnaud de Villeneuve, théologien d’occasion, étaient leurs partisans, comme aussi des municipalités, celle de Narbonne en particulier, qui écrivit à Philippe le Bel
La Communauté ne pouvait rester insensible, pas plus que les évêques. L’abus le plus manifeste était le fait que les béguines faisaient, en dehors de tout magistère, vœu de célibat. On tint contre elles un concile régional à Béziers en 1299, qui n’eut aucun résultat. Contre les Frères, les Ministres généraux et provinciaux qui se succédèrent prirent des mesures draconiennes suivies de rémissions. Au tournant du siècle, probablement à l’occasion du Jubilé de 1300, un Frère, Mathieu de Bouzigues, partit pour l’Italie avec des femmes, Il a laissé un pamphlet savoureux dans lequel il justifie son départ par la méchanceté de ses adversaires : « la rabiosa malicia e dessenament dels mieus cruzels adversaris, que me mordon e me roson en las preondesas de las mias ventralhas, diffamans me coma heretge ».
Mais l’avènement d’un pape méridional et sa résidence à Avignon allaient tout changer. Clément V prit des mesures de protection pour les couvents des Spirituels, allant jusqu’à envoyer en exil au couvent de Valcabrère le ministre général Bonagrazia de Bergame. Il provoqua d’abord un débat entre représentants de la Communauté et Spirituels. Mais les trois représentants les plus marquants de ces derniers, l’ancien ministre général Raimond Jaufret, de la famille des vicomtes de Marseille, Gui de Mirepoix, probablement Lecteur ou Gardien de Mirepoix, et Barthélemy Sicard moururent subitement, et nul ne douta à la Curie qu’ils n’aient été empoisonnés.
Le concile de Vienne fut partagé, mais le pape et les cardinaux méridionaux parvinrent à atténuer les différents. On condamna les béguines, tout en assurant que cette condamnation n’empêchait pas de pieuses femmes de former des vœux. On condamna des opinions qu’on crut trouver dans l’œuvre de Pierre Déjean-Olieu, mais sans le citer.
En dehors du concile, Clément V fut beaucoup plus engagé..Il donna aux couvents de Béziers, Narbonne et Carcassonne le droit de pratiquer leur règle avec des supérieurs qui partageaient leur tendance.
Après la mort de Clément V, des cardinaux amis continuèrent à protéger les Spirituels, mais la Communauté prit sa revanche avec l’avènement de Jean XXII, et la nomination du ministre général Michel de Césène.

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Le 25 mai 1318, les Frères des couvents de Narbonne et de Béziers, étaient convoqués à la Curie. Ils y vinrent accompagnés de Bernard Délicieux, furent arrêtés et remis au Ministre général Michel de Césène. Il les mit en demeure de revêtir l’habit de la Communauté et de renoncer à leur pratique de la Règle. Sur leur refus, il les envoya à Marseille à l’inquisiteur, Michel Lemoine, qui était franciscain. Tous cédèrent, sauf quatre, qu’il fit brûler. Ceux qui étaient saufs s’enfuirent, pour ne pas être envoyés à l’in pace d’un couvent lointain.
L’émotion fut considérable dans tout le bas-Languedoc. Cette tragédie, incompréhensible pour une population qui vivait dans l’admiration des Frères, et qui comptait un grand nombre de tertiaires des deux sexes, souleva des protestations qui furent réprimées comme autant de crimes d’hérésie.. Tout semble avoir commencé à Lodève, où un certain nombre de tertiaires refusèrent d’abjurer, et où ceux qui avaient abjuré, en particulier des prêtres de paroisse, quittèrent le pays pour Montpellier ou la rive gauche du Rhône.
Les récits ne commencent qu’avec la saisie de l’inquisiteur de Carcassonne, et des actes de juillet 1323, qui ne sont pas les premiers. Il est possible que les Dominicains aient été gênés par la tâche qui leur était confiée, même si elle leur revenait de droit. C’est en effet à partir de ce « sermon » que figurent dans les actes, avant la décision de l’inquisiteur, une large consultation de prélats et de juristes. Les culpae, les incriminations, se passent de commentaires. Voici la première :
« Bernard Durban, forgeron de Clermont, habitant de Lodève, qui se dit du tiers-ordre de saint François, qui avait été arrêté à Lodève en 1320 comme suspect de l’hérésie et des erreurs des béguins par les viguiers de l’’évêque de Lodève de l’époque, jura sur les Évangiles qu’à l’avenir il ne recevrait aucun suspect d’hérésie…Après quoi, ainsi qu’il résulte de ses aveux faits aux nones d’août 1322, ayant entendu dire que sa sœur Esclarmonde et plusieurs autres au nombre de dix-sept, entre hommes et femmes, devaient être brûlés à Lunel, il alla à Lunel avec quelqu’un dont il donne le nom, et il vit brûler là ces hérétiques et sa sœur. Le lendemain, il partit avec plusieurs autres qui s’y étaient trouvés, et ils passèrent près de l’endroit où ces hérétiques avaient été brûlés. Il y avait là plusieurs cadavres qui n’avaient pas été entièrement brûlés. Alors qu’il avait marché comme le quart d’une demi-lieue, arriva quelqu’un dont il donne le nom avec d’autres. Ils apportaient des os et des cadavres de ces brûlés. Celui dont il donne le nom, sur sa demande, lui donna des os et des chairs dont il disait qu’ils étaient ceux de sa sœur condamnée, Esclarmonde. Ces os et ces chairs, il les prit et les garda, et les apporta chez lui à Lodève, et les mit dans un mur de sa maison…
Interrogé sur son intention en voulant avoir et garder ces os et ces chairs, il dit que c’était pour l’affection et la tendresse qu’il avait pour sa sœur, Il avait entendu dire qu’elle avait été condamnée pour hérésie, mais il ne put comprendre clairement, en raison de la foule des assistants, de quoi il s’agissait, Et il entendit dire à des assistants que sa sœur avait demandé qu’on lui lise ses aveux, ce qu’on le lui avait refusé… »
En fait les béguins s’attendaient à ce que ces macabres restes soient un jour honorés comme des reliques de saints.
Le forgeron aurait dû subir le sort de sa jeune sœur. Mais l’inquisiteur Guillaume de Saint-Seine, un bourguignon, constata que son abjuration à Lodève n’avait pas eu lieu dans les formes, et le libéra en ne lui imposant que le port des croix jaunes.
Les Frères, grâce au dévouement de la population, échappèrent assez largement aux poursuites. La nièce de Pierre Déjean-Olieu, Alaraïs Biasse, de Sauvian, en recueillit cinq. Elle avoue à l’inquisiteur : « Elle a reçu deux hommes qui disaient venir de Sicile pour chercher ces Frères Mineurs apostats qui n’osaient pas circuler ni paraître en public et les amener en Sicile avec d’autres qui s’y trouvaient. Pour se renseigner si elle pouvait révéler ces Frères qui se cachaient alors dans son grenier, elle alla à Narbonne parler à Pierre Trencavel, qui lui répondit qu’elle pouvait avoir confiance en eux… Elle retourna à Sauvian, … Quinze jours après, ces deux hommes revinrent avec une barque, vinrent chez elle, puis vinrent quatre autres Frères Mineurs apostats dont elle donne le nom, et un samedi dans la nuit ces six Frères montèrent dans cette barque avec ces deux hommes, et ils traversèrent dedans jusqu’à Majorque. De là, deux revinrent à Sauvian et lui racontèrent le tout. » Condamnée au Mur le 1er mars 1327, elle fut libérée avec port des croix jaunes le 11 novembre 1328.
Ce qui nous est parvenu de l’Inquisition de Carcassonne va de 1323 à 1329, Toutes les condamnations sont précédées de consultations. L’une d’elles, qui réunissait un grand nombre de juristes, fut particulièrement mouvementée, au point que l’inquisiteur porta une sentence d’excommunication contre ceux qui ne donneraient pas leur avis ; Il s’agissait d’un Frère qui avait abjuré devant Michel le Moine à Marseille, mais avait pris le large. Le Gardien franciscain lui-même se prononça contre une sentence pour relapse, estimant qu’il serait assez puni si on l’envoyait dans un couvent de son Ordre.
Outre le bûcher de Lunel, il y en eut à Carcassonne, Narbonne, Béziers, Lodève, Agde, Capestang, soit au total environ quatre vingt personnes, sans compter les victimes de la répression en Catalogne, qui ne sont connues que par des exemples fournis par le traité de l’inquisiteur Nicolas Emmerich. Il signale un malheureux une première fois « à moitié rôti », semi assatus, certainement sauvé par la foule, Il devait être à nouveau brûlé, en entier cette fois, dix ans après. .

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Lors d’une consultation qui avait lieu à Narbonne, au début de 1322, devant l’archevêque Bernard de Farges et l’inquisiteur Jean de Beaune, on évoquait l’erreur qui consistait à dire que le Christ et les apôtres n’avaient rien eu, ni en propre ni en commun. Le Lecteur franciscain de Narbonne, Bérenger Talon, s’insurgea, disant que c’était la vérité. L’inquisiteur le menaça, et il fit appel au Pape. Il se rendit aussitôt à la Curie. Jean XXII le fit arrêter, suspendit le 26 mars 1322, dans une première bulle, (Quoniam nonnulli) celle de Nicolas III (Exiit qui seminat), qui interdisait les discussions sur la pauveté franciscaine, Puis il lança une consultation générale sur la question, à laquelle seuls les Franciscains répondirent dans le même sens que leur Lecteur. Jean XXII mit un terme à la querelle, d’abord en déclarant le 8 décembre 1322 (Ad conditorem canonum) que les biens des Mineurs seraient administrés par eux-mêmes, et le 13 novembre 1323, par la bulle Cum inter nonnllos. il déclarait erronée la thèse selon laquelle le Christ et ses disciples n’avaient rien possédé en propre ou en commun.
Les conséquences en furent le départ du Ministre général, Michel de Césène pour Munich auprès de Louis de Bavière, empereur contesté et non reconnu par le Pape, et l’élection, par un parti de cardinaux mécontents du séjour de la Curie à Avignon, d’un antipape, Pierre Rainalducci, un Franciscain qui prit le nom de Nicolas V en 1328, mais fit sa soumission à Jean XXII deux ans après.

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On lit parfois que Peire Cardenal et Mafré Ermengaud ont été des Spirituels. Il est plus prudent de dire que leur poésie est le reflet des aspirations de l’époque. Pour Peire Cardenal, d’ailleurs, on serait conduit à en faire un centenaire, et on l’a fait.
Pour Ramon de Cornet, par contre, qui reçut la Violette pour un comput en vers en 1326, aucun doute n’est permis. Dans la pièce VI du recueil que nous conservons, le poète s’adresse à Guiral-Oth, qui fut ministre général de 1329 à 1342. Dans une longue satire des quatre Ordres Mendiants, il conclut, à propos de l’habit franciscain :

Car je l’ai porté huit mois
Et neuf jours en vérité,
Souffrant grandes vilenies
Et beaucoup de discussions
De quelques mauvais Frères…

Il n’y a pas de doute sur le parti auquel il appartenait. Dans une tenson, son adversaire lui dit :

Dites-moi comment, les Frères Mineurs,
Vous les avez laissés, et fait si grand outrage,
Que j’ai entendu dire que pour le béguinage
Que vous faisiez avec Frère Peyre Joan
Vous avez été prêt de brûler à Avignon antan.

Il n’y a pas de doute non plus sur le fait qu’il fut par la suite moine blanc, c’est-à-dire Cistercien, Tout religieux pouvait quitter son Ordre pour entrer dans un Ordre plus rigoureux. Les abbés cisterciens avaient gardé, de l’époque de l’apogée de l’Ordre, le pouvoir de relever de toute excommunication. Le fait que le troubadour ait pu en profiter semble indiquer qu’il avait de grands moyens matériels, ou que son savoir et son talent en faisaient une recrue de choix. Il y a dans ce contexte un cas beaucoup plus connu, celui d’Umberto de Casale, un Spirituel italien devenu moine, et qui résidait à la Curie, dans l’entourage du cardinal Colonna. Il est probable que Raimond de Cornet n’a jamais couché dans une cellule, et que sa carrière s’est déroulée comme chapelain ou confesseur de riches seigneurs, de préférence sur la rive gauche de la Garonne. Mais il ne fut pas un ingrat, comme le montre son poème dédié à saint Bernard.

Nous possédons dans nos archives un manuscrit beaucoup plus volumineux, celui de Guillaume Molinier, un traité de poétique savant au point d’être abstrus.. Il l’a illustré par des exemples de son cru, et d’autres qu’il a tirés de ce qui se chantait ou se lisait à Toulouse à l’époque. On est surpris d’y trouver Lo cavalier armat, la traduction du Miles armatus de Pierre Déjean-Olieu, dont l’œuvre et la personne avaient été condamnées plusieurs fois, et en dernier lieu, pour la Postille sur l’Apocalypse, en 1326. On y trouve encore un pamphlet qui dissuade Benoît XII de rechercher un accord avec le « Bavarois », probablement d’influence royale. Mais la dernière tenson à laquelle ait participé Raimond de Cornet annonce le départ de son protecteur gascon pour la guerre contre l’Anglais. Pendant cent ans, le Languedoc aurait d’autres préoccupations. Mais d’Italie était venu l’apaisement, avec la rapide croissance de l’Observance, et de ses membres, cordeliers et capucins.