Lecture de Mme Lise Enjalbert
13 janvier 2008

« La Paulegraphie » particulière
Description des beautés d’une Dame Toulousaine
Gabriel de Minut





Cette Dame Toulousaine, Paule de Viguier Baronne de Fontenille, nous la connaissons tous à Toulouse où elle a vécu jusqu’en 1610, quatre-vingt- dix ans selon la légende, et seulement quatre-vingt pour les historiens scrupuleux, comme Philippe Hugon.
La Salle des Illustres nous la montre, charmant les toulousains depuis son balcon, dans le grand tableau de H.Rachou, à l’architecture toulousaine un peu bousculée.
Elle avait à peine deux ans, mais peut-être quinze d’après sa légende, lorsque François Ier, visitant Toulouse en 1533, aurait remarque la splendeur de l’une des jeunes filles du cortège d’accueil, celle qui devint pour toujours » la Belle Paule. »

Elle avait quarante ans lorsque Charles IX, et sa mère Catherine de Médicis, visitent la France.
A Toulouse la Reine veut voir cette beauté renommée, et s’étonne même de la trouver aussi belle.
Elle a soixante ou soixante dix ans lorsque Gabriel de Minut, son parent éloigné, fils d’un premier président au Parlement de Toulouse, écrit dans ses « Discours divers de la Beauté0 200 pages d’explications pittoresques et érudites, suivies d’un dernier chapitre : « Description des beautés d’une Dame Tholosaine dite la Belle Paule ».

Ce Chevalier de Minut, Baron de Castéra, Sénéchal du Rouergue, qui semble bien avoir été amoureux de Paule depuis toujours, fait éditer à Lyon, en 1587, son œuvre, dédicacée à Catherine de Médicis.

Il meurt peu de temps après et nous devons à sa sœur, Charlotte de Minut, religieuse « Très humble et très obéissante servante, très indigne abbesse du pauvre « monastère de Sainte Claire, dans Tholose « la présentation de l’ouvrage à la Reine Mère, bien que le texte, souvent présenté à Dieu et à Jésus, n’ait rien de religieux.

La famille de Paule de Viguier, assez puissante, et offusquée, fait détruire les livres. Il en resterait seulement deux exemplaires.

Fort heureusement, en 1865, des bibliophiles Belges, curieux de ces lignes bizarres, en ont fait éditer un fac-similé, à Bruxelles, chez Mertens et fils.

Nous pouvons maintenant dans l’exemplaire que possède notre Bibliothèque Municipale, relire cette « Paulegraphie particulière » « Temple de gloire appuyé sur quatre colonnes de l’éternelle mémoire » « en faveur de Paule de Viguier »

Cette éternelle mémoire fait aussi qu’à Toulouse l’un des grands bâtiments du Centre Hospitalier de Purpan, porte depuis 1998 le nom de la plus belle des Toulousaines.

Dans « la Paulegraphie » en 1587, aussi bavard que sait l’être Gabriel de Minut, une page au moins correspond à chaque objet décrit, détaillé, expliqué, comparé, et toujours offert en hommage à Dieu et Jésus Christ.

Pour commencer il explique aux « Dames de Toulouse » qu’elles ne doivent pas être vexées de sa préférence pour la Belle Paule « je sais bien que cette parole « semblera dure à quelques uns…je les prie donc tous et toutes, dames, « bourgeoises et damoiselles….en haut louant la Belle Paule, ne pas vouloir « détruire tant soit peu du los qui leur est dû… »

Il se décrit comme un homme déjà âgé, aux cheveux gris, tirant sur le blanc, qui « reçoit la beauté de la Belle Paule comme tous ceux qui la voient, pas plus que les « autres, puisque le seul plus aimé et mieux aimé par la Belle est son mari ».

Lui, l’auteur, ne fait que rendre compte de la beauté de Paule, et fait semblant de se demander pourquoi cette belle ne fait pas partie de « l’Illustration des Gaules «
Mais elle n’était tout simplement pas née dit-il.

Lorsqu’il raconte qu’un Capitoul explique, en 1564, au roi Charles IX les quatre beautés de Toulouse :
Les corps Saints de St Sernin,
Les quatre couvents des Cordeliers, Jacobins, Carmes et Augustins,
Les études de jurisprudence et
Les moulins du Bazacle
Il y ajoute Paule, « la plus belle femme du monde qui soit d’un pôle jusqu’à l’autre pôle »….. jouant avec les mots, toujours.

Notre Paule se peut vanter d’être seule belle…. soit, qu’on la prenne en gros, " toute entière, soit qu’on la prenne par le menu pièce à pièce." Mais seulement les pièces que l’on voit, celles qui sont hors de notre vue n’étant « que pour son mari ».

Une noble dame, parlant comme lui en langue d’Oc, l’assure aussi que ce qu’il voit de la beauté de Paule n’est rien en dehors de ce qu’elle a vu, elle, et qu’il ne verra jamais :  la splendeur de Paule déshabillée, « nue, vestue, entière ou despecée, debout, assise ou couchée, en parlant, chantant ou se taisant…. »

Mais il semble ne pas en tenir compte et va chercher à nous montrer Paule étant « entièrement belle », décrite par lui pièce à pièce.

Première pièce : Le poil, nous préférons dire la chevelure. C’est la beauté la plus évidente de Paule : pour sa couleur blond argenté, sa longueur, et son ampleur magnifique depuis qu’elle a douze ans, au point que nue, elle pouvait complètement cacher son corps dans sa chevelure. Paule savait parfaitement coiffer cette chevelure magnifique, aussi belle que celle de Marie-Madeleine essuyant les pieds de Jésus.
Et de Minut s’afflige de ce que de son temps les hommes portent les cheveux sur les épaules, tandis que certaines femmes ont le front rasé.

Le front de notre belle Paule, indice de vraie marque de l’esprit est, "sans pli, ni ride, ni macule …….beau grand et large montrant qu’elle est douée d’une grande bonté", sagesse, modestie….tandis que les gens "effrontés, sans aucun front, sont sans honte et sans vergogne" Pour la seule joie du jeu des mots. Le monde se distribue, dit-il entre la vie heureuse des grands fronts, comme Paule, et l’aspect  "renfrogné de ceux qui ont le front plié et ridé »

Après le front, les yeux, parce que le Bon Dieu a voulu que Paule porte aux plus « noble et précieux endroit de sa face » les couleurs du ciel azuré où il habite. » Et le ciel azuré est abandonné pour un long discours sur les yeux noirs des lombardes et la beauté blanche de Briséis aimée d’Achille. Paule a donc les yeux bleus, abrités de « deux beaux petits sourcils, tirés si « délicatement que l’on jugerait deux fort subtils traits de pinceau de quelque « excellent peintre….sans jamais avoir à en enlever avec pincettes ».

Entre les sourcils, le nez « sépare la lumière des deux yeux l’une de l’autre ».
Ce n’est pas ……et suivent alors des pages d’adjectifs variés, et de descriptions allant jusqu’à la façon de se moucher, lesquelles sont de véritables caricatures, avec le nez aquilin du roi Cyrus, le nez de corbeau, le nez d’aigle …. Nous ne savons plus rien du nez de Paule, sauf « que l’on ne saurait désirer « chose aucune pour le rendre plus beau qu’il est".

Sous cette perfection « Dieu en faveur de nostre Paule, a posé une bouche qui efface en beauté toutes les bouches". Et « depuis que les dents de lait firent place à celles qu’elle porte aujourd’hui, «les « dents de Paule sont belles, pures, claires et nettes, plus belles que « l’albâtre dans le corail des gencives et des lèvres. Pour la rendre plus belle, mère nature a ajouté, sur la lèvre inférieure, une petite « élevure », fraise légère que son mari ne peut qu’embrasser.

Les joues de Paule sont fermes et solides, ne tremblent pas lorsqu’elle court, mais se creusent de fossettes lorsqu’elle rit.

Quand elle se coiffe et soulève ses cheveux on peut voir les toutes petites oreilles « repliées bien à propos , dont le partie basse » l’orillon », très doux, très tendre, « dénote aussi la douceur et la mansuétude de son esprit «

Suit le cou : l’encolure de Paule, ressemblant à une petite colonne de marbre blanc », et la « belle gorge, polie et nette où il n’y a point d’abreuvoir de pigeons »….

Les seins, dits tétins, offrent des pages de joie de description. Gabriel de Minut assurant qu’il sait de quoi il parle pour avoir été renseigné par telle ou telle … nous dit tout ce que les seins doivent être pour être parfaits et trop beaux, comme ceux de Paule « petits, ronds, blancs et « vermeils, fermes et solides, qu’il ne faut pas toucher, ni trop « regarder… »

Pour décrire les bras et les mains, viennent des pages de commentaires sur les « belles mains de la belle Paule », sur la façon de mesurer le petit doigt, afin d’estimer la rigueur du bras puis de la cuisse, de Paule, de Junon, de Pallas, de Diane …
Et si Paule avait habité l’Ile de Croton, le peintre célèbre de l’antiquité n’aurait pas eu besoin de chercher ailleurs, sur des belles différentes, les perfections du pied, ou de la main……

Gabriel de Minut déclare qu’il a, après cela, la bouche close et les mains liées, puisqu’il ne pourra rien voir après les seins…
Alors il imagine… "le joli ventre rond, blanc, rondelet et ferme, garni d’un nombril « semblable au creux du nid d’un petit limaçon en hiver »

Puis vient la zone « inhabitable, inaccessible à tous, hormis un » Ce qui ne l’empêche pas de parler « des choses cachées qui sont hors de notre « vue, en les rapportant aux choses découvertes » en de jolies pages pleines de soi-disant comparaisons.

Les colonnes qui nous sont présentées comme les cuisses sont toutes « comme «il faut qu’elles soient : un peu grossettes au milieu, réchauffées aux extrémités « d’en haut de deux beaux et forts coussinets qui rendent les hanches grandes, « «spacieuses et carrées »

Comme les épaules et les hanches, la taille « Ce corps qui est entre deux, plus gentil, plus délié, « et mieux « façonné ».

Quant aux fesses elles sont « des coussinets qui ne doivent pas être trop secs « comme harens sorets et plats comme punaise » L’auteur s’emporte et rage contre toutes celles « qui contre-pointent leur devant et bourrent leur derrière pour « tromper les hommes. « Parce que la femme a tort, elle doit se contenter de ce que Dieu lui a « donné, prouvant par là sa bonté.

Beauté, bonté sont incorporées, mêlées, inséparables dans la belle Paule, comme des grâces de Dieu.

De ces grâces de Dieu, tout compte fait, en lisant attentivement sa Paulegraphie, Gabriel de Minut nous décrit ce qu’il voit : le front, la chevelure, les jolies dents, les yeux bleus, et les fossettes dans les joues de Paule lorsqu’elle rit.

De tout le reste il ne parle que par ouï dire, racontant ce que d’autres ont vu, comme des merveilles inaccessibles, sauf pour le mari : les seins, les cuisses, la taille, mêlant les personnages antiques et quatre colonnes à chapiteau corinthien pour décrire la belle : son ventre, ses bras, ses jambes.

Les descriptions exactes, détaillées, fleuries, cessent lorsqu’il approche de cette zone médiane, entre Cancer et Capricorne, "plus sujette à l’imagination pour en juger, qu’à la vue".

Avec sa liberté de parole, ses jeux de mots, ce familier des cultures grecque et latine, ne dit rien de la zone interdite, sexuelle, de sa Belle, chez qui il admire tout, ce qu’il voit et ne voit pas

Malgré l’apparente liberté de l’auteur, reste zone interdite « la porte de la sortie des enfans »…

Des siècles plus tard, en étudiant sagement le gros manuel d’anatomie qu’est le Testut, je me suis trouvée devant la description minutieuse de ce dont il ne parlait pas, avec des pages pleines de cette zone interdite, des dessins, des détails.

Mon souvenir anatomique reste peu évocateur de beauté. Vraiment très peu.

La beauté de cette zone si longtemps cachée est devenue visible à tous avec «l’Origine du Monde « de Courbet. Ce tableau, mystérieux depuis 1866, nous est offert en reproductions multiples depuis le musée d’Orsay, où il est maintenant exposé.
Il ne s’agît plus de zone cachée, de tableau caché, mais d’un corps étendu offrant « la somptueuse profanation d’un secret gardé pendant des siècles »

Secret très relatif d’ailleurs.
Les audaces « sexuelles » de la littérature, de la peinture, si nombreuses, sont devenues, en 2007, le but d’une Exposition dans notre Bibliothèque Nationale (mais avec interdiction aux moins de 16 ans).

La « Paulegraphie « de Gabriel de Minut est faite de ce qu’il n’a pas vu, de ce qu’il a entendu décrire, par telle ou telle, des beautés de la Dame. « Entendre » ce n’est pas intégrer ni garder, dit mon ami le Docteur Pierre Barrès, psychanalyste. Par contre « voir » c’est construire un objet mental personnel, persistant et "voir" l’Origine du monde « c’est changer un patrimoine de connaissances sur la femme.

Etonnant ce tableau de Courbet, lequel malgré les changements de société, malgré nos libertés, choque encore comme toute exception.

En peinture, pour les nus féminins, finie la norme de représentation académique et pudique, faite d’un petit triangle lisse, caché par une main ou un repli de tissu,
nous offrant la splendeur des Olympia et des Vénus .

Nous voyons tout ce que de Minut n’a pas voulu voir, et au-delà.
La photographie a pris sa place auprès de toute description littéraire, de toute œuvre peinte, amenant aux excès d’une société qui se veut sans tabous.

Nous pouvons nous demander si nous ne voyons pas trop, par comparaison avec » l’audace » littéraire de la Paulegraphie, toute faite de la discrétion, perdue dans notre temps.