Lectures de M. le professeur André Bès

- "La théorie du genre pour les naïfs"
- "L'orientation sexuelle"
- "Peut-on rire de tout ?"
- "Jean-Martin Charcot, l'hystérie et l'hypnose"

                                                       La théorie du genre pour les naïfs

19 juin 2014

La théorie du genre est un mouvement d’idée considérable qui évolue depuis le milieu du XXe siècle et qui avait peu concerné l’Europe et la France jusqu’à ces toutes dernières années. Par contre, il a été beaucoup écrit depuis par ceux qui la découvrent et, comme souvent, par ceux qui la connaissent peu ou la comprennent mal.
Donc, beaucoup d’oppositions, de cris et d’imprécations et une difficulté pour tous à « raison garder »… J’ai découvert la théorie du genre à l’occasion de la lecture que je vous ai présentée en avril 2012. À notre échelle hexagonale, la tempête s’est levée dans le monde de l’éducation nationale après une circulaire émanant du ministère, du 30 septembre 2010, demandant aux enseignants des classes de 1ère L d’inscrire dans le programme de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) un chapitre intitulé « devenir homme ou femme ». Il y est dit : l’enseignant saisira l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société appartenaient à la sphère publique, l’orientation sexuelle faisait-elle partie de la sphère privée. Tous les analystes se sont accordés sur le fait qu’il s’agissait avant tout d’aborder la question de l’homosexualité et cette circulaire apparaissait comme « une demande perfectible de lutter contre l’homophobie ». Il y a un consensus sur cet objectif mais la question se pose : pourrait-on lutter contre l’homophobie sans relativiser l’hétérosexualité et ne pas faire de cette dernière une simple construction socioculturelle. Faut-il adhérer aux propos d’un enseignant chercheur qui écrit : « il faut cesser de présenter l’hétérosexualité comme la seule sexualité imposée par la nature, normale, légitime. Il faut détruire les stéréotypes de sexe et mettre en question l’injonction à l’hétérosexualité… » Voilà bien les mots forts et le nœud du problème.
Alors, y a-t-il une inquiétude légitime ou une approche fantasmée d’une théorie qui n’en est pas une ? Il n’y a probablement pas de théorie mais une réflexion, des « études du genre » qui s’attachent, depuis les années 50 aux U.S.A. à comprendre comment la société modèle des individus au-delà de leur caractéristique biologique et détermine les rapports sociaux. Ces études ont un objectif prioritaire : lutter contre l’inégalité homme/femme, montrer comment la société met en place un système qui formate les individus et les enferme dans un jeu de rôle qui est particulièrement au désavantage de la femme, l’opprime et l’empêche d’être pleinement elle-même. En 1949, la célèbre phrase de Simone de Beauvoir résume bien le postulat de départ : « On ne naît pas femme, on le devient… », même si cela demande explications et nuances.
- le sexe désigne nos différences biologiques, nous identifie comme mâle ou femelle ; il dépend de caractères chromosomiques et s’accompagne de différences anatomiques.
- l’orientation sexuelle désigne l’orientation subjective du désir sexuel qui nous dirige « statistiquement » (je n’ose plus dire normalement) vers le sexe opposé.
- l’identité sexuelle désigne le comportement masculin ou féminin que le sujet s’attribue, dans lequel il se sent bien, et dans lequel il voudrait être socialement reconnu ; il coïncide le plus souvent, mais non obligatoirement, avec le sexe biologique.
- le terme de gender peut globalement s’identifier à l’identité sexuelle mais la dépasse et la complète, sans qu’on puisse définir tout à fait le concept anglo-saxon. On tend à l’utiliser de plus en plus pour mettre l’accent sur le sexe social.

La théorie du genre est donc dès l’origine à l’appui d’un mouvement de revendication féminine radical, qu’on peut même dire de combat, afin d’imposer l’égalité homme/femme, sortir la femme du carcan de la différence sexuelle, cette dictature qui lui est imposée par la nature. Elle ira largement au-delà de la situation de la femme, proclamant que l’individu doit pourvoir « se choisir », libre d’adopter le genre masculin, féminin, ou autre, qui lui convient le mieux pour assumer son rôle social, son identité du genre, et son orientation sexuelle. On comprend que les homosexuels aient adhéré à ce mouvement féministe à l’origine, c’est le même combat.
La démarche est parfaitement légitime : comment essayer de ne pas porter remède au sort des femmes depuis la nuit des temps alors que la force physique n’est plus déterminante. Il est également légitime de se pencher sur les minorités sexuelles plus nombreuses et plus souffrantes qu’on ne le croit, en déculpabilisant ceux qui se croient exclus. Oui, tout cela est juste et bon…mais on ne peut demander ingénument l’impossible.
Il y a en effet une limite où l’on ne peut ignorer superbement la biologie, et où l’acquis, le formatage social, ne peut gommer jusqu’à les effacer les contraintes évidentes du sexe génétique. Alors, inné contre acquis c’est toujours la même gageure.
Mais un postulat de départ aussi violent que la négation des différences biologiques entraîne obligatoirement des dérives, qui peuvent s’avérer contre- productives.
Par exemple, le féminisme radical que nous avons admis comme étape, est celui des années 60, a été suivi dans les années 90 par la théorie queer… Ce terme difficile à traduire, peut-être par bizarre ou marginal, est intentionnellement obscur. Il ne s’agit pas de se qualifier gay ou lesbienne mais autrement, ailleurs, entre les deux pôles, avec une connotation d’étrange.
Pour revenir à l’histoire ou du moins aux péripéties, il faut bien constater que l’émotion des enseignants dans un sens ou dans l’autre, et celle des parents d’élèves, ont donné à l’année 2013 et jusqu’à maintenant une allure révolutionnaire ou plus exactement post soixante-huitarde… On a vu des foules dans les rues, portant bannières « non à la théorie du genre ». En un sens, il est réconfortant de voir de temps à autre des manifestations suscitées par des inquiétudes sociétales de ce niveau, au lieu des éternelles revendications salariales.
En fait, quelle a été l’incidence des recommandations ministérielles en question sur les ouvrages scolaires destinés à ces classes d’adolescents ? Les rédacteurs de ces ouvrages se sont montrés singulièrement prudents, et parmi 4 ou 5 ouvrages spécialisés (SVT), seul celui des éditions Hatier consacre un court paragraphe à la théorie du genre, les autres restant assez neutres dans le fameux chapitre devenir homme ou femme.
Mais le malaise existe. La suspicion de manipulation persiste, les milieux de l’enseignement catholique sont particulièrement attentifs à l’infiltration progressive de la théorie du genre dans le langage, les concepts, l’éducation des jeunes, et n’est-ce-pas légitime quand l’objectif déclaré est de modifier la société par la culture, qui peut tout changer ? Nous sommes là dans un domaine sensible, et, faut-il forcément s’en plaindre, le débat est vif. La politique s’en mêle mais les abus de langage et d’interprétation sont communs chez les députés qui ne sont pas tous préparés à s’exprimer sur des sujets d’une telle complexité. En tout cas 80 députés réputés de droite ont demandé, on le sait, le retrait des livres scolaires en question, ce à quoi les ministres s’opposent légitimement.
Visiblement, la société se sent menacée dans ses fondements et a clairement raison de s’inquiéter, quand on connaît l’ampleur et la profondeur des bouleversements que propose ce mouvement philosophique et sociétal, dénommé par simplification théorie du genre.
Elle ne cesse d’ailleurs d’évoluer et on peut voir combien son propos s’est enrichi en lisant « Troubles dans le genre » publié récemment en France, (2006) de l’essayiste américaine Judith Butler. Cet ouvrage est considéré pour le moment comme le manifeste le plus abouti de ce courant de pensée. Par exemple, elle n’en est plus à sortir du système binaire homme/femme, mais va au-delà, vers des individus asexués, qui « s’inventent » une modalité d’existence pourvu qu’elle leur convienne, le genre féminin n’est qu’une construction de tous les instants où la femme s’astreint à un jeu de rôle permanent. Le travesti et l’apparence sont plus vrais que la nature…
Pour revenir à l’essentiel, appelons sexe ce qui est biologique, genre ce qui est créé par la culture, l’éducation, la société. Jusqu’où le genre peut-il faire oublier le sexe et peut-on réduire la biologie à une influence mineure, voire négligeable ?
Un cas concret est le problème posé par les transsexuels. Dans un corps d’homme, habite par exemple une femme qui ne peut et ne veut vivre qu’en femme, et surtout être socialement reconnue comme telle ? Et l’inverse, femme voulant devenir homme, encore plus problématique peut-être. Alors commence, si le sujet l’exige, le remodelage de l’individu par la chirurgie, les hormones, la psychothérapie. Est-il possible que l’on réussisse, qu’en tout cas le sujet s’estime globalement satisfait et choisisse l’activité sexuelle qui lui convient le mieux (s’il en a une) ? Mais il serait bien audacieux de généraliser et de décider, comme ce fut le cas dans les années 50 lors de l’expérience Brenda, que l’éducation et la culture peuvent faire oublier le sexe génétique. Le monde connaît l’histoire de ces deux jumeaux, l’un d’eux est victime d’une amputation catastrophique du pénis alors qu’il s’agissait d’une banale cure de phimosis, on décide, sur les conseils du gourou, de l’élever strictement en fille en le remodelant au niveau de l’appareil génital. Les premières années se passent bien, l’enfant semble heureux dans son habillement, ses jeux, son comportement de petite fille ; on a eu raison de parier sur la force de l’éducation. À 15 ans, tout bascule. Brenda veut redevenir David, est attirée par les filles, se marie à l’âge de 24 ans, et se suicide en 2004. On discutera bien sûr de la complexité des déterminants de ce suicide.
Si l’éducation et la pression sociale ne suffisent pas à formater un individu à l’opposé de son sexe génétique et de sa biologie, certaines « expérimentations » sont tout de même conduites dans le noble objectif d’informer dès que possible les enfants (dès la maternelle ?) sur l’égalité des sexes, en luttant contre les clichés garçon/fille et les stéréotypes de sexe, qui serviraient de fondation à l’âge adulte aux inégalités sociales homme/femme.
Cette croisade prend plusieurs aspects :

- Les ABCD de l’égalité sont un programme éducatif qui s’adresse aux élèves de la grande section de maternelle au CM2, et à leurs enseignants, dans dix académies et 600 classes volontaires. Notons au passage qu’on ne devrait plus dire école maternelle, la référence à la mère étant mal venue car on risquerait ainsi de confiner la femme dans un rôle de reproductrice. Ne dites plus qu’il faut détruire l’identité sexuée, il s’agit seulement de « déconstruire les stéréotypés du genre » (site du ministère de la santé, décembre 2012).
Il est naturel aujourd’hui d’ouvrir largement la question du choix d’un métier : y a-t-il des métiers spécifiquement masculins, en dehors de ceux où intervient massivement la force physique ? Y a-t-il des différences d’aptitude prédisposant les filles aux activités littéraires, artistiques, sociales, familiales, alors que les garçons seraient dirigés vers les activités scientifiques, décisionnelles, demandant audace et initiative au détriment peut-être de l’intuition et de la sensibilité ?
Ces clichés sont devenus insupportables en quelques années et on en fera aisément table rase d’ici peu. Mais faut-il pour cela gommer jusqu’à l’absurde les différences entre fille et garçon, bannir les couleurs traditionnellement affectées au sexe (le bleu, le rose), habiller les enfants d’un tunique identique, et même comme en Suède interdire aux garçons de faire pipi debout, faire jouer les filles à des jeux de garçon et inversement, ou même proposer un prénom neutre à la place de « il » ou « elle ».
En effaçant obstinément les différences entre sexe, le risque est de créer un malaise dans la majorité des enfants, de compromettre leur identité sexuelle à l’âge où existe chez beaucoup une certaine ambivalence. Quel avantage y a-t-il à former des individus asexués, sous prétexte de mieux intégrer ceux qui se sentent attirés par l’homosexualité ou d’accueillir sans les culpabiliser quelques rares indécis transsexuels. Ne peut-on trouver d’autre moyen que cette psychothérapie hasardeuse, qui est une forme non autorisée d’expérimentation humaine, surtout lorsque, sous prétexte de lutter contre les stéréotypes on joue délibérément sur l’ambivalence : la journée de la jupe à Nantes a proposé aux collégiens de venir en jupe à l’école pour renoncer manifestement à un attribut très masculin, le pantalon… Cela va de pair avec les livres pour enfants, non officiels sans doute mais bien dans l’air du temps, où la petite fille aime une autre fillette et où l’on évite soigneusement de perpétuer le mythe du prince charmant avec lequel elle se serait autrefois mariée… et aurait eu beaucoup d’enfants.
Évitons bien sûr de ne retenir que les excès, comptons sur les rectifications d’initiatives prématurées et inadaptées. Les fameux ABCD de l’égalité sont dès maintenant remis en question et la Norvège vient de renoncer à « la mode scandinave » dans son système éducatif.
Sans mériter tout à fait cet opprobre, la théorie du genre est devenue un épouvantail et les autorités sont sans cesse amenées à préciser le sens de leur propos et la vraie nature de leurs initiatives. Le Monde en fait un catalogue :
- non, la théorie du genre n’est pas enseignée dans les écoles, la loi ne prévoit que l’enseignement de l’égalité homme/femme.
- non, comme l’a dit un membre du parlement, « les enfants n’appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l’État ».
- non, la masturbation n’est pas enseignée à l’école. On a simplement tenu à ce que « les enfants soient informés qu’une forme d’auto-sexualité existe dès le plus jeune âge »
Amalgames et désinformation fleurissent sur le terreau favorable d’oppositions politiques qui instrumentalisent le débat.
Il y a sûrement des Cassandre qui font flèche de tout bois pour affoler l’opinion et qui souvent y réussissent. On notera qu’un mouvement inquiétant se dessine contre une école publique accusée de toutes les manipulations, en l’occurrence la « journée de retrait de l’école un jour par mois » qui a été effectivement suivie dans certaines régions.
S’il y a des pessimistes qui voient loin, il ne faut tout de même pas occulter toute alerte : les sociologiques nous apprennent qu’au travers de détails insidieux, de glissements sémantiques, de propositions éducatives apparemment anodines, des modifications sociétales considérables et éventuellement catastrophiques peuvent être engendrées.
Et d’ailleurs, la théorie du genre et les mouvements ambiants ne cachent pas que la destruction des stéréotypes va de pair, implique même une déstructuration sociale profonde. En premier chef, la destruction de la famille patriarcale classique, déjà bien malmenée : l’autorité forte du mâle dominant est la cause pérenne de l’oppression de la femme, confinée dans son rôle de servante et de reproductrice. Mais il y a plus : la femme doit être libérée du fardeau qui lui a été imposé par la nature, la maternité… le mot même est réprouvé, alors comptons sur toutes les formes présentes et à venir de procréation médicalement assistée, l’espoir résidant dans l’utérus artificiel, une gestation qui sera totalement extra corporelle.
Il va de soi que la famille traditionnelle a éclaté, déjà mise à mal par le mariage homosexuel, qui a découplé l’union de la reproduction. L’individu vit en fonction de l’orientation sexuelle qu’il a choisie. La famille devient « parentalité », peuvent y figurer des partenaires successifs homo ou hétérosexuels. On aperçoit les complexités probables, avec les divorces à venir et les discussions sur les filiations, les héritages. Car persiste le « droit à l’enfant » qui fait oublier les « droits de l’enfant ». Pour l’APGL (association des parents gays et lesbiens), un parent n’est pas nécessairement celui qui donne la vie, mais celui qui s’engage par un acte volontaire et irrévocable à être parent… Noble projet, mais bâti sur le sable, et source évidente de conflits en cascade, les juristes ont de beaux jours devant eux.
Nous avons vu que le rôle qu’on choisit pour exister aux yeux des autres dans la société est à la discrétion de chacun, la féminité en particulier n’est qu’une succession de rôles, de performances qui forgent l’individu. Dans ces conditions l’habit et le costume ont une importance sans égale, c’est pourquoi sans doute la vaste entreprise de destruction des stéréotypes s’attaque logiquement au vêtement, à la tenue vestimentaire, élément clé de notre présence au monde ; et oui, l’ «habit pourrait bien faire le moine ».
Ce qui suit pourrait être considéré comme relativement amusant. Récemment, un livre pour les enfants s’est intitulé Tous à poil avec une diffusion quasi inexistante les premiers mois. Or, on s’est aperçu que ce livre était recommandé dans une académie, celle de Grenoble, comme pouvant figurer dans les bibliothèques scolaires, peu importe exactement par quel responsable. La bombe éclata quelques temps plus tard, et, un homme politique s’en indignant, a fait à cet ouvrage une publicité médiatique considérable. Ce livre montre en quelques pages des personnages de la vie quotidienne se déshabillant sur un ordre impératif et univoque : à poil la maîtresse, à poil le policier, à poil la baby-sitter, à poil la grand’mère ; faut-il en rire ou en pleurer ? Il est sûr qu’il y a de quoi secouer l’identité des genres et qu’il y a aussi matière à réflexion y compris à préoccupation, peut-être à dramatisation. Voilà peut-être où l’on touche le danger de propositions apparemment sans grande importance, qui se glissent subtilement dans notre société jusqu’à la mettre en péril, comme un virus informatique détruisant notre disque dur. Et, pour rester un instant dans le registre léger, que l’humoriste recommande pour parler des choses graves, j’emprunte au commentateur politique d’un grand journal sous-titrant la photo ahurissante de Conchita Wurst, la « femme » (?) ayant remporté en Russie le dernier concours de la chanson : la femme européenne de demain sera un travesti barbu…


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 L’orientation sexuelle

5 avril 2012




Environ quatre-vingt dix pour cent des humains sont attirés sexuellement par le sexe opposé, et dirigent vers lui leur intérêt érotique, leurs pulsions, leurs pratiques. La raison biologique qui paraît évidente est la reproduction, puisque nous avons choisi, à tort ou à raison, la reproduction sexuée dans l’évolution de la vie sur terre…
Nous possédons beaucoup d’informations sur le mécanisme de cette orientation sexuelle, car il ne diffère guère de celui qu’on peut à loisir étudier chez l’animal, et nous sommes à cet égard très peu différents des mammifères en général. L’animal fait état cependant d’une évidente dépendance biologique, gênes et surtout hormones règlent étroitement ses comportements sexuels. L’être humain s’est largement, mais non totalement, libéré de cette tyrannie hormonale, et nombre d’autres facteurs interviennent dans ses préférences et dans son activité sexuelle. Nous ferons observer que le terme d’orientation sexuelle a une connotation plus biologique, déterministe, que celui de préférence sexuelle, qui laisse une plus grande part à des facteurs personnels cognitifs et affectifs, et plus de place à un choix.

Lors qu’on s’engage dans cette nébuleuse de la Sexualité, passionnante à bien des égards, on ne peut manquer de faire la remarque suivante : qu’est-ce qui amène 10 pour cent de nos congénères à prendre résolument un autre chemin, et à porter leur choix, exclusivement ou de manière largement prépondérante, sur des sujets du même sexe ? Où est l’origine de ce comportement « atypique », terme plus adéquat que déviant ou anormal ? Quel est son conditionnement au sens large ? C’est une des occasions les plus intéressantes d’aborder concrètement le problème de l’inné et de l’acquis, de ce qui est dans nos gènes et de ce qui vient de l’ambiance socioculturelle, et de l’éducation plus précisément.
Prenons comme base de documentation un livre récent, celui du Pr. Jacques Balthazart, dont le titre explicite est : Biologie de l’homosexualité, « On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être ». Autant dire d’emblée que l’auteur, dont les experts soulignent la grande compétence et le talent didactique, annonce sa certitude : l’homosexualité est largement déterminée par des facteurs génétiques et hormonaux, ce n’est pas véritablement un choix de vie. Puis nous verrons, à travers un deuxième ouvrage, une thèse diamétralement opposée : c’est la société, sa culture, sa pression, qui formate l’individu, qui le conditionne dans son rôle masculin ou féminin, le sexe génétique étant peu de chose à coté de la contrainte éducationnelle .Ce sont les ratées dans la maturation sexuelle de l’enfant, plus les avatars de l’existence qui font de l’homosexualité un choix de vie. La psychanalyse, depuis plus d’un siècle, a exprimé et conforté, on pourrait dire imposé, cette approche psychogène.

Ce problème n’et pas exclusivement théorique : dans une deuxième partie, nous verrons un impact dans le quotidien le plus sensible : comment expliquer l’homosexualité aux adolescents, comment rédiger les livres scolaires, comment un conflit dans le microcosme de l’Education nationale se trouve-t-il articulé avec un mouvement d’idées. Beaucoup plus large, la théorie du genre, qui serait pour certains capable de saper les fondements mêmes de notre société ! Je vous invite donc à une réflexion sociologique et philosophique, non à un cours de biologie ou de médecine. Mais nous devons passer par un pré-requis, que je tâcherai de rendre aussi peu technique que possible.
Avez-vous vu votre génome ? Chacune de vos cellules contient 23 paires de chromosomes, 22 sont faites de chromosomes identiques, mais la 23ème, chargée du déterminisme sexuel, est dysmorphique : 1 chromosome Y vient de la mère, de l’ovule, le chromosome Y vient du spermatozoïde, du père. Il existe sur le chromosome Y un gène, le gène SRY, qui détermine le sexe de l’embryon. S’il est présent, l’évolution de l’embryon se fait vers la formation d’un testicule, la sécrétion de testostérone, et l’organisation sexuelle mâle. Si SRY n’est pas présent, ou inactif, l’évolution spontanée se fera vers la féminité qui est, sans connotation péjorative, le sexe « par défaut ».
A-t-on trouvé le gène de l’homosexualité ? Ce serait évidemment l’argument ultime. En 1993, un chercheur de renommée internationale, Dean Hamer, étudie 40 paires de frères homosexuels et affirme que la plupart d’entre eux possèdent 5 marqueurs communs sur la partie terminale du chromosome X (dans la région Xq 28). Ces résultats sont confirmés dans deux études ultérieures, mais non dans une quatrième (Rice et coll.). Il est fort probable qu’il n’y a pas un seul « gène gay », mais un ensemble de gènes, dont certains sont d’ailleurs répartis sur d’autres chromosomes a priori non sexuels. Ce problème est difficile méthodologiquement ; à noter que les recherches se focalisent plutôt sur l’homosexualité mâle que femelle, simplement du fait que chez la femme les limites de l’homosexualité exclusive sont plus difficiles à tracer.
Personne n’admet par ailleurs qu’un gène, ou même des gènes puissent avoir un effet déterminant, il s’agit seulement d’une prédisposition, les facteurs environnementaux, culturels et psychologiques prenant évidemment une part de responsabilité. La recherche des gènes favorisants ou responsables de l’homosexualité reste cependant très active, bien que les milieux homosexuels soient les premiers à demander pourquoi cette obstination. En effet, certains seront peut-être déculpabilisés par une découverte leur ôtant en quelque sorte la pleine responsabilité de leur orientation sexuelle. Mais bien d’autres revendiqueront leur choix, et ne veulent pas être considérés comme des malades, victimes de la génétique, la notion d’hérédité ayant été dès le début associée à des maladies aisément repérables, comme l’hémophilie ; « drôle de cadeau », disent plusieurs blogs d’homosexuels, que de nous stigmatiser comme malades et tarés !
Le cerveau gay est-il différent, morphologiquement ou fonctionnellement, du cerveau de l’hétérosexuel ? Voilà bien un domaine de recherche compliqué, un sol mouvant sur lequel il convient d’avancer prudemment ! Le postulat est le suivant : il existe bien des différences, et l’hypothèse avancée est qu’un déficit de masculinisation, un défaut d’imprégnation hormonale mâle pendant la vie fœtale, rapprocherait le cerveau de l’homosexuel mâle de celui de la femme, et inversement pour les lesbiennes, qui auraient été trop masculinisées.
On sait combien il est difficile et discuté de valider des différences entre cerveau et féminin, et si l’on s’accorde sur quelques-unes au plan morphologique, la résistance est farouche lorsqu’on tente d’homologuer des différences dans les aptitudes cognitives entre les deux sexes, tant persiste l’obsession de voir la Science venir soutenir l’inégalité homme-femme ! Il est plus difficile et périlleux encore de faire un travail analogue, en vue de différencier homosexuels et hétérosexuels.
Nous ne citerons qu’un exemple, à prendre avec précaution : il y a tout de même chez l’humain une structure aisément mesurable, le corps calleux, qui est nettement plus gros chez la femme que chez l’homme, ce qui a d’ailleurs été mis au crédit du sexe féminin, parce qu’ainsi serait favorisé chez ces dernières un meilleur transfert d’informations entre les deux hémisphères, partant une meilleur aptitude à effectuer des tâches simultanées. Or, le corps calleux est plus volumineux chez l’homosexuel mâle que chez l’hétérosexuel, ce qui le rapprocherait ainsi du cerveau féminin. Il est très délicat de passer sur le versant cognitif et comportemental, mais certains chercheurs le font : on a prétendu que certaines aptitudes langagières seraient plus développées chez la femme que chez l’homme, elles le seraient également chez l’homosexuel masculin par rapport à l’hétérosexuel. Les aptitudes aux mathématiques de haut niveau donneraient la situation inverse : meilleures chez l’homme que chez la femme, l’homosexuel mâle étant en cela plus proche de la femme, et moins doué que l’hétéro… Alors, histoire de plaisanter, y a-t-il plus d’homosexuels mâles au Barreau et moins à Polytechnique ?

Pour en revenir à la responsabilité de la génétique et de l’hérédité, on a également invoqué des arguments épidémiologiques, d’ailleurs très impressionnants, un des plus forts est l’étude des jumeaux, montrant une différence statistique majeure entre vrais jumeaux (univitellins) et faux jumeaux qui n’ont pas le même patrimoine génétique mais ont été soumis aux mêmes imprégnations hormonales durant la grossesse, au même déterminisme hormonal prénatal ; de grandes cohortes rendent ces travaux incontournables. Quelle est l’orientation sexuelle du vrai jumeau lorsque l’un est homosexuel ? Dans 30 à 50 pour cent des cas, le jumeau est également homosexuel ! C’est un gros argument, sinon pour l’origine génétique stricte, du moins pour un facteur biologique, non éducationnel.
L’étude des arbres généalogiques est aussi un moyen de cerner une responsabilité génétique : elles ont montré dans plusieurs études que l’orientation sexuelle chez l’homme avait tendance à se transmettre par voie maternelle. Un homosexuel mâle a une probabilité accrue d’avoir des homosexuels masculins plus nombreux parmi ses ascendants du coté maternel que du coté paternel ; la situation est moins évidente chez les lesbiennes, mais du même ordre. Hélas, la mère est encore impliquée, en dehors de la psychanalyse, mais sans aucune responsabilité personnelle bien sûr : elle est simplement vectrice du chromosome X !
L’effet des frères plus âgés est déroutant, mais bien établi : il existe une corrélation forte entre la probabilité de devenir homosexuel chez un garçon, s’il a des frères plus âgés, et d’autant plus qu’ils sont nombreux. Le 4ème garçon dans une fratrie aurait 33 % de chances, contre 10 % dans une population de référence. On invoque un phénomène d’immunisation progressive de la mère contre le fœtus masculin qu’elle porte, un peu comme avec le facteur Rhésus, bien connu.

Le livre de Balthazart est une somme impressionnante à l’appui de sa thèse ; l’homosexualité n’est pas un choix de vie, elle est sous la dépendance d’une composante biologique forte, gènes et hormones, qui sont largement responsables de l’orientation sexuelle. Autrement dit, pour lui, beaucoup d’inné et peu d’acquis. Deux remarques :
- ce déterminisme n’est pas absolu bien sûr, le rôle de l’environnement socio-éducatif et du parcours personnel ne saurait être exclu.
- L’imprégnation hormonale est prénatale, sur l’embryon : chez l’enfant, chez l’adolescent et plus tard, les taux d’hormones circulantes sont normaux, il n’est plus possible de modifier l’orientation sexuelle par quelque traitement hormonal que ce soit, contrairement à ce que l’on a tenté de faire à certaines époques … D’ailleurs, on ne traite pas l’homosexualité, ce n’est pas une maladie !
En transition avec ce qui va suivre, voyons notre auteur passer à l’attaque : dans le chapitre « Arguments suggérant une indépendance de l’homosexualité vis à vis du milieu éducatif », il mentionne que dans certaines ethnies de Polynésie, des pratiques homosexuelles rituelles sont imposées aux garçons adolescents sans que cela ait d’influence sur le taux d’homosexualité dans leur vie adulte. Mais comment ne pas rappeler l’observation historique de « Brenda », qui souligne, hélas, avec d’autres, que l’éducation reçue dans la petite enfance n’est pas à même de déterminer l’orientation ni l’identité sexuelles, si l’on se hasarde à aller contre le sexe génétique : deux vrais jumeaux canadiens, au début des années 60, sont opérés d’un phimosis à l’âge de 7 mois …, et l’un d’eux, Bruce, est amputé de son pénis par une électrocoagulation catastrophique ! Un sexologue expert de réputation internationale conseille de transformer Bruce en fille, ce qui est techniquement assez facile. Bruce devient Brenda, copie sa maman, joue aux jeux de filles, on a l’impression d’une féminisation réussie… Il n’en est rien : à 15 ans, Brenda se fait appeler David, demande à être opéré afin de retrouver si possible son identité masculine ; il est attiré par les femmes, se marie. On apprendra plus tard qu’il s’est suicidé, et on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a là une forte responsabilité de cette histoire aberrante, qui illustre dramatiquement la difficulté persistante à comprendre et à régler les problèmes d’orientation sexuelle atypique. S’il s’agit des malformations avec ambiguïté sexuelle à la naissance, quel sexe déclarer légalement ; et dans un domaine un peu différent qui demanderait un exposé dédié, que faire face à la demande d’un transsexuel, désirant, homme, devenir femme, ou l’inverse ? Notre société évolue vers une permissivité difficilement envisageable il y a seulement 50 ans, c’est tout à son honneur, mais où s’arrêtera la liberté de se choisir ?
Voyons donc maintenant, à travers l’ouvrage du Docteur Clerget, au titre explicite « Comment devient-on homo ou hétéro » : sa position, qui fait essentiellement de l’homosexualité un choix de vie, est le résultat d’une éducation : de l’acquis donc et peu ou pas d’inné…
Le livre comporte dans une première partie une revue des principales études scientifiques dont nous venons de parler, mais aux mêmes faits sont données des conclusions opposées ou qui en modifient gravement la portée : la fameuse étude des frères plus âgés par exemple est mise en doute alors qu’elle est pour les scientifiques une des données les mieux établies, par le recoupement de trois études indépendantes. C’est le dénigrement systématique des faits biologiques qui met en fureur le Dr. Balthazart. Pour le Dr. Clerget, par conséquent, le rôle du sexe biologique est mineur ; ce qui compte c’est l’acquis, le modelage du psychisme du jeune enfant, dès les premiers mois de la vie, par les parents, puis l’éducation et la société. Ce formatage aboutit normalement à l’hétérosexualité dominante, mais l’homosexualité peut résulter de nombreux avatars personnels, sans d’ailleurs qu’on puisse considérer cette évolution vers l’homosexualité comme pathologique…
Nous n’allons pas nous étendre ici sur les différentes phases de la maturation sexuelle du jeune enfant, passant de la phase orale, anale, puis génitale, à la période critique du fameux Œdipe, vers 3 à 5 ans, bien avant l’orage sexuel de la puberté. L’homosexualité résulterait selon Freud d’un blocage du développement psycho-sexuel normal. A noter d’ailleurs qu’il n’a pas donné initialement une place importante au phénomène dérangeant de l’homosexualité, considérée d’abord comme une anomalie, voire une perversion. Depuis, les post-freudiens ont beaucoup écrit et évolué, mais toujours avec les mêmes contraintes : il s’agit d’observations, d’histoires individuelles interprétées à la lumière des quelques dogmes intangibles, et en adoptant les codes convenus : le grand public connaît l’angoisse de castration, la petite fille qui envie le pénis de son père, l’imbroglio de l’Œdipe, etc.… Le discours n’est nullement scientifique, il s’agit d’un canevas imposé, et tout en reconnaissant l’intérêt de la pensée freudienne qui a eu une telle influence sur la psychologie et la médecine pendant plus d’un siècle, il faut sans doute sortir maintenant de l’impasse. On peut lire sur ce sujet les ouvrages de Michel Onfray, qui met sa plume acérée au service d’une critique trop systématique, mais la pensée unique finit toujours par susciter de saines résistances, et parfois une révolte.
Voici deux sentences significatives de la position de Stéphane Clerget, psychanalyste et manifestement très impliqué dans le débat : « L’homosexualité ou l’hétérosexualité, c’est dans la tête des parents », qui modèlent l’orientation sexuelle de l’enfant à leur guise ? Autre chapitre : « Comment les parents fabriquent une fille, un garçon… ». Et, plus massif encore : « L’homosexualité c’est comme tout, ça s’apprend.. ». Bien sûr, qui nierait le rôle de l’éducation, mais pourquoi rejeter une prédisposition, la part de l’inné, et même un facteur biologique déterminant ? Comment expliquer qu’à travers les époques et les sociétés la proportion d’homosexuels reste globalement la même ? Pourquoi dix pour cent de ces individus choisiraient-ils de se marginaliser, et même de s’exposer au pire dans les sociétés répressives ? Pourquoi des adolescents, qui perçoivent à l’évidence, en quelques mois ou années, que leur intérêt sexuel, érotique et affectif, va justement et exclusivement vers leur même sexe, pourquoi choisiraient-ils cette homosexualité difficile à assumer et douloureusement ressentie par nombre d’entre eux ?
Ne vaudrait-il pas mieux accepter et proclamer une bonne part de bio-déterminisme, et faire admettre par l’intéressé et par son milieu que l’homosexualité est une variance minoritaire mais normale de l’orientation sexuelle, un peu comme il y a des droitiers majoritaires et des gauchers, au milieu des ambidextres.
En tout cas, la psychanalyse, avec son incroyable succès, en relativisant l’importance du sexe génétique dans les choix d’orientation sexuelle, en donnant la priorité aux milieux socioculturels et au choix de l’individu a ouvert la voie à un mouvement d’idées d’importance considérable, la théorie du genre.
Une petite tempête a agité récemment le monde de l’éducation nationale et des parents d’élèves, avec immédiatement un prolongement politique. Le 30 septembre 2010, une circulaire émanant du ministre de l’Éducation nationale demandait aux enseignants des classes de 1ère L, d’inscrire dans le programme de SVT (sciences de la vie et de la terre) un chapitre intitulé « devenir homme ou femme ». « L’enseignant saisira l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société appartenaient à la sphère publique, l’orientation sexuelle, elle, fait partie de la sphère privée. » Tous les analystes s’accordent sur le fait qu’il s’agit avant tout d’aborder la question de l’homosexualité. Le Père Laurent Lemoine considère cette circulaire comme « une demande perfectible de lutter contre l’homophobie… le ministère veut donner aux enseignants des outils théoriques pour éviter la stigmatisation de l’homosexualité, qui est une des premières causes de suicide chez les adolescents. » Mais peut-on lutter contre l’homophobie sans relativiser l’hétérosexualité et en faire une simple construction socioculturelle ? Certains s’y hasardent et un enseignant chercheur écrit : « il faut cesser de présenter l’homosexualité comme étant la seule sexualité imposée par la nature normale, naturelle et légitime, il faut détruire les stéréotypes de sexe, et mettre en question l’injonction à l’hétérosexualité.
L’émotion, peut-être excessive, gagne les milieux de l’enseignement catholique, et dix députés de l’U.M.P. et de la droite populaire demandent au Ministère de modifier l’esprit de ce texte et de faire retirer les manuels scolaires traitant de ce sujet. Le Ministre se défend d’avoir droit de vie ou de mort sur ces ouvrages et renvoie la responsabilité aux rédacteurs ainsi qu’aux explications de l’enseignant en cours, le livre n’étant après tout qu’une documentation pédagogique.
Les quatre principales maisons d’édition dans le domaine traitent le chapitre en question dans une grande diversité de ton et d’interprétation. Un seul libraire, Hatier, consacre un paragraphe à la théorie du genre. Alors, cette crainte est-elle du domaine du phantasme ? À noter toutefois que des sociologues, qui connaissent mieux son histoire, redoutent que cette théorie du genre puisse avoir une influence pernicieuse chez les jeunes, à la période la plus critique, celle où s’affirme la sexualité définitive, et pensent que les confronter à une théorie présentée comme une vérité scientifique est un abus, susceptible de perturber la majorité sous prétexte de rassurer ceux qui se sentent appelés par l’homosexualité.
La théorie du « gender » est un mouvement idéologique puissant, né aux États-Unis dans les années 60, dans le sillage du livre de Simone de Beauvoir : il s’agit d’un mouvement de revendication féministe beaucoup plus radical, qui va évoluer vers un féminisme de combat. L’objectif est d’imposer l’égalité hommes-femmes, de sortir du carcan de la différence sexuelle, qui est une dictature, puisqu’elle est imposée par la nature. Pour être libre l’individu doit pouvoir se choisir, libre d’adopter le genre, masculin ou féminin, ou autre, qui lui convient pour assumer son rôle social, son identité de genre et bien sûr en conséquence son orientation sexuelle. On comprend que les homosexuels aient adhéré à ce mouvement féministe à l’origine, c’est le même combat.
A la fin des années 90, la situation a encore évolué avec la théorie Queer : queer est difficile à définir, intentionnellement. Il ne s’agit plus de gays ou de lesbiennes, il s’agit d’être autrement, entre les deux pôles avec une connotation d’étrange, de singulier. Ce mouvement franchement subversif veut reformuler les rapports hommes-femmes dans la société, non plus en fonction des identités masculines ou féminines, mais en fonction de la volonté, du désir souverain de chacun. Le queer va donc plus loin, il propose de déconstruire l’identité de toute personne pour qu’elle se reconstitue à partir du seul choix individuel. On remplace donc l’identité sexuelle par des orientations sexuelles variées, qui pourront de plus changer au cours de la vie : ce que je choisis est permis puisque je l’ai choisi.
De tels aphorismes ne peuvent que décontenancer la majorité d’entre nous, surtout lorsqu’on en perçoit les implications. La nouvelle famille doit être polymorphe, recomposée, monoparentale, homosexuelle, etc.… La reproduction ne doit plus être subie par la femme, elle doit pouvoir recourir à toutes les techniques de l’aide médicale à la procréation, notamment les mères porteuses. L’homoparentalité va de soi et la théorie du gender reçoit l’appui du lobby gay. Le droit doit reconnaître toutes les formes d’union. Le droit à l’enfant amène à remplacer la parenté par la parentalité. L’A.P.LG. (association des parents gays et lesbiens) dit : nous souhaitons fonder le droit de la filiation sur l’éthique de responsabilité. Un parent n’est pas nécessairement celui qui donne la vie mais celui qui s’engage par un acte volontaire et irrévocable à être le parent… noble projet, mais bâti sur le sable et source évidente de conflits en cascade ; les juristes ont de beaux jours devant eux.
On voit les conséquences éventuelles, à tous les niveaux de la société, des théories (gender ou queer) qui réduisent l’individu à son orientation sexuelle, qu’il décide lui-même. Certaines Cassandre voient plus loin que nous et peut-être n’ont-ils pas tort de nous alerter. C’est au travers de détails insidieux, de modifications sémantiques, de propositions éducatives apparemment anodines, que des modifications sociétales considérables, éventuellement catastrophiques, peuvent être générées.
Il semble que la France n’ait pas été à la pointe de cette culture, beaucoup plus anglo-saxonne. Notre pays semble s’en émouvoir, et l’enseignement du gender prend place par exemple dans le programme de Sciences Po : cette école proclame d’ailleurs fièrement qu’elle est la première à le faire, ce qui est inexact. Mais il faut bien savoir communiquer…

Vous le voyez, l’orientation sexuelle est un vrai chantier. Peut-être n’ai-je pas su vous intéresser vraiment à un problème éloigné de vos préoccupations et de vos habitudes intellectuelles. Peut-être aussi est-il nécessaire qu’un aréopage multidisciplinaire comme le nôtre se familiarise en temps utile avec les évolutions importantes de notre société.
Je pense en conclusion que le moment est venu de nous pencher davantage sur le problème de l’homosexualité, qui a été jusqu’à nos jours singulièrement maltraité. Les homosexuels sont-ils aujourd’hui plus nombreux ? Non mais plus visibles et conscients de leur altérité. C’est l’honneur d’une civilisation comme la nôtre de les considérer d’un œil nouveau, plus scientifique peut-être, mais surtout plus humain. Les homosexuels, au-delà du fait qu’il y a des homosexualités et sans doute pour certains un véritable choix, sont soumis peu ou prou à un déterminisme biologique qui fait de l’homosexualité une variante de l’orientation sexuelle. Aurait-on l’idée de stigmatiser les gauchers parce qu’ils ne sont pas majoritaires ? Les homosexuels sont membres à part entière de notre communauté.
Tout n’est pas réglé ; comprendre n’est pas tout accepter, on ne doit pas tolérer le prosélytisme ni les provocations, éventualités toujours possibles lorsqu’une minorité opprimée accède enfin à la parité. Nous devons veiller attentivement à l’information de nos enfants, ni trop tôt ni trop tard ; la lutte contre l’homophobie est un objectif noble et doit rester un souci constant.
Alors, compréhension mieux que tolérance, vigilance à l’encontre des égarés sur le terrain de l’anarchie et surtout amour pour nos frères séparés.


 


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"Peut-on rire de tout ?"

Avril 2007




La récente affaire des « caricatures de Mahomet » peut servir d’introduction à notre réflexion, bien qu’elle soit loin de résumer le problème. On sait que la publication de quelques caricatures du Prophète, en Septembre 2006, a déclenché, après un embrasement très orchestré, des émeutes dans nombre de pays musulmans, avec comme « dommages collatéraux »…une cinquantaine de morts.
Les islamistes considèrent que leur loi doit s’appliquer partout, même en Europe, même au mépris des libertés locales. Le blasphème est puni de mort, et l’on s’attendait au pire .Un procès un peu malvenu a été intenté en France par des musulmans pourtant modérés, dont on attendait un distinguo spontané entre les terroristes islamistes et les autres fils du prophète. Il est vrai que certaines de ces caricatures n’étaient pas du meilleur goût et qu’on apprécie moins l’humour quand on est dans le camp de ceux dont on se moque.
Quoi qu’il en soit, la défense a bien évidemment posé le problème de la liberté d’expression, qui ne devrait avoir de limite autre que celle de l’injustice faite délibérément à autrui. Le journaliste attaqué a fait aussi valoir que la religion en tant que croyance individuelle devait être respectée, mais que l’on pouvait attaquer un pouvoir religieux s’inscrivant consubstantiellement dans le temporel, comme on le ferait à l’encontre de tout système d’oppression
Les limites du rire sont, dans nos démocraties occidentales et aux Etats-Unis, sévèrement contrôlées par le « politiquement –ou sociologiquement –correct ». On se garde bien de plaisanter sur des catégories de citoyens, en général minoritaires, qui ont eu à souffrir de discrimination, d’injustice ou de violences. L’intention est louable, même si le résultat est une certaine atteinte à la sacro-sainte liberté d’expression. Aujourd’hui, on ne peut se hasarder à faire rire, ni même sourire des Noirs, surtout aux USA, ou des Juifs, surtout en Europe occidentale. Seuls certains humoristes s’y risquent, avec circonspection, par pur exercice de style, pour frôler délibérément l’interdit. P. Desproges commença ainsi un de ses sketches : « on m’a dit que des juifs s’étaient introduits dans la salle… ».Tout le monde est mal à l’aise, c’est ce que veut ce génial provocateur : les non-juifs n’osent pas rire, tandis que les juifs affichent un sourire gêné…Pierre Desproges est par ailleurs l’auteur de cette formule ambiguë : « Oui, on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Echappons à la tentation de disserter, il des professionnels pour ça…

Ne sont plus, dans notre pays, quotidiennement l’objet de blagues plus ou moins lourdes que les militaires, les catholiques et le pape, bien évidemment la police, la justice et naturellement les hommes politiques, qui sont faits pour ça…les plaisanteries sur le dos des « étrangers »sont en nette régression depuis que l’Europe a estompé les particularités nationales .Les Belges toutefois continuent à payer leur tribut, d’abord parce que personne ne croit à ces gaudrioles et que les Belges eux-mêmes ont alimenté ce portrait-robot avec leur don pour l’autodérision.
Si le politiquement correct limite sérieusement la possibilité de rire au delà de plaisanteries très convenues dans nos démocraties, on ne peut pratiquement rire de rien dans les régimes tyranniques . Peut-on imaginer se moquer du système ou de ses séides sous Staline, Mao Tse Toung ou Castro ? Les régimes euphémistiquement appelés autoritaires ou forts, ne tolèrent le rire contestataire qu’à dose homéopathique, en général a l’encontre d’opposants ou de responsables destitués.Dans nos démocraties, la liberté de rire est bien entendu infiniment plus large, encore qu’elle soit « à géométrie variable » selon les époques, où parfois la censure reparait sous une forme détournée et discrète.
Le rire ne s’arrête pas forcément aux frontières de la décence et du bon goût : la transgression fait partie de ses possibilités et même de ses moteurs. « Franchissant les limites, l’humoriste affirme sa liberté, parfois jusqu’au scandale ; le rire alors s’étrangle… » (P.Kechichian).Choisir d’être humoriste est affaire de tempérament, nous y reviendrons à propos de l’humour. Il y aura toujours des obédients de nature, heureux de s’inscrire dans le cadre du bien-penser, et à l’opposé des frondeurs, des anticonformistes, voire des libertins ou des iconoclastes.
On s’est vite rendu compte que le rire était une arme puissante de satire politique .Annie Duprat a montré que la caricature, forme ancienne et primordiale de l’attaque par le rire, avait eu de longue date des effets politiques sérieux ,voire graves ;on a pu parler des effets dévastateurs de la caricature en période de crise Dès les guerres de religion la caricature se répand sous forme de libelles, de tracts, présentant par exemple Henri III comme un tyran, injuste et impie. Avec l’essor de l’imprimé, les progrès du commerce des estampes, la formation d’une opinion publique, elle devient un discours critique original et efficace (O.Christin). Le Roi soleil, puis les révolutionnaires, feront l’objet d’innombrables gravures satiriques qui viennent des Pays-Bas et d’Angleterre, et qui répondent par l’humour, l’ironie ou l’impertinence à une mise en scène du roi ou de l’état : « la caricature est l’envers de l’utilisation croissante de l’image par le pouvoir politique ».
Annie Duprat a montré qu’à certains moments critiques de l’Histoire la caricature semble dotée d’une efficacité décuplée et prépare les esprits aux bouleversements à venir : Louis XVI, ou Charles X, ont été condamnés par l’image avant de l’être par le peuple.
La caricature a ses armes spécifiques pour engendrer le rire : le portrait-charge, Louis XVI en cochon, Louis-Philippe en poire, Giscard d’Estaing en monarque du Grand Siècle…le Bestiaire de l’humiliation et de la dérision peuple les pages de journaux d’ânes, de porcs, de girafes. Les mêmes ressorts sont utilisés quotidiennement par la télévision, à chaque époque son média : les Guignols de l’info, le Bébête show, ont recours au procédé éprouvé de l’animalisation des politiques, aux personnages ramenés à quelques tics.. le rire avant tout, qui remplace l’idée, surtout l’idéologie, et réduit le débat public à un spectacle

Faut-il rire des politiques ? Certainement, comme on l’a toujours fait des puissants du jour, depuis les fous du roi…mais jusqu’où, dans notre modernité ? C’est le problème du pouvoir des « amuseurs », et du péril d’une dictature de la dérision. Comme il n’y aura pas, espérons-le, de contrôle venu de l’extérieur, c’est aux deux partis de s’autocensurer : les amuseurs de la télévision devraient, surtout en période de crise, limiter la portée excessive de l’arme médiatique, et les politiques ne devraient s’aventurer qu’avec parcimonie dans les émissions « pour faire rire », où leur ego trouve son compte, au détriment peut-être de leur message et de leur crédibilité.

Si l’on veut sans blesser reculer les limites acceptables du rire, sans prétendre rire de tout, on peut se munir d’un précieux viatique, qui est l’humour. Tout le monde en parle, Google vous donnera des milliers de références qui augmentent chaque jour, mais personne ne sait très bien le définir ; d’où une multitude d’analyses, de blogs , de forums même…On peut s’accorder sur le fait qu’il suppose, dans une situation désagréable, ou même cruelle, une distance prise avec la réalité, un regard amusé sur ce qui pourrait être tragique, le choix d’un point de vue inattendu.
Habituellement, l’humour est teinté d’autodérision, il n’est rien de plus sûr pour dénoncer en faisant rire que de se mettre dans le camp des victimes. La tolérance à l’humour, la place qu’on veut bien lui donner, les limites que chacun accorde à son rire sont largement fonction de sa personnalité, de son tempérament. On rejoint la théorie hippocratique reprise par Galien des tempéraments liés aux humeurs, avec leurs quatre modalités de base, et humour vient d’humeur, c’est dire qu’il y a un substrat biologique à ce don. On peut donc s’attendre à de profondes inégalités entre individus, d’autant que l’éducation intervient aussi de manière dominante
Comment l’humour moderne est-il né ? Il y a bien sûr des traces à toutes les époques. Pour la France, et pour le XVIIIème siècle, on peut noter chez Montesquieu, dans Histoire véritable, ou Lettres persanes, une désinvolture à l’égard des vies, des morts, du temps, qui atteint parfois, pour R.Caillois, le niveau d’un cynisme délibéré, impitoyable. Mais ce n’est pas notre humour. Voltaire en est plus proche, dans ses Mémoires, et surtout dans Candide, où il s’avère « très mauvais esprit », et fait rire, ou plutôt sourire par son ironie, plus mordante que nous ne concevons aujourd’hui l’humour.
Mais il est reconnu que l’humour anglais est pour beaucoup dans ce qu’est l’humour aujourd’hui . Passons sur la complexité même « des » humours anglo-saxons, selon qu’on parle de jokes, traduit par blagues, ou de wit, mot d’esprit pour Freud. Il y a entre eux un fond commun, que l’on essaie de définir parce qu’on le ressent comme tel, mais qu’on peine à préciser et à délimiter. Peu importe, le fait est que l’humour anglais a prodigieusement pénétré nos mentalités et nos goûts, même si nous ne pouvons en saisir toutes les nuances en raison de jeux de mots intraduisibles et d’une culture différente.

En tout cas, l’humour tel qu’il est aujourd’hui est un remarquable moyen de critiquer sans s’appesantir, de fustiger sans blesser, de rire aussi sans trop s’exposer. L’humour, comme la diplomatie, est l’art de savoir jusqu’où on peut aller trop loin…Les journaux satiriques, dans la plupart des démocraties y ont constamment recours, tout en restant sur le fil du rasoir, car l’humour est une fleur fragile, et s’il vient à manquer, le rire s’étouffe devant ce qui n’est plus que grossièreté, vulgarité, ou méchanceté
C’est spécialement vrai du rire scatologique, qui souvent remplit de gêne celui qui est sensé devoir en rire. En fait, il doit être l’apanage de « grands enfants », ceci dit par gentillesse, qui n’ont pas dépassé le stade des bambins de 4 à 5 ans, lesquels se délectent à répéter pipi…caca…cacaboudin…, en riant aux éclats ; ils apprennent ainsi les joies de l’interdit et de la transgression, mais de là à se complaire dans ce thème à l’age adulte, …on peut parler pour le moins d’immaturité. Ce qui ne saurait concerner Rabelais, qui malgré ses énormités, sa truculence, ses grossièretés dont l’effet comique est souvent basé sur des virtuosités langagières, n’en a pas moins acquis droit au respect et à la considération des professionnels de la littérature. Mais c’est Rabelais lui-même qui nous suggère de ne pas nous laisser prendre à l’apparence frivole de ses ouvrages, de ne pas croire qu’ils contiennent seulement « moqueries, folâtreries et menteries joyeuses », mais d’aller découvrir, au delà de l’enveloppe drolatique, la fameuse « substantifique moelle ». C’est fait, et nous savons grâce aux experts les plus sérieux qu’il y a plusieurs lectures possibles de cette somme culturelle énorme où le rire, « le propre de l’homme » selon Rabelais, atteint une portée philosophique. Notre auteur inconvenant mais érudit nous en prévient dans la préface de Pantagruel, auquel il attribue « certaine gayté d’esprit conficte en mépris des choses fortuites »
Les blagues à thème sexuel sont, ne le dissimulons pas, le premier ingrédient de l’amusement collectif. C’est en groupe qu’on rit le plus dans ce registre, qu’il s’agisse du lycée, de la caserne, des spectacles de chansonniers, ou des repas de fin de congrès. Si l’on peut y prendre plaisir, on peut aussi se trouver à la limite du bon goût, pour friser l’inacceptable, qui coince votre rire. Une variété particulièrement tonique et crue est la chanson de Salle de garde, où ceux qu’on appelait les carabins donnaient libre cours à la gauloiserie ou à la salacité la plus grasse, mais avec l’excuse d’oublier par là même la triste découverte des aspects les plus traumatisants de l’existence, la maladie et la mort. Il est dommage que cet étrange patrimoine soit en train de disparaître.

Et l’humour noir se profile…sérieuse limite à priori au rire décent et acceptable. Comment le pratique-t-on ? Prenez un sujet tabou, les infirmités, la maladie, la misère, la folie, la souffrance, la mort surtout. Au lieu de compatir, moquez vous, spirituellement si possible, des malheureux ainsi affligés ; voici une histoire typique issue du répertoire d’un chansonnier spécialisé des années 50 : une grand-mère tricote un chandail pour son petit-fils…la voisine s’exclame : « mais tu n’as pas fait de manches ! ».La grand-mère répond : « pas la peine, sa maman a pris de la thalidomide ! » Pour mémoire ce médicament pris pendant la grossesse avait entraîné à l’époque des malformations congénitales épouvantables, notamment une agénésie des bras chez les nouveaux-nés !! Vous riez mécaniquement, non sans vous en vouloir, vous avez cédé au charme vénéneux de la transgression, un des ressorts indéniables de notre psychologie
L’humour noir, comme les films d’horreur, réveille t’il la part d’ombre qui est en chacun de nous, ou simplement nous libère t’il du sempiternel devoir de compassion ? Mais l’humour noir n’est pas exclusivement défini par la noirceur du sujet, il l’est davantage par l’attitude de celui qui l’utilise, la posture de celui qui l’énonce, en général froideur exaspérante, ironie cruelle au lieu d’empathie… L’humour noir se dissocie alors du rire. On donne généralement comme exemple Thomas de Quincey dans « De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts », ou dans la description de son « appareil pour l’analyse chimique du dernier souffle », machine qui pourrait habituer les enfants à l’idée de la mort…
André Breton, qui a créé le terme d’humour noir, le considère comme typiquement surréaliste, précisément en ce qu’il bouscule les convenances morales et sociales, qu’il contribue à faire éclater le système. Notons qu’en anglais humour noir ne se traduit pas par black humour, on parle plutôt de sick humour, humour maladif, ou dark comedy, pour signifier comique morbide, ces précisions n’étant apportées que pour tenter de mieux délimiter notre sujet.

Nous voici presque arrivés au terme du voyage : le rire, et l’humour, peuvent tenter d’être une parade à la noirceur de l’existence, voire un antidote à la douleur des situations pénibles ou extrêmes
Freud a parlé de l’humour du gibet, où le malheureux, dans une dernière pirouette, dédramatise en riant jaune une échéance inéluctable ! Il cite « le vaurien » qui va être pendu un lundi matin et qui dit : « la semaine commence mal ! ». Dans la même veine, Petiot allant vers la guillotine dit froidement à son avocat : « Vous en faites une tête ce matin, Maître… ».Et je ne résiste pas, bien qu’il aille plus loin, au plaisir de citer ce mot extraordinaire d’un aristocrate français conduit à l’échafaud révolutionnaire au milieu de cris et d’imprécations : « Je me demande pourquoi ces gens me haïssent tant, je ne leur ai pourtant jamais fait le moindre bien… »
Pour Freud, ce désinvestissement permet une économie d’énergie, et on peut bien le croire…L’humour sert avant tout à déplacer ou rejeter l’affect douloureux, l’intuition nous le dit autant que le psychologue. Les jeux de mots, les plaisanteries, sont pour lui des produits révélateurs de l’inconscient, sur lequel ils ouvrent une fenêtre
Ainsi, les limites permises au rire reculent de beaucoup du moment qu’on envisage sa fonction de lutte, de protestation, contre la mort et la misère du monde ; contre la mort surtout, qu’on peut tenter de circonvenir en comptant sur les mots, appelés au secours pour éloigner ou subvertir l’angoisse de mourir.
Plus simplement, et dans une brillante formule souvent reprise d’Achille Chavée, « l’humour est la politesse du désespoir ». Beaumarchais fait déjà dire à Figaro « qu’il est si gai parce qu’il s’empresse de rire de toute chose plutôt que d’en pleurer », et la formule de Guy Bedos va dans le même sens : « Je fais du gai avec du triste … ». Cette attitude est prolongée, et largement dépassée par Démocrite, Philosophe du IVème siècle av JC, que Littré considère comme « le plus savant des Grecs avant Aristote » : il a pris le parti de rire de toute chose, et scandalises ses concitoyens d’Abdère parce que dit-il deuils et gémissements le font pouffer, il se gausse des douleurs et des peines, s’esclaffe à tout propos…il leur paraît fou…et il faut qu’Hippocrate lui même, mandé à son chevet, assure « que ce n’est pas folie, mais excessive vigueur de l’âme qui se manifeste chez cet homme » . Cet esprit fort estime que le rire est la seule solution dans un univers absurde, qui n’est l’œuvre d’aucun démiurge, et où la conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie de la vie en une comédie. 


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                                          "Jean-Martin Charcot, l'hystérie et l'hypnose"


Le professeur Jean-Martin Charcot reste l’archétype du grand médecin, et du grand « patron », ce dernier terme faisant référence à une époque, la deuxième moitié du XIXe siècle, où l’ordre social établi ne se discutait guère, et où l’on parlait dans le monde hospitalier de pouvoir médical absolu. Il avait en tout cas le maintien qu’on attendait d’un tel personnage et qu’il s’efforçait sans doute de confirmer, à chacun des pas comptés qui l’acheminaient vers son service, à la Salpêtrière à Paris .Comme chaque matin, il traversait les jardins , esquissant le geste de porter la main au bord de son chapeau pour rendre sa politesse à ceux qui le saluaient avec déférence, et arrivait dans son service, tendait selon le rite deux doigts à son interne, trois doigts à son assistant. Nulle morgue cependant, mais la juste conscience d’un statut de maître, qui exigeait une certaine posture.

Plutôt petit, une forte carrure, il avait un visage « césarien », une certaine noblesse de traits, une coiffure à la Franz Liszt, un regard pénétrant .Il n’était jamais très chaleureux sans doute, mais réservé, et savait de temps à autre manifester son estime, ou quelque amicale attention, pour encourager un élève ou un patient.

Il avait eu une carrière remarquable, due pour l’essentiel à son mérite : Professeur agrégé en 1860, et Médecin des Hôpitaux deux ans plus tard, il avait pris la tête du service des Convulsionnaires, qui allait devenir sous son impulsion celui des Hystériques. De 1862 à1870, il fut pour l’essentiel un grand neurologue. Anatomo-pathologiste éminent, il fut un des princes de la méthode anatomo-clinique, et décrivit ou contribua à l’individualisation de plusieurs maladie du système nerveux, et pour ne citer qu’elle, la maladie de Charcot qui porte justement son nom, ou Sclérose latérale amyotrophique dans la nosologie actuelle.

Ses fameuses leçons du Mardi, au cours desquelles il présentait généralement un patient et faisait le point sur son affection, sont restées célèbres et méritent le terme de leçons magistrales. On verra plus loin ce qu’il advint des leçons du Vendredi, couronnement d’une notoriété ambiguë, où le public était admis, et qui allaient d’abord consacrer sa gloire, puis contribuer à son déclin.

A partir de 1870, sa brillante carrière de neurologue allait en effet s’infléchir et rencontrer deux écueils, l’hystérie et l’hypnose, deux entités complexes ; peut-être n’avait-il pas la personnalité adaptée ni l’ouverture d’esprit nécessaires pour les aborder. C’est ce périple que nous allons suivre.



Au demeurant, le professeur Charcot était devenu rapidement un grand bourgeois dont l’aisance s’était accrue par un mariage fort bien doté, et sa charmante épouse, peut-être un peu quelconque (Freud la décrira plus tard comme « totalement dépourvue de distinction, une véritable boutiquière » !), lui apportait ce qu’il attendait d’une femme dans la parfaite conception de l’époque, et peut-être encore de nos jours : la tenue sans faille d’une maison où l’on accueillait fort bien, une présence affectueuse et discrète, un climat apaisant où le grand homme trouvait le repos et l’équilibre. Jeanne était née en 1865,et deux ans plus tard Jean-Baptiste, qui devait devenir le célèbre commandant Charcot, sans doute plus connu aujourd’hui du grand public que son illustre père, ainsi le veut la fantasque faveur populaire.

Le professeur Charcot était un homme fort différent en famille de celui que nous avons décrit dans sa vie professionnelle, parfois souriant, parfois bonhomme, père affectueux, et qui avait certains cotés attendrissants, voire surprenants, ainsi son affection pour la petite guenon qu’il installait à ses cotés à table, sur une petite chaise…Cet homme surprenant et complexe aimait la bonne chère, ne dédaignait pas quelque vin ou cigare ; il aurait même eu quelques rares « égarements » avec de jeunes hystériques bien tournées, faut-il le croire, c’est en tout cas ce qu’a révélé un de ses proches collaborateurs…Gardez moi de mes amis !…Mais il faut bien écorner quelque peu la statue si l’on veut la rendre crédible.

Notre grand homme, honoré, reconnu, puissant et riche, va donc après 1870 se consacrer de plus en plus à l’hystérie. Il a le courage de s’attaquer, parmi les premiers, à « ce sphinx » qui le fascinait, le terme est de lui. Comment aurait-il pu l’éviter, il avait choisi de regrouper les convulsionnaires, où se côtoyaient les grands épileptiques, aux crises si effrayantes,et les hystériques qui pouvaient leur ressembler beaucoup. Charcot savait bien identifier les premiers .Mais les seconds, les hystériques, comment les reconnaître, à quelle lésion du système nerveux les attribuer ? Charcot était prisonnier de son époque, de sa formation d’anatomopathologiste, de sa personnalité aussi.

De son époque d’abord : le positivisme incarné par Auguste Comte voulait inaugurer l’ère du progrès scientifique continu, faisant litière de tous les fatras idéologiques, en particulier religieux ou métaphysique et exigeait l’approche matérialiste et organiciste de toute affection, une filiation identifiée de la maladie avec la lésion responsable. Aussi Charcot devait-il s’épuiser à rechercher la lésion responsable de l’hystérie, avec grand mérite certes, mais sans être informé d’un aspect fondamental du problème, le rôle du psychisme et sa possibilité d’intervenir sur le corps. Comment d’ailleurs aurait-il pu en être autrement, la psychosomatique devrait attendre presque un siècle encore pour pénétrer la pensée médicale. Et le peu d’intuition de Charcot en la matière ferait le reste, il allait échouer après avoir brillamment réussi son premier parcours scientifique.



Qu’était l’hystérie, qu’est-elle aujourd’hui, peut-on aisément la définir ? Sans doute pas : les grandes crise d’hystérie majeure, spectaculaires, étaient à l’époque bien décrites, Charcot s’en attribuait le mérite ; on les voit rarement de no jours. Après une aura où la patiente est oppressée, commence une gesticulation d’abord rythmée, puis désordonnée, les membres projetés dans toutes les directions, tordus par des contractures bizarres et erratiques, le corps cambré en arc. La crise durait plus ou moins, parfois longtemps si l’on n’intervenait pas de manière appropriée, du moins ce que le médecin croyait être efficace, puis les convulsions s’apaisaient, la malade adoptait souvent des attitudes « passionnelles », émotion, frayeur, extase…pouvait faire suite un délire confus, mystique, ou érotique, ou indéchiffrable…mais les écoutait-on suffisamment ? On les observait surtout, on les examinait soigneusement, on n’attachait guère d’importance à ce qui aurait pu dévoiler le vécu du patient, là où se trouvait sans doute la clé du problème…On comprend combien ce tableau peut être proche de la crise de haut mal épileptique, bien identifiable de nos jours quoique infiniment plus rare car nous disposons de traitements efficaces. Mais les « convulsionnaires » se côtoyaient dans ces immenses salles communes, il y avait une véritable contamination entre les patients des deux ordres, et ceci valait pour d’autres formes d’hystérie moins tapageuses, celles qu’on voit davantage de nos jours : contractures bizarres, paralysies atypiques, anesthésies plus ou moins étendues sur un membre, cécité alléguée, mutisme,… une extrême variété de symptômes qui ont en commun le fait de ne correspondre à aucune logique identifiable sur le plan neurologique, et de disparaître sous l’effet de la persuasion, ce que signifie le mot pithiatisme proposé par Babinski. Ces troubles surviennent d’ailleurs dans un contexte psychologique que l’on décèle vite, à commencer par cette « belle indifférence » de l’hystérique, nullement inquiet d’un trouble qui affolerait un autre…



L’hystérie était alors exclusivement considérée comme une affection de la femme. Depuis Hippocrate, un rapport de causalité était établi avec l’utérus, qui tantôt se serait déplacé dans le corps lorsqu’il était insatisfait du fait de la continence sexuelle, tantôt émettait des vapeurs, les fameuses vapeurs de ces dames, curieusement stoppées par l’inhalation de substances désagréables à l’odorat. Si on n’admettait plus la divagation de l’organe, bien impossible de par son amarrage anatomique, on continuait à voir en lui, et dans les ovaires, globalement dans l’appareil génital féminin, l’origine des manifestations hystériques, et ceci sans aucune hypothèse pathogénique sérieuse qui puisse être avancée. La seule « preuve » était peut-être pour certains médecins, l’application qu’ils jugeaient bénéfique d’un compresseur ovarien, qui calmait la « fureur utérine »,ou l’apparition d’une humidité vulvaire au décours de la crise, que Charcot faisait parfois vérifier par un de ses collaborateurs, jamais il ne s’y aventurait lui-même. Une conséquence moins anecdotique fut l’ablation chirurgicale qui se répandit pour le traitement des grandes hystériques, le fameux chirurgien Péan enlevait en une matinée une demi douzaine d’utérus avec virtuosité, comme le décrit sarcastiquement Léon Daudet dans Les morticoles…Charcot se défend d’ailleurs d’avoir jamais donné pareilles instructions, mais le grand homme sera atteint par bien d’autres calomnies .

La conception de l’hystérie, maladie de la femme insatisfaite, s’inscrivait fort bien dans le machisme de l’époque. En , le grand anatomiste Bichat, trouvant le poids du cerveau légèrement inférieur chez la femme, ne pensait pas à une quelconque corrélation avec la corpulence, mais déclarait ce résultat logique .. . « puisqu’on sait que la femme est légèrement inférieure à l’homme du point de vue intellectuel… » La société s’obstinait dans une conception de la femme épouse et mère, servante docile chargée de la reproduction, et chez laquelle le plaisir sexuel était, ainsi que les lectures et sensibleries romanesques, sources de turpitudes, d’inconduite, et de désordres hystériques. Charcot avait peur de la féminité, et par un classique mécanisme répulsion-attrait, était fasciné par elle, et par l’hystérie.

Il avait en fait sa vision faussée par deux éléments, au moins : son service des « convulsionnaires » d’abord, dans lequel étaient regroupées deux cents femmes environ, qui se trouvaient être en majorité des victimes de la vie, isolées, pauvres, abandonnées, où les petites bonnes simplettes de Bretagne côtoyaient les coquines et les prostituées, les épileptiques et bien d’autres pathologies. Cette cour des miracles , parfois appelée « souffroir », vivait en circuit complètement fermé, dans la promiscuité complète, les cris, les disputes, le mélange des odeurs, la saleté inévitable, malgré les « cornettes »qui régnaient sur ce monde misérable et faisaient de leur mieux. Au dehors, c’était pourtant déjà la modernité, le tramway électrique circulait, la tour Eiffel était pour bientôt, la vie parisienne était brillante, la petite bourgeoisie prenait place, et le petit peuple avait sauf exception une vie acceptable. Ces hospices sinistres restaient hors du temps, et ce devait être pour longtemps encore.

Les besoins sexuels s’exprimaient bien sûr, parfois par des propositions crûes, d’autrefois transmutées en manifestations hystériques, typiquement la grande crise qui se terminait en orgasme, c’était le terme accepté, suivi d’une détente assouvie.

Dans cet extraordinaire bouillon de culture, l’hystérie poussait aisément, les symptômes s’échangeaient, et l’attitude de Charcot n’allait rien arranger ; il s’était laissé prendre au piège. Il décrivit soigneusement la crise de grande hystérie, qui comportait quatre phases individualisables, qu’il aimait reconnaître et commenter à chaque occasion. D’ailleurs on lui donnait souvent cette satisfaction : Charcot avait sous la main plusieurs grandes hystériques susceptibles de présenter sous suggestion appropriée le spectacle au complet…Deux surtout étaient connues, Augustine et Blanche, et une troisième qu’il appelait sa succube, qui donnait à sa crise un caractère érotique plus marqué. Ces jeunes femmes étaient couramment présentées par le maître dans un but didactique. Le fameux tableau de Brouillet , en 1887, montre une Leçon du Mardi au cours de laquelle Blanche présente un début de crise avec déjà la projection en arc, heureusement elle est maintenue par un assistant dont le regard plonge quelque peu dans un décolleté propice, tandis qu’une religieuse se tient prête , et que le maître un peu distant, un peu froid, commente doctement.

Les élèves sont autour, ils sont identifiables pour la plupart et portent des noms qui compteront en neurologie. Ils sont manifestement attentifs, convaincus où vaguement critiques, nous savons que chez nombre d’entre eux les conceptions de Charcot n’étaient pas bien acceptées, parfois franchement repoussées, mais il n’était pas question d’entrer en controverse directe avec le maître : il ne l’aurait pas accepté, et c’est probablement là qu’une saine critique, courtoise et mesurée, aurait pu infléchir ses conceptions déviantes. Malheur à l’homme seul, imbu de certitude, il s’en trouve dans tous les milieux.

Les élèves des leçons du mardi venaient de loin, de plusieurs pays d’Europe, notamment de Russie et des pays de l’Est, où la réputation de Charcot était grande depuis les années 70 et ses remarquables découvertes anatomopathologiques. Mais on était là dans une nouvelle phase, où l’intérêt du maître pour l’hystérie, puis pour l’hypnose, allait décupler sa notoriété et attirer de nouveaux disciples.

Ainsi Sigmund Freud en 1885 passera t’il 15 mois à la Salpêtrière et en restera marqué, sans toutefois épouser les idées de Charcot sur l’hystérie. La principale opposition déjà naissante tenait à l’incapacité de Charcot de s’attacher au vécu et à la psychologie du patient, qu’il n’interrogeait guère ou pas du tout, et surtout à son effroi devant la « chose sexuelle », comme il dénommait faute de pouvoir faire autrement, la sexualité qu’il refoulait chez autrui comme chez lui-même

De retour à Vienne pour s’y installer, Freud s’essaya à pratiquer l’hypnose, mais l’abandonna vite pour une psychothérapie infiniment plus complexe qui faisait jouer à la sexualité le rôle important, voire exorbitant que l’on sait. Malgré la séparation intellectuelle des deux hommes, Freud gardera pour son maître une profonde estime, appellera un de ses fils Jean-Martin et écrira : « C’est Monsieur Charcot qui nous a enseigné le premier qu’il fallait s’adresser à la psychologie pour comprendre la névrose hystérique ».

Charcot n’a pas complètement ignoré le traumatisme psychique derrière la manifestation hystérique, mais il était loin de parler de subconscient, à plus forte raison d’inconscient. Il décrit en particulier une patiente présentant une paralysie hystérique du bras, qui disparaît lorsque Charcot l’amène à se souvenir qu’elle a donné à son petit garçon une gifle imméritée. C’est un début, le début d’une interrogation qui amène le maître à s’intéresser davantage au substrat psychologique des phénomènes hystériques. Mais il restera un organiciste impénitent, qui ne croit qu’en la découverte d’une lésion responsable, clairement identifiable.

L’importance du fait psychique apparaît malgré tout lentement, avec Pierre Janet la psychologie naissait, et on a du mal à croire qu’il ait fallu plus de cinquante ans encore pour qu’on admette à sa juste importance l’action du psychisme sur le corps, la psychosomatique qui nous paraît aujourd’hui une évidence.

Le succès grisait Charcot et finissait de lui ôter toute tentative de remise en cause. Il avait, croyait-il, découvert l’hystérie, il fallait maintenant la guérir. Le bruit se répandit vite que ce grand maître, justement auréolé d’une gloire scientifique, guérissait l’hystérie. Aux leçons du Mardi, s’ajoutèrent celles du Vendredi, ouvertes au public qui y vint en nombre, mondaines influentes, artiste et écrivains, hommes politiques, l’énumération en serait fastidieuse . Monsieur Charcot avait en effet découvert l’hypnose et l’appliquait en public pour faire disparaître les troubles allégués, au terme d’une crise que la suggestion déclenchait. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui hypnotisait, mais un assistant dévoué, et nombreuses étaient les malades qui ne demandaient qu’à « guérir », au terme de ce spectacle, qui les tirait enfin de leur sombre quotidien. Mais l’hypnose proposée par Charcot n’était pas de la meilleure venue, elle allait même devenir franchement sujette à caution, voire une parodie détestable. Charcot s’était inspiré d’une hypnose désuète de foire, où le magnétisme supposé du médecin imposait sa volonté au patient subjugué. Et le service tout entier donnait un étrange spectacle, où les assistants du maître « hypnotisaient » côte à côte des malades qui s’abandonnaient volontiers à la suggestion, voire complices de la mise en scène. Certains jeunes internes avaient même embauché traîtreusement quelques filles complaisantes auxquelles ils avaient appris la sémiologie que le maître attendait, puis avaient révélé la supercherie, à la grande joie des ennemis de Charcot ,qui commençaient à faire nombre.

Il y avait la profonde contestation de fond, que présentait avec beaucoup de force l’Ecole de Nancy : le fait d’être hypnotisé n’était-il réservé qu’aux malades, ou était-ce un état auquel chacun pouvait accéder, sans que cela n’implique une pathologie, représentant au contraire une faculté présente plus ou moins chez tout individu, et qu’on peut développer, approfondir opportunément ? Il y avait surtout les médecins jaloux, les académiciens qui n’attendaient que l’occasion de jeter à bas la grande statue, et ménageaient de moins en moins leurs attaques. Les assistants incrédules, qui s’étaient jusque là tenus cois, osaient manifester discrètement leur opposition, parfois même clairement.

Charcot était très affecté , mais continuait bravement sur sa lancée, hélas pour son image en cette fin de carrière dont le premier parcours fut si brillant. IL fut particulièrement choqué par la dérive mercantile que connut l’hypnose, pratiquée par des charlatans, s’abritant sous l’autorité du grand professeur, dans des cabinets qui se multipliaient, et jusque sur les tréteaux de foire…L’hypnose aurait du mal à s’en relever !

Charcot, lentement, évoluait. Il commençait lui aussi à percevoir le rôle du psychisme et de ses traumatismes dans l’apparition de nombre d’affections dûment estampillées organiques. Il favorisa la venue à la Salpêtrière de plusieurs psychologues, philosophes à l’origine, qui devaient selon lui se familiariser avec la médecine pour mieux appréhender les facteurs psychologiques dans la pathologie nerveuse. Ce fut notamment Pierre Janet déjà cité qui devait tellement apporter à la conception des névroses. En cette période postérieure aux apparitions de Lourdes, Charcot ne pouvait manquer d’être confronté au problème récurrent des guérisons miraculeuses, et des délires mystico-religieux. Concernant les miracles, il restait bien entendu sur une position de doute, mais attentif. Il n’éliminait pas la possibilité d’une guérison spectaculaire, mais seulement dans certains types d’affection. Le contexte de forte suggestion, l’ambiance exceptionnelle de foi et d’incantations, pouvaient opérer des « miracles », chez des sujets à la personnalité propice, qu’il assimilait à une structure hystérique. Il réfutait, dans son positivisme impénitent, toute intervention supra naturelle. Les délires mystico-religieux étaient traités de la même façon, il a été particulièrement intéressé par le cas de Sainte Marie Marguerite Alacoque, religieuse de Paray-le Monial, « fiancée et épouse de Jésus-Christ », ou celui de Sœur Madeleine Bavent, mystique extatique.

Ces extases continuent d’offrir la même matière à controverse : quelle personnalité sous-tend ces manifestations ? et enfin que penser des stigmates ? S’il s’agit bien de l’illustration particulièrement frappante d’une action du psychisme sur le corps, il faut dire que beaucoup reste à faire pour trouver le chaînon manquant dans un dispositif biologique sûrement très complexe. Et encore restera t’il la question du primum movens …Charcot le positiviste, à ce stade de sa réflexion, allait écrire son plus étonnant et dernier essai : « La Foi qui guérit », publication posthume en 1897.Certes, il restait sceptique, mais il s’inscrivait dés lors dans un mouvement d’idées international, la faith healing était déjà mieux admise chez les anglo-saxons, avec notamment William James aux Etats-Unis : la volonté de croire , que ce dernier publie en 1897, mettait en évidence la force de la foi et les possibilités extraordinaires de la prière. Avec toutes les réserves tenant à sa formation et à sa structure mentale, Charcot arrivait à écrire : « le miracle est une manifestation remarquable de l’influence que l’esprit possède sur le corps . » mais il ajoutait : « ce n’est qu’un phénomène psychobiologique »



Quelle est l’hystérie d’aujourd’hui ? Elle a assurément changé de visage, on ne voit que rarement la grande crise épileptiforme, mais des manifestations polymorphes, moins spectaculaires, tout aussi intrigantes : paralysie et/ou anesthésie d’un membre, cécité alléguée, malaises et chutes spectaculaires, appelées à tort syncope, fugues « inconscientes » …Tous ces troubles sont réversibles sous suggestion et psychothérapie, se répètent souvent chez le même individu ; tout clinicien averti ressent le climat particulier qui entoure ces manifestations, cette manière d’être, cette personnalité labile et cette demande affective intense , érotisée, culpabilisée , qui l’accompagne. Certains aujourd’hui préfèrent parler de personnalité histrionique, pour insister sur une certaine théâtralisation dans l’expression du trouble, un aspect emphatique. L’hystérie est et reste le langage du corps, Lacan dit : « l’hystérique parle avec sa chair.. », le trouble est l’exutoire du mal-être dont l’origine est à rechercher dans le vécu du patient, dans l’inconscient, souvent même dans le subconscient tout proche, le traumatisme affectif est quasi évident. D’autres fois une psychothérapie plus en profondeur peut seule donner la clé, et peut-être amener à la guérison.

Les explications se sont considérablement élargies. L’hystérie masculine existe bien, (Madame Bovary, c’est moi, a dit Flaubert). L’hystérie seul exutoire de la femme opprimée en bute à l’insatisfaction sexuelle est une simplification caricaturale. Les causes de frustration sont beaucoup plus nombreuses, la quête affective est vaste, ubiquitaire. Si l’hystérie a été remise en question, au point que le mot ne figure plus dans certaines nosographies à la mode, faute d’avoir pu définir simplement ce qu’elle était, elle est bien là pour le clinicien. Ne croyez pas que les convulsionnaires de Saint Médard ne puissent plus se voir de nos jours…les extases bruyantes et outrancières des fans autour de leur idole n’en sont pas si éloignées.



Comment va l’hypnose ? Bien mieux, après les mauvais coups de l’époque Charcot. Elle renaît depuis les années 50, dans une nouvelle conception et une pratique différente, grâce surtout au psychiatre américain Erickson. L’hypnose éricksonienne a grande vogue, peut-être trop à nouveau, car la qualité du thérapeute est primordiale, et bien des néophytes la pratiquent mal, des imprudents s’y aventurent, des profiteurs exploitent le nouveau filon. Il n’en persiste pas moins un socle solide qui résistera. Plus question d’un magnétisme animal se transmettant physiquement d’un individu à l’autre, ceci sans méconnaître la contribution féconde de Mesmer, en son époque. Plus question d’une suggestion incantatoire par un magnétiseur doué de capacités prodigieuses, au regard fascinant, assujettissant en quelques passes une victime inconsciente obligée d’agir à son insu.

L’hypnose demande la collaboration du patient, parfaitement éclairé sur la démarche, qui accepte de se laisser guider vers un état modifié de conscience. Il l’atteindra plus ou moins vite, selon son degré de suggestibilité. Dans cette hypnose plus ou moins profonde, le thérapeute peut avoir accès au subconscient qui affleure, réduit au silence par le surmoi ; peut-être pourra t’il accéder à l’inconscient, entrepôt des pulsions refoulées. De prudentes suggestions pourront alors remodeler le passé, dédramatiser certains traumatismes affectifs, donner de nouvelles perspectives optimistes, implanter une nouvelle confiance en soi. L’expérience semble établir que la force des suggestions en état d’hypnose est bien supérieure aux orientations données au cours d’une psychothérapie à l’état de veille, bien plus efficace que l’autopersuasion incantatoire de la méthode Coué, sans vouloir dénigrer cette contribution intéressante à son époque.

Nous sommes dans une nouvelle étape d’un mouvement continu de la pensée, qui reconnaît la puissance de l’imagination et de la volonté sur son propre destin, et plus globalement les extraordinaires possibilités du psychisme sur le corps, sain ou malade.



Jean-Martin Charcot est mort en 1893. Ses dernières années n’ont pas été glorieuses, son image est restée momentanément ternie par les avatars de l’hypnose. Il a eu le courage de s’attaquer au mystère non résolu de l’hystérie, il était condamné à l’échec dans l’ignorance où il était de la psychosomatique, et de l’inconscient. Depuis les années 50, ce grand savant à été justement réhabilité. A travers son histoire, il est intéressant de retrouver le grand thème constamment offert à notre réflexion : quelle est cette fascinante force de l’esprit, d’où vient- elle, jusqu’où peut-elle aller ?